En Belgique, le lobby tabac et nicotine essaye de légaliser la vente des sachets de nicotine

6 novembre 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 2 novembre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

En Belgique, le lobby tabac et nicotine essaye de légaliser la vente des sachets de nicotine

Une enquête conjointe de l’émission Pano (VRT) et de l’hebdomadaire Knack révèle que le parti libéral francophone MR cherche à obtenir la légalisation des sachets de nicotine en Belgique, en s’appuyant sur des documents fournis par Philip Morris International (PMI)[1]. Dans le cadre des négociations budgétaires fédérales, le vice-Premier ministre David Clarinval (MR) a notamment défendu cette mesure afin de générer des recettes fiscales supplémentaires grâce aux accises. La vente de ces produits est pourtant interdite en Belgique depuis octobre 2023, même si leur consommation reste autorisée. Le cabinet de David Clarinval reconnaît échanger avec les industriels, estimant que ces derniers disposent de l’expertise nécessaire pour apporter des informations sur le secteur. Une telle ingérence est pourtant contraire aux engagements de la Belgique à l’égard de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Elle va également à l’encontre des engagements actuels de la Belgique concernant la révision des directives européennes.

Des contacts entre industriels et responsables politiques non conformes aux dispositions du traité de l’OMS, la CCLAT

L’enquête révèle que cinq des treize eurodéputés flamands ont rencontré à plusieurs reprises des représentants de Philip Morris. Les discussions ont notamment porté sur l’emploi, la fiscalité et la politique de santé. Ces échanges concernent Hilde Vautmans (Anders), Kris Van Dijck et Johan Van Overtveldt (N-VA), ainsi que Tom Vandendriessche et Barbara Bonte (Vlaams Belang).

Ces pratiques soulèvent des questions au regard de la CCLAT ratifiée par la Belgique et l’Union européenne en 2005. Son article 5.3 impose aux pouvoirs publics des pays de protéger les politiques de santé publique contre les intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. Les contacts avec les industriels doivent ainsi être limités aux échanges strictement nécessaires à la réglementation de leurs produits et faire l’objet d’une transparence totale. Hans Van Scharen, spécialiste du lobbying au sein de Corporate Europe Observatory, rappelle notamment les antécédents de l’industrie en matière de manipulation de l’information scientifique et d’influence des politiques publiques.

Des opérations de communication financées par l’industrie sans transparence sur leur origine

L’enquête met aussi en évidence des stratégies d’influence visant le grand public. L’agence de communication anversoise Mind The View a notamment proposé à la VRT, puis à VTM, de coproduire un documentaire consacré aux cigarettes électroniques illégales, intitulé « Just No Reason ». Finalement diffusé sur YouTube au printemps, le film a recueilli environ 70 000 vues. Les journalistes de Pano et de Knack ont découvert que British American Tobacco (BAT) avait financé sa réalisation à hauteur de 40 000 euros, sans que cette contribution soit communiquée aux personnes interrogées ni au public. Le SPF Santé publique a depuis ouvert une enquête et informé les participants du rôle de l'industriel.

Le professeur Filip Lardon, spécialiste de la prévention du tabagisme de l’Université d’Anvers et intervenant dans le documentaire, a dénoncé cette absence de transparence. Selon lui, le financement d'un contenu consacré aux produits illégaux peut contribuer à améliorer indirectement l'image des produits nicotiniques commercialisés légalement par l'industrie, alors même que ceux-ci présentent également des risques sanitaires, notamment pour les jeunes. Ces derniers sont particulièrement ciblés par le marketing des nouveaux produits nicotiniques, qui restent très accessibles et attrayants.

Les arguments sanitaires sont contestés par le lobby industriel, alors que ces produits connaissent une forte croissance

Philip Morris présente les sachets de nicotine comme une « alternative » destinée à détourner les fumeurs de la cigarette. Sa porte-parole Benelux, Ellen Boydens, avance notamment l’exemple de la Suède, où ces produits seraient associés à des bénéfices sanitaires. Cette interprétation est contestée par Rosaria Galanti, professeure de santé publique et d’épidémiologie à l’Institut Karolinska : celle-ci rappelle que la diminution du tabagisme en Suède avait commencé avant l’apparition des sachets de nicotine, dont la consommation a également concerné des personnes qui ne fumaient pas auparavant. Le « modèle suédois » est particulièrement mis en avant par le lobby du tabac et de la nicotine pour justifier l’expansion du marché des nouveaux produits nicotiniques. Pourtant ces produits se caractérisent par leur très fort caractère addictif, des effets néfastes sur la santé déjà documentés à court terme et l’absence de données sur leurs risques à long terme[2], sans même aborder la problématique environnementale.

Les données financières illustrent les intérêts commerciaux liés à ce marché. Entre 2016 et 2025, le chiffre d’affaires de Philip Morris est passé d’environ 24 à 36 milliards d’euros, soit une progression de près de 50 %. Les produits sans fumée représentent désormais près de la moitié de ses revenus. Sur le marché mondial, les ventes de sachets de nicotine ont presque décuplé en cinq ans, passant de 4 à 37 milliards d’unités. Ces évolutions témoignent de l’importance économique croissante de ces produits pour les fabricants.

Cette initiative intervient dans le contexte de la révision des directives européennes que le lobby du tabac veut bloquer

La Belgique s’est progressivement imposée comme un acteur moteur de la prévention du tabagisme et de la lutte contre la dépendance nicotinique, notamment sous l’impulsion de son ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, Frank Vandenbroucke. L’OMS a notamment salué son engagement politique en faveur de mesures ambitieuses, parmi lesquelles l’interdiction des sachets de nicotine en 2023, celle des cigarettes électroniques jetables en 2025 et celle des arômes hors tabac pour les produits du vapotage à partir de 2028, dans le cadre de l’objectif d’une génération sans tabac à l’horizon 2040. Ces avancées rendent d’autant plus nécessaire la prévention des risques d’ingérence de l’industrie dans l’élaboration des politiques publiques. Dans cette perspective, les tentatives d’influence révélées en Belgique illustrent l’importance de garantir l’indépendance des décisions sanitaires, conformément à l’article 5.3 de la CCLAT, et de veiller à ce que les intérêts commerciaux des fabricants ne compromettent pas les objectifs de santé publique.

En prenant la Belgique comme cible aujourd’hui, l’enjeu dépasse cependant le seul cadre national : l’Union européenne prépare la révision de sa directive sur les produits du tabac (TPD) et de celle relative à la publicité et au parrainage (TAD), tandis que la révision de la directive sur la taxation des produits du tabac (TTD), proposée en juillet 2025, prévoit explicitement d'intégrer les sachets de nicotine dans son champ d’application. Au-delà d’une simple taxation de ces produits, la Belgique a expressément demandé à la Commission européenne, avec l’appui de sept autres États membres, de renforcer le cadre européen sur le tabac et la nicotine, ce qui inclut l’interdiction européenne des produits oraux et la permission aux États membres d’adopter des mesures nationales plus strictes.

©Génération Sans Tabac

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[1]Eric Steffens, Jan Konings, Wim Van den Eynde, Pieter-Jan Lesage, Un reportage de Pano révèle que le MR veut légaliser la vente de sachets de nicotine en Belgique avec l’appui du lobby du tabac, VRT NWS, publié le 29 octobre 2026, consulté le 30 octobre 2026

[2]Jan Konings, Wim Van den Eynde, Pieter-Jan Lesage, "Je kunt stukjes tandvlees uit je mond zien komen": verslavende en gevaarlijke nicotinezakjes in opmars bij jongeren, VRT NWS, publié le 28 octobre 2026, consulté le 30 octobre 2026

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