Le lobbying de l’industrie du tabac au Parlement européen s’est amplifié depuis 2024
3 novembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 3 novembre 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Les eurodéputés ont déclaré quatre fois plus de rencontres avec des représentants des secteurs du tabac et de la nicotine au cours des deux premières années de la législature actuelle que pendant l’ensemble du mandat précédent, selon une analyse de données réalisée par POLITICO[1]. Depuis l’entrée en fonction du Parlement européen à l’été 2024, plus de 400 réunions ont été déclarées, contre environ 100 entre 2019 et 2024. Ces données, recueillies par Smoke Free Partnership, une coalition d’ONG antitabac, proviennent du registre de transparence de l’Union européenne, dans lequel les parlementaires sont tenus de déclarer publiquement leurs rencontres. Environ 75 % des réunions recensées depuis 2024 ont impliqué des élus de groupes politiques de droite : le Parti populaire européen (PPE), les Conservateurs et réformistes européens (ECR) et les Patriotes pour l’Europe.
Cette augmentation intervient alors que l’Union européenne prépare la révision de plusieurs textes relatifs aux produits du tabac et de la nicotine, notamment les règles encadrant leur commercialisation et leur publicité, ainsi que la fiscalité. Les mesures européennes de lutte contre les cancers et les maladies cardiovasculaires constituent également des sujets de discussion. Plusieurs eurodéputés s’inquiètent de l’accès de l’industrie aux responsables politiques pendant l’élaboration de mesures destinées à prévenir les maladies et les dépendances liées à ses produits. Tilly Metz, élue des Verts/Alliance libre européenne, juge notamment préoccupant que les industriels rencontrent davantage les parlementaires que les ONG et associations engagées dans la lutte contre le tabagisme.
Les industriels du tabac essayent d’affaiblir la CCLAT, notamment son article 5.3 et son champ d’application
Les rencontres entre les parlementaires et les représentants de l’industrie soulèvent des interrogations quant au respect du traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT). Ce traité, dans son article 5.3, prévoit que les politiques de santé publique doivent être protégées des intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. S’il n’interdit pas toute rencontre avec les industriels, ses lignes directrices recommandent de limiter les échanges à ce qui est strictement nécessaire à la réglementation du secteur et d’en garantir la transparence. Les représentants de l’industrie contestent les critiques formulées à leur encontre : British American Tobacco (BAT) affirme respecter les règles en vigueur et vouloir partager son expérience du marché et Philip Morris International (PMI) met en avant sa contribution à l’économie européenne et sa transformation vers des produits présentés comme sans fumée. L’entreprise affirme vouloir contribuer au dialogue démocratique avec les élus de tous les groupes politiques. Les industriels invoquent également un arrêt de la Cour de justice de l’UE rendu en 2022, qui précise que la CCLAT n’interdit pas leur participation à la mise en œuvre des politiques de lutte antitabac. Cette participation ne doit cependant pas conduire à ce que les intérêts commerciaux du secteur influencent ces politiques.
Un désaccord porte aussi sur les produits nicotiniques sans tabac, comme les sachets de nicotine. L’industrie estime que la CCLAT ne concerne que les produits fabriqués à partir de feuilles de tabac alors que l’OMS défend une interprétation plus large : sa conseillère régionale pour la lutte antitabac en Europe, Kristina Mauer-Stender, rappelle que le traité vise explicitement à prévenir et à réduire la dépendance à la nicotine. Les décisions prises par les États parties ont par ailleurs progressivement intégré les nouveaux produits du tabac et de la nicotine.
Des rencontres qui interviennent pendant des débats législatifs sensibles
L’intensification du lobbying intervient alors que plusieurs textes européens font l’objet de discussions sur le niveau de protection sanitaire qu’ils doivent garantir. Durant l’été 2026, le Parti populaire européen a notamment proposé d’assouplir la formulation d’un rapport non contraignant sur les maladies cardiovasculaires. Alors que le texte initial préconisait une réglementation de la nicotine identique à celle du tabac, le PPE a souhaité privilégier la notion de règles « appropriées ». Cette proposition a été soutenue par Jessica Polfjärd et Elena Nevado del Campo, deux eurodéputées ayant déclaré un nombre élevé de rencontres avec l’industrie. La formulation a été retenue dans le rapport final adopté par le Parlement européen. Romana Jerković, eurodéputée socialiste chargée du dossier au sein de la commission de la santé, avait alors regretté que le texte ne soit pas plus ambitieux concernant le tabac.
Smoke Free Partnership souligne que les rencontres avec les industriels se concentrent autour de grandes initiatives réglementaires, notamment la réforme de la fiscalité du tabac et de la nicotine. Sa directrice, Erin Roman, estime que ces échanges offrent à l’industrie des occasions de peser sur les débats, même si les données ne permettent pas, à elles seules, de démontrer une influence directe sur les décisions. Elle considère également que la transparence actuelle est insuffisante. L’eurodéputé socialiste espagnol Nicolás González Casares estime, pour sa part, que l’assouplissement de certaines mesures relatives aux nouveaux produits du tabac doit être mis en regard des contacts entretenus entre les industriels et les groupes politiques.
Philip Morris International en tête des fabricants et une majorité de contacts à droite
Les parlementaires ayant déclaré le plus de rencontres avec les représentants de l’industrie appartiennent principalement à des groupes de droite. Auke Zijlstra, membre des Patriotes pour l’Europe, arrive en tête avec 14 réunions, suivi par Pietro Fiocchi, du groupe ECR, avec neuf rencontres. Trois élus du PPE, Michalis Hadjipantela, Elena Nevado del Campo et Jessica Polfjärd, en ont déclaré huit chacun. Auke Zijlstra estime que rencontrer les représentants d’un secteur concerné par un texte législatif fait partie du travail parlementaire. Il conteste l’idée que l’industrie du tabac soit surreprésentée et invite les ONG à solliciter davantage de rendez-vous. D’autres élus concernés mettent en avant la diversité de leurs interlocuteurs et leur indépendance dans leurs décisions. Elena Nevado del Campo explique notamment que ses rencontres avec des représentants du tabac sont liées à l’importance économique de cette activité dans sa région, l’Estrémadure, tout en affirmant échanger également avec des acteurs défendant des positions opposées.
Parmi les fabricants, Philip Morris International est celui qui a fait l’objet du plus grand nombre de rencontres déclarées : au moins 178, contre 60 pour British American Tobacco. Selon des données complémentaires de Transparency International EU, PMI se classe au quatrième rang des entreprises ayant rencontré le plus d’eurodéputés et de leurs assistants, derrière Meta, Google et Apple. Les échanges ont principalement porté sur la fiscalité, la réglementation des produits et de leur publicité, ainsi que sur la stratégie marketing de « réduction des risques ». L’industrie présente les produits sans fumée comme des alternatives aux cigarettes traditionnelles et estime que leur attractivité peut favoriser le changement de produit chez les fumeurs. Les experts de santé publique rappellent quant à eux la forte dépendance à la nicotine et l’utilisation de ces produits par des jeunes qui ne fumaient pas auparavant.
Les rencontres déclarées présentent également des différences selon les pays. Plus d’une réunion sur cinq avec des représentants de l’industrie a impliqué un eurodéputé italien. Cette proportion s’explique notamment par les rencontres de l’entreprise Manifatture Sigaro Toscano, qui ont concerné exclusivement des élus italiens. Les parlementaires allemands ont, pour leur part, rencontré PMI légèrement plus souvent que les élus des autres nationalités.
Des moyens inégaux entre industrie et organisations de santé publique
Les données du registre de transparence ne donnent probablement qu’une vision partielle du lobbying de l’industrie du tabac au Parlement européen. Elles reposent sur les déclarations des parlementaires, dont certaines sont incomplètes ou imprécises. Au moins 28 réunions mentionnaient des mesures de santé publique, plutôt que la seule réglementation ou fiscalité du tabac, mais ce chiffre pourrait être sous-estimé en raison du manque de détails dans de nombreuses déclarations. Si les données disponibles ne démontrent pas non plus que les rencontres ont directement déterminé les décisions politiques, elles mettent en évidence l’intensité des contacts entre l’industrie du tabac et les élus européens. Ces échanges interviennent alors que l’UE prépare des évolutions réglementaires susceptibles d’entraîner des conséquences importantes sur les marchés du tabac et de la nicotine, mais aussi sur la protection de la santé publique.
Smoke Free Partnership indique par ailleurs avoir subi des pressions importantes sur ses ressources après le retrait de subventions européennes de fonctionnement en 2025. L’organisation affirme avoir poursuivi son travail auprès des responsables politiques et la coordination d’expertises indépendantes, mais précise que la baisse de ses financements l’oblige à prioriser ses activités. Cette situation met en évidence les différences de moyens entre les industriels et les organisations de santé publique.
Plus tôt dans l’année, une initiative visant à restreindre l’accès des lobbyistes du tabac aux eurodéputés a échoué. Tilly Metz, qui participait à cette démarche, affirme vouloir continuer à défendre le respect intégral de la CCLAT par le Parlement européen.
AD
[1]Dominic Giannini, Hanne Cokelaere, Tobacco lobby steps up Brussels push as EU rewrites rules, POLITICO, publié le 27 octobre 2026, consulté le même jour