Une stratégie européenne en santé cardiovasculaire peu ambitieuse face aux principaux facteurs de risque
29 septembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 21 septembre 2026
Temps de lecture : 7 minutes
À Strasbourg, le Parlement européen a approuvé un rapport de la députée socialiste croate Romana Jerković consacré à une nouvelle stratégie européenne de lutte contre les maladies cardiovasculaires, avec 545 députés européens ayant voté en faveur du texte. Celui-ci intervient en réponse à la toute première stratégie européenne de la Commission visant à lutter contre les maladies cardiovasculaires, le « Safe Hearts Plan » présenté en décembre 2025[1]. Si le rapport du Parlement affirme vouloir placer la prévention au cœur de la réponse européenne à la première cause de mortalité dans l’Union européenne, les mesures envisagées au niveau des facteurs de risques évitables sont très en deçà des recommandations de bonnes pratiques. Le caractère timoré de ces mesures n’est pas étranger au lobby majeur des industriels et illustre le poids des déterminants commerciaux de la santé pour les acteurs de santé publique.
Le rapport rappelle les enjeux : les maladies cardiovasculaires sont responsables d’environ 1,7 million de décès chaque année dans l’UE. Près de 62 millions de personnes vivent avec une maladie cardiovasculaire et environ 13 millions de nouveaux cas sont recensés chaque année. Selon les estimations citées dans le rapport, environ 80 % des maladies cardiovasculaires seraient évitables, notamment grâce à une action sur les principaux facteurs de risque.
Tabac et nicotine : prévention et protection des jeunes, avec une rhétorique de "réduction des risques"
Le rapport se veut centré sur la protection des enfants et des adolescents comme objectif transversal, quel que soit le produit concerné. Les fortes attractivité et accessibilité des produits du tabac et des autres nouveaux produits à la nicotine contribuent à leur initiation. Le risque de générations dépendantes durablement est en jeu.
Le rapport soutient des mesures visant tous les produits du tabac et de la nicotine, cette dernière étant qualifiée de « toxine cardiovasculaire addictive » : interdiction des arômes, limitation de la teneur en nicotine, réglementation de la publicité sur les réseaux sociaux, encadrement de l’emballage, application de droits d’accises appropriés et efficaces… L’objectif est de réduire l’attractivité de ces produits ainsi que leur accessibilité financière et en prévenir l’initiation. La protection des mineurs occupe une place importante, avec un appel à renforcer l’application des règles relatives à l’âge minimum de vente et les contrôles d’identité, y compris lors des achats en ligne. Une évaluation sanitaire préalable de tout nouveau produit est aussi demandée, et le rapport souligne la nécessité d'un cadre réglementaire capable de suivre l'évolution rapide du marché et des stratégies de promotion.
Pourtant, le texte introduit également une distinction entre les différents produits nicotiniques avec des réglementations différenciées en fonction des profils de risques. La formulation même reprend le narratif des industriels du tabac. Pour les acteurs de santé, l’inclusion de cette formulation est dangereuse, d’autant que les fabricants exercent des pressions similaires concernant le Plan européen pour vaincre le cancer (BECA). Or, ces travaux sont censés venir en appui des textes européens en révision que sont les directives sur les produits du tabac (TPD) et sur la publicité du tabac (TAD).
Alcool : un ciblage de très faible ambition des consommations à risque
L’alcool figure également parmi les principaux facteurs de risque modifiables des maladies cardiovasculaires. Le débat européen porte notamment sur les moyens de réduire les consommations dites « à risque », dans un contexte où les habitudes de consommation et les réglementations diffèrent fortement d’un État membre à l’autre. À cet égard, la limitation des actions aux seules consommations dites à risques laisse entendre que la consommation modérée d’alcool ne serait pas problématique. Une telle formulation reprend là encore le narratif des industriels, de même que l’argument de la proportionnalité des mesures.
Il s’ensuit que les mesures annoncées se caractérisent par une très faible ambition sachant que la seule sensibilisation demeure un levier très insuffisant s’il n’est pas combiné à d’autres mesures éprouvées comme les interdictions de publicité, de promotion et de parrainage, les avertissements textuels et graphiques ou encore la hausse de taxation des produits.
Alimentation ultra-transformée : une information et une sensibilisation plus claires mais très en-deçà des mesures recommandées
L’alimentation ultra-transformée constitue un autre volet de la prévention cardiovasculaire. L’obésité, une consommation excessive de sel, une alimentation déséquilibrée et une consommation importante de certains aliments fortement transformés contribuent au risque cardiovasculaire. Le rapport insiste notamment sur l’éducation à la santé et sur une information nutritionnelle plus accessible, afin de permettre aux consommateurs de mieux prendre en compte les caractéristiques des produits dans leurs achats et consommations. L’étiquetage nutritionnel en face avant des emballages s’inscrit également dans ce débat européen.
Selon les auteurs du rapport, les politiques alimentaires devront tenir compte de la diversité des régimes et des traditions alimentaires au sein de l’Union, ainsi que des enjeux économiques liés aux secteurs agricole et agroalimentaire. Cette mention souligne là encore combien les lobbies du secteur, à l’instar de ceux du tabac, de la nicotine et de l’alcool, sont à la manœuvre pour prévenir l’adoption de mesures fortes susceptibles de réduire drastiquement la consommation.
Cette approche apparaît en effet beaucoup plus limitée que les mesures défendues par plusieurs acteurs de santé publique européens. L’European Heart Network (EHN) préconise notamment un étiquetage nutritionnel simplifié, obligatoire et harmonisé à l’échelle de l’UE, des restrictions strictes sur la publicité et le marketing des aliments riches en graisses, sel et sucres auprès des enfants, ainsi que des objectifs de reformulation pour réduire le sel, les sucres et les graisses saturées dans les produits transformés[2]. L’organisation appelle également à utiliser les leviers fiscaux et les politiques de commande publique pour rendre les aliments sains plus accessibles et abordables, tout en réduisant l’accessibilité relative des produits défavorables à la santé.
Vers une meilleure cohérence des politiques européennes de santé ?
Le vote sur ce rapport relatif aux maladies cardiovasculaires intervient alors que le Parlement européen examine également d’autres dossiers liés aux maladies non transmissibles. Le Plan européen pour vaincre le cancer actuellement examiné par la commission de la santé publique (SANT) à Bruxelles sera soumis au vote de la commission parlementaire le 28 septembre 2026.
L’existence de tels rapports souligne l’ampleur du problème des maladies non transmissibles au sein de l’Union européenne. Cependant, le caractère limité des propositions faites souligne le poids des lobbies et la nécessité pour les acteurs de santé de protéger les politiques publiques de ces interférences constantes.
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[1]Colin Stevens, Europe backs stronger cardiovascular strategy as Parliament puts prevention at centre of health policy, EU Reporter, publié le 16 septembre 2026, consulté le 18 septembre 2026
[2]Food Environments and EU Food Policy, European Heart Network, publié le 12 octobre 2021, consulté le 21 septembre 2026