Le « modèle suédois » : derrière l’argumentaire, un réseau de lobbying proche de l’industrie du tabac

8 août 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 3 août 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Le « modèle suédois » : derrière l’argumentaire, un réseau de lobbying proche de l’industrie du tabac

Fin juillet 2026, le média conservateur The European Conservative a publié une tribune[1] présentant la Suède comme la preuve que la libéralisation des produits nicotiniques, plutôt que leur réglementation, ferait reculer à la fois le tabagisme et le marché illicite. Ce texte reprend un argumentaire déjà utilisé à plusieurs reprises et a été produit dans le cadre d'un programme de placement éditorial porté par Young Voices, une organisation dont la gouvernance est documentée comme liée au Consumer Choice Center, lui-même directement financé par les quatre plus grands cigarettiers transnationaux. À l'approche de la révision de la directive sur la taxation du tabac (TED) et de la directive sur les produits du tabac (TPD3), la multiplication de ce type de contenu dans la presse européenne appelle à la vigilance.

Le 30 juillet 2026, The European Conservative publiait une tribune intitulée « EU Celebrates Sweden's Tobacco Success While Undermining It ». Le texte part d'un constat réel, la Suède est devenue le premier pays de l'Union européenne à passer sous le seuil des 5 % de fumeurs quotidiens, pour en tirer une conclusion orientée : ce serait la tolérance suédoise envers le snus et les sachets de nicotine, et non les politiques publiques, qui expliquerait ce résultat. La tribune s'appuie ensuite sur les données du rapport KPMG 2025 sur la consommation illicite de cigarettes en Europe[2] pour affirmer que les restrictions européennes alimenteraient le marché noir, et appelle Bruxelles à renoncer à l'harmonisation fiscale des sachets de nicotine ainsi qu'à assouplir la révision de la TPD.

Ce que les chiffres suédois disent réellement

Le recul du tabagisme en Suède est réel, mais il concerne presque exclusivement la cigarette combustible, pas la consommation de nicotine dans son ensemble. Selon les données du Conseil suédois d'information sur l'alcool et les autres drogues (CAN)[3], la proportion de fumeurs quotidiens y est passée de 16 % en 2003 à 4,8 % en 2025, quand l'usage du snus chez les femmes a bondi de 4 % en 2007 à 14 % en 2025. Sur la même période, les ventes de liquides de vapotage ont progressé de 640 % entre 2021 et 2024, et celles du « snus blanc » (sachet de nicotine) de 180 %. En 2025, 24 % des Suédois consommaient de la nicotine quotidiennement, tous produits confondus. La Suède n'est donc pas sortie de la consommation de nicotine : elle a substitué une dépendance à une autre, avec une nouvelle génération exposée à des produits dont les effets à long terme restent mal documentés.

Cette réalité contredit également l'idée selon laquelle la baisse du tabagisme suédois serait le fruit de la seule disponibilité des produits sans combustion. Les données montrent au contraire que le recul observé depuis deux décennies résulte d'abord de politiques publiques appliquées de façon continue : interdiction de la publicité, fiscalité dissuasive, limitation de la visibilité des produits en point de vente, protection des mineurs et développement des espaces sans tabac. Les pays voisins, la Norvège et la Finlande, qui ont choisi d'aller plus loin en visant une sortie du tabac et de la nicotine plutôt que la seule substitution, se classent respectivement 5e et 6e au Tobacco Control Scale 2025 européen, contre la 24e place pour la Suède[4].

Plusieurs chercheurs suédois eux-mêmes mettent en garde contre une lecture trop favorable de ce narratif. La pharmacologue Louise Adermark, de l'université de Göteborg, estime que la politique suédoise a été trop fortement influencée par les intérêts industriels, tandis que le cardiologue Magnus Lundback, de l'Institut Karolinska, relève que l'usage prolongé de snus peut avoir des effets délétères sur le système cardiovasculaire et rejette l'idée, largement diffusée, que ce produit serait « bon pour la santé »[5]. La Suède a par ailleurs été récemment distinguée par la World Vapers' Alliance, une structure soutenue par l'industrie, pour ses « performances remarquables » en matière de recul du tabagisme, une reconnaissance qui illustre la manière dont ce narratif est instrumentalisé pour être exporté vers d'autres marchés européens[6].

Un mode de production éditoriale plutôt qu'une prise de position isolée

La tribune du European Conservative n'est pas un cas isolé : elle s'inscrit dans la production régulière de Young Voices Europe, une antenne du réseau américain Young Voices. Cette organisation se définit elle-même comme une « agence de talents » à but non lucratif qui forme de jeunes rédacteurs à produire des tribunes d'opinion et à les placer dans la presse généraliste[7]. Ce modèle de placement éditorial mérite d'être resitué : il ne s'agit pas d'un centre de recherche en santé publique, mais d'une structure de communication dont la mission consiste à démultiplier, via des rédacteurs individuels, des éléments de langage favorables à une ligne économique et réglementaire donnée.

Young Voices ne rend pas ses financeurs publics. Les seules données disponibles, issues de déclarations fiscales américaines, montrent qu'elle a reçu des contributions de la Charles Koch Foundation et du Charles Koch Institute[8], et qu'elle appartient au réseau international de l'Atlas Network[9]. Or ce réseau de financement entretient une relation ancienne avec l'industrie du tabac. Une étude parue dans la revue Tobacco Control, financée par les instituts américains de la santé (NIH), a établi qu'entre 1991 et 2002, Philip Morris et d'autres cigarettiers ont versé au moins 5,3 millions de dollars à Citizens for a Sound Economy (CSE), une organisation cofondée en 1984 par David Koch pour mener des campagnes de lobbying contre la fiscalité et la réglementation du tabac ; CSE a ensuite donné naissance à Americans for Prosperity et FreedomWorks, deux structures centrales du réseau Koch[10]. C'est ce même écosystème de financement, désormais structuré autour de l'Atlas Network, dont fait partie Young Voices, qui a par la suite étendu son action à la promotion des nouveaux produits nicotiniques. Plusieurs autres tribunes signées sous la bannière « Young Voices Europe » reprennent, avec des auteurs différents, la même opposition aux hausses de taxation du tabac et de la nicotine dans l'Union européenne, ce qui suggère une ligne éditoriale coordonnée plutôt qu'une somme de prises de position individuelles.

Le lien documenté entre Young Voices et le financement de l'industrie du tabac

C'est sur ce point que la recherche académique apporte un éclairage plus concret. Le Tobacco Control Research Group de l'université de Bath, qui documente depuis plus d'une décennie les stratégies d'influence de l'industrie du tabac via son observatoire Tobacco Tactics, établit un lien structurel entre Young Voices et le Consumer Choice Center (CCC), une organisation de lobbying basée à Washington : le conseil d'administration de Young Voices compterait des représentants du CCC, et plusieurs tribunes publiées sous la bannière Young Voices Europe s'opposant à la taxation du tabac dans l'UE émaneraient d'auteurs par ailleurs employés par ou liés au CCC ou à la World Vapers' Alliance[11].

Or le Consumer Choice Center n'est pas un cas ambigu du point de vue de ses financements. Le même observatoire documente que cette organisation a reçu des fonds de Japan Tobacco International, de Philip Morris International et de British American Tobacco, ainsi que des dons annuels d'Altria depuis 2018[12]. Le CCC a par ailleurs créé plusieurs structures présentées comme des collectifs indépendants de consommateurs, dont la World Vapers' Alliance citée plus haut, révélée par plusieurs enquêtes journalistiques comme étant en réalité financée et pilotée par British American Tobacco[13]-[14].

Cette architecture correspond à une technique bien répertoriée dans la littérature sur les stratégies d'influence de l'industrie du tabac : le recours à des porte-voix tiers, formés et diffusés par des structures de communication qui se présentent comme indépendantes, pour porter dans le débat public des messages favorables à l'industrie sans que le lien de financement soit immédiatement visible pour le lecteur[15]. Le fait qu'une tribune individuelle ne mentionne, à titre personnel, aucun lien avec l'industrie du tabac n'exclut donc pas qu'elle s'inscrive dans un circuit de diffusion structurellement connecté à son financement.

À l'approche de la révision des directives européennes, une vigilance nécessaire

Ce type de tribune s'inscrit dans un contexte précis : l'Union européenne engage actuellement la révision de la directive sur la taxation du tabac, de la directive sur la publicité en faveur du tabac (TAD) et de la directive sur les produits du tabac, trois textes qui doivent notamment déterminer le régime fiscal applicable aux nouveaux produits du tabac et de la nicotine, les règles de communication autorisées et les restrictions relatives à la teneur en nicotine et aux arômes. Ce type d’article ne constitue qu'un des volets de la mobilisation de l'industrie autour de ces révisions. Philip Morris International a ainsi été identifié comme étant à l'origine d'une part massive des réponses reçues lors de la consultation publique européenne sur ces directives, obtenues via un outil générant automatiquement des contributions préremplies, relayé par des affiches et des QR codes dans les points de vente ainsi que par des courriels adressés directement à ses clients, sans que le lien avec l'entreprise soit toujours mis en évidence. À mesure que ces échéances se rapprochent, la multiplication de tribunes reprenant le narratif suédois, s'appuyant sur des données partielles ou des rapports commandés par l'industrie elle-même comme celui de KPMG, et l'orchestration de campagnes de réponse à la consultation publique doivent alerter sur la nécessité de vérifier systématiquement l'origine des arguments mis en avant dans le débat public.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Cláudia Nunes, EU Celebrates Sweden’s Tobacco Success While Undermining It, European Conservative, publié le 30 juillet 2026, consulté le 3 août 2026

[2] KPMG, Illicit Cigarette Consumption in the EU, UK and Norway – 2025 Results, rapport commandité par Philip Morris International, 2025

[3] Conseil suédois d'information sur l'alcool et les autres drogues (CAN), Une forte consommation de snus et de nicotine empêche la Suède d'atteindre une « génération sans tabac », publié le 29 mai 2026

[4] Génération sans tabac, Tobacco Control Scale 2025 européen : de fortes disparités réglementaires mais des progrès possibles, publié le 24 mai 2026

[5] Sandhya Raman, Sweden's push for smokeless products leads some to wonder about risks, Roll Call, publié le 6 août 2025

[6] Génération sans tabac, Réduction du tabagisme : la World Vapers' Alliance, soutenue par l'industrie, met en avant certains États membres, publié le 11 juillet 2025

[7] Young Voices, About, consulté le 3 août 2026

[8] InfluenceWatch, Young Voices, consulté le 3 août 2026 (financement Charles Koch Foundation/Institute)

[9] Atlas Network, Empowering the Next Generation of Champions, consulté le 3 août 2026 (Young Voices comme partenaire Atlas Network)

[10] Étude parue dans Tobacco Control (2013) sur le financement de Citizens for a Sound Economy par Philip Morris, synthétisée dans DeSmog, Study Confirms Tea Party Was Created by Big Tobacco and Billionaires, https://www.desmog.com/2013/02/11/study-confirms-tea-party-was-created-big-tobacco-and-billionaires/, publié le 11 février 2013

[11] Tobacco Control Research Group, University of Bath, Consumer Choice Center, https://www.tobaccotactics.org/article/consumer-choice-center/, Tobacco Tactics, mis à jour le 6 mars 2026, consulté le 3 août 2026

[12] Ibid

[13] B. Kenber, Revealed: how tobacco giants are bankrolling secret pro-vaping campaign, The Times, https://www.thetimes.com/uk/healthcare/article/tobacco-industry-pro-vaping-campaign-investigation-m82dtl93s, publié le 14 décembre 2023

[14] R. Sollenberger, W. Bredderman, Guess Who's Secretly Backing This 'Anti-Smoking' Vape Group, Daily Beast, https://www.thedailybeast.com/world-vapers-alliance-slams-cigarettes-big-british-american-tobacco-is-secretly-behind-it, publié le 9 janvier 2022

[15] S. Horel, Vaping: The real millions of fake consumer organisations, Le Monde, https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/03/vaping-the-real-dollars-behind-fake-consumer-organisations_6100848_3224.html, publié le 3 novembre 2021

Comité national contre le tabagisme |

Ces actualités peuvent aussi vous intéresser