Réduction du tabagisme : la World Vapers’ Alliance, soutenue par l’industrie, met en avant certains États membres
11 juillet 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 8 juillet 2025
Temps de lecture : 7 minutes
Le 2 juillet 2025, la World Vapers' Alliance (WVA), association favorable aux produits de la nicotine, a décerné une distinction symbolique à trois pays européens — la Suède, la Grèce et la République tchèque — pour leurs « performances remarquables » dans la réduction du tabagisme. Selon les organisateurs, ces pays constitueraient une « Champions League » européenne de la lutte contre le tabac, en raison de leurs politiques favorisant les alternatives dites « à risque réduit » comme les sachets de nicotine ou les produits de vapotage.
Cependant si les taux de tabagisme ont effectivement diminué dans ces pays, la raison invoquée par cette alliance proche de l’industrie soulève des questions sur les critères employés, les données mobilisées et les intentions réelles des acteurs à l’origine de cette initiative. Cette interrogation apparait d’autant plus légitime que certains de ces États se sont récemment opposés à des mesures de santé publique ambitieuses, notamment en freinant l’interdiction des sachets de nicotine portée par la France ou l’Espagne au niveau européen[1].
Une mise en scène stratégique au service des nouveaux produits nicotinés
La distinction décernée par la World Vapers’ Alliance à la Suède, à la République tchèque et à la Grèce pour leur prétendue réussite en matière de réduction du tabagisme s’inscrit dans une stratégie plus large de promotion des produits de la nicotine dits « à risque réduit ». Selon les organisateurs, ces trois pays seraient les fers de lance européens du « progrès » en matière de lutte contre le tabac, notamment grâce à leur soutien au vapotage et aux sachets de nicotine. La Suède est citée comme le premier pays européen sur le podium avec un taux de tabagisme déclaré à 5,6 %, suivie de la République tchèque (18,5 %) et de la Grèce (23,6 %).
Mais au-delà de ces chiffres, cette mise en avant médiatique constitue une opération de communication stratégique visant à imposer un narratif favorable aux nouveaux produits de la nicotine. Elle occulte des facteurs expliquant la situation de ces pays et nuançant fortement l’apport de ces nouveaux produits. En Suède, par exemple, si le taux de tabagisme est bas, l’usage global de la nicotine (sachets, snus, e-cigarettes) reste très élevé, notamment chez les jeunes. En outre la réduction effective du tabagisme ces dernières années est avant tout le résultat d’une politique publique de lutte contre le tabac cohérente et de long terme : fiscalité élevée sur les cigarettes, espaces sans tabac, sensibilisation précoce, respect de l’interdiction de vente aux mineurs en place depuis 2007, normes sociales défavorables à la consommation de tabac, accessibilité aux traitements de sevrage et forte adhésion de la population aux messages de santé publique[2]. En République tchèque, la prévalence tabagique reste au-dessus de la moyenne européenne, et la Grèce figure toujours parmi les pays avec les plus hauts niveaux de consommation de tabac et de nicotine.
L’objectif réel de cette campagne est de peser sur les discussions européennes en cours autour de la révision de la directive sur les produits du tabac (TPD). La World Vapers’ Alliance milite activement pour que cette révision intègre une reconnaissance réglementaire des produits dits de « réduction des risques », ce qui faciliterait leur commercialisation et affaiblirait les mesures restrictives en matière de prévention. En présentant certains pays comme des exemples à suivre, l’alliance cherche à influencer l’opinion publique et les institutions européennes, en créant une pression politique en faveur d’un assouplissement du cadre normatif.
Une opération de communication orchestrée par l’industrie du tabac
Derrière une façade militante et citoyenne, la World Vapers’ Alliance (WVA) constitue en réalité un levier d’influence indirect de l’industrie du tabac[3]. Officiellement présentée comme un collectif de consommateurs défendant l’accès au vapotage, la WVA est entièrement financée et coordonnée par le Consumer Choice Center (CCC), une organisation libertarienne basée à Washington et à Bruxelles, elle-même soutenue financièrement par des multinationales du tabac telles que British American Tobacco.
Le Consumer Choice Center est central dans cette stratégie et il promeut un discours anti-réglementation sous couvert de liberté individuelle. Il milite ainsi activement contre toute tentative de réglementation du marché des produits de la nicotine. Il héberge, finance et fournit les ressources logistiques et humaines de la WVA, qui partage ses locaux à Bruxelles. Cette dernière, bien qu’autoproclamée voix des consommateurs, n’a aucune transparence sur son mode de gouvernance, ses sources de financement ou ses éventuels conflits d’intérêts.
La WVA mène des campagnes de lobbying particulièrement agressives, en ligne comme sur le terrain, avec des opérations médiatiques ciblées dans les capitales européennes. À l’occasion de la 19e Conférence mondiale pour le contrôle du tabac, qui s’est tenue à Dublin en juin 2025, l’organisation a orchestré une action symbolique en projetant des slogans tels que « Vaping saves lives » (« Le vapotage sauve des vies ») sur les murs du centre de conférence. Ce type d’action vise à contester les faits scientifiques des chercheurs qui tendent de plus à plus à alerter sur ces produits. En outre de telles initiatives ont pour objectif d’entretenir le doute et dissuader les décideurs publics d’intervenir sur ce sujet en vue d’en renforcer la réglementation.
Ainsi au-delà de cette opération ponctuelle, la WVA s’inscrit dans une stratégie de fond : faire pression sur les institutions européennes pour influencer la révision prochaine de la directive sur les produits du tabac (TPD), en plaidant pour l’intégration des produits du vapotage et des sachets de nicotine comme outils reconnus de santé publique. En infiltrant le débat avec un discours favorable à l’industrie, elle contribue à freiner les avancées réglementaires et à brouiller les repères des décideurs, des professionnels de santé et du grand public.
Cette instrumentalisation d’un discours de réduction des risques, porté par des entités proches de l’industrie du tabac, souligne les enjeux de la protection des politiques publiques à l’égard de l’interférence de l’industrie. Cette dernière a de plus en plus recours à des tierces parties pour faire passer ces messages et défendre ses intérêts. Les pouvoirs publics des pays se doivent donc d’appliquer des règles de transparence afin d’identifier de tels faux nez.
AE
[1] Génération sans tabac, Des ONG européennes dénoncent l’ingérence de certains États dans la réglementation des sachets de nicotine, publié le 4 juillet 2024, consulté le jour-même
[2] Génération sans tabac, Derrière le modèle suédois : les vrais enjeux de l’industrie concernant les sachets de nicotine, publié le 24 juin 2025, consulté le 4 juillet 2025
[3] World Vapers’ Alliance, Tobacco Tactics, dernière mise à jour le 28 novembre 2024 consulté le 4 juillet 2025
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