Derrière le modèle suédois : les vrais enjeux de l’industrie concernant les sachets de nicotine
24 juin 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 18 juin 2025
Temps de lecture : 7 minutes
Les sachets de nicotine connaissent un essor rapide en Europe, en particulier chez les jeunes, attirés par un marketing offensif et une large gamme d’arômes. Peu encadrés, ces produits soulèvent des inquiétudes croissantes en matière de santé publique. Alors que plusieurs pays les ont interdits ou envisagent de le faire, l’industrie s’appuie sur l’exemple suédois pour promouvoir leur usage, en vantant leurs prétendus effets de réduction des risques. Mais cette lecture est largement contestée.
Un produit en plein essor, plébiscité par les jeunes
Ces dernières années, les sachets de nicotine, également appelés « pouches », ont connu une croissance fulgurante sur le marché européen. Proposés sous forme de petits sachets à placer sous la lèvre, sans tabac ni combustion, ils séduisent par leur apparente discrétion, la diversité de leurs arômes et leur marketing calibré pour les jeunes.
La publicité pour ces produits s’appuie souvent sur des arguments de « style de vie », associant leur usage à des codes esthétiques modernes et à une image « clean » et socialement acceptable. À cela s’ajoute une réglementation lacunaire dans de nombreux pays : les sachets de nicotine échappent au champ de la directive européenne sur les produits du tabac (TPD), ce qui conduit les fabricants à les commercialiser en dehors de cadres sanitaires stricts.
Face à l’essor de ces produits, plusieurs États européens – notamment la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Irlande – ont récemment interdit et ont exprimé leur volonté d’interdire leur vente. Cette réaction s’inscrit dans la perspective de prévenir une nouvelle épidémie de dépendance nicotinique chez les jeunes, en particulier ceux qui n’ont jamais fumé.
Le « modèle suédois » : un argument central pour l’industrie du tabac
Depuis plusieurs années, l’industrie du tabac présente le cas suédois comme une référence en matière de réduction du tabagisme. À travers une rhétorique bien huilée, les fabricants affirment que la Suède est sur le point de devenir le premier pays au monde à atteindre le seuil des 5 % de fumeurs quotidiens. Ce succès serait, selon eux, principalement dû à l’adoption massive de produits nicotinés alternatifs, comme le snus et les sachets de nicotine.
Ce discours, largement relayé dans des rapports sponsorisés par l’industrie du tabac tels que le récent rapport Power in a Pouch (Smoke Free Sweden[1]), vise à légitimer les sachets de nicotine comme des outils de santé publique, efficaces, innovants et adaptés aux usages modernes. Le rapport insiste notamment sur le rôle de ces produits dans la baisse du tabagisme chez les femmes, mettant en avant un recul de 49 % de la consommation de tabac féminin entre 2016 et 2024. A cela s’ajoutent des témoignages valorisant leur discrétion, leur esthétique et leur compatibilité avec un style de vie actif et socialement exposé.
Dans son discours, l’industrie promeut une approche dite de « réduction des risques » : il ne s’agirait plus d’éliminer l’usage de nicotine, mais d’en proposer des formes jugées « moins nocives » que la cigarette. En Suède, cette stratégie a été soutenue politiquement, notamment par l’inscription officielle en 2024 du principe de réduction des risques dans la politique nationale de santé publique. Le gouvernement suédois, poussé par le lobby des fabricants de tabac, s’est même récemment opposé à des projets d’interdiction des sachets de nicotine en France et en Espagne, en adressant à la Commission européenne des « opinions motivées » arguant que ces restrictions pourraient compromettre les efforts de santé publique dans l’Union européenne.
Ce positionnement est exploité par l’industrie du tabac pour renforcer ses efforts de lobbying dans les autres États membres. En valorisant l’expérience suédoise, elle cherche à convaincre les décideurs politiques que ces produits peuvent contribuer aux objectifs européens de réduction du tabagisme à l’horizon 2040. Cette stratégie repose sur un récit simplificateur et orienté, qui occulte une partie importante de la réalité.
Une lecture partiale et contestée car non conforme à la situation suédoise
Le récit promu par l’industrie du tabac et ses alliés autour de la « réussite suédoise »[2] repose sur une lecture orientée des données de santé publique. En valorisant exclusivement l’usage du snus puis des sachets de nicotine comme moteurs du recul du tabagisme, ce discours occulte volontairement d’autres facteurs déterminants et néglige les risques liés à la normalisation de ces produits.
Des chercheurs et acteurs de santé publique ont démontré que la Suède n’est pas devenue un pays à faible prévalence tabagique uniquement grâce à l’usage de produits nicotinés alternatifs. La baisse du tabagisme y est bien antérieure à l’introduction des sachets de nicotine (2016) et résulte d’une politique publique de lutte contre le tabac cohérente et de long terme : fiscalité élevée sur les cigarettes, espaces sans tabac, sensibilisation précoce, respect de l’interdiction de vente aux mineurs en place depuis 2007, normes sociales défavorables à la consommation de tabac, accessibilité aux traitements de sevrage et forte adhésion de la population aux messages de santé publique.
La prétendue efficacité des sachets de nicotine comme outil de sevrage est également sujette à caution. Les études citées dans les rapports favorables à ces produits sont majoritairement financées ou soutenues par des acteurs liés à l’industrie du tabac ou à des structures promouvant la réduction des risques dans une logique commerciale. Ces documents s’appuient sur des enquêtes déclaratives menées auprès d’utilisateurs conquis, sans évaluation indépendante à long terme.
Par ailleurs, les données manquent encore sur les effets à moyen et long terme des sachets de nicotine, notamment en ce qui concerne leur potentiel addictif, leur impact sur les fonctions cardiovasculaires ou encore le risque de double usage avec la cigarette. Loin d’être des dispositifs de sevrage validés cliniquement comme les substituts nicotiniques (tels les patchs/timbres, gommes), ces produits sont conçus et commercialisés comme des biens de consommation, avec une forte variabilité dans la concentration de nicotine et une stratégie de fidélisation marquée.
Enfin, en intégrant les sachets de nicotine dans une logique de normalisation de l’usage de la nicotine, ce modèle entretient une dépendance à cette substance au lieu de favoriser la sortie de l’addiction. Il contribue aussi à brouiller les messages de prévention, notamment auprès des jeunes, en promouvant l’idée qu’il existerait une manière « propre », acceptable, voire saine, de consommer de la nicotine — une perception dangereusement trompeuse. En s’appropriant le « succès suédois », l’industrie du tabac cherche surtout à repositionner ses produits sur un marché européen de plus en plus réglementé, à retarder ou éviter des interdictions, et à accéder aux cercles de décision sous couvert d’expertise. Cette stratégie soulève des enjeux majeurs pour la mise en œuvre de politiques de santé publique indépendantes et fondées sur des données scientifiques objectives.
Ainsi, si la Suède est effectivement sur le point d’atteindre une prévalence tabagique inférieure à 5 %, elle le doit à un ensemble de facteurs structurels et politiques. Réduire ce succès à l’usage des sachets de nicotine constitue une simplification abusive, instrumentalisée par une industrie qui cherche à repositionner ses produits dans un environnement réglementaire de plus en plus exigeant, rappellent les acteurs antitabac.
AE
[1] L’initiative Smoke Free Sweden a été lancée en 2023 par « Health Diplomates » géré par Delon Human, ayant collaboré avec le fabricant British American Tobacco https://www.tobaccotactics.org/article/delon-human/
[2] The Swedish Experience, Tobacco Tactics, dernière mise à jour le 15 mai 2025, consulté le 17 juin 2025
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