Taxes sur le tabac : le RN reprend l’argumentaire de l’industrie

15 septembre 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 9 septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Taxes sur le tabac : le RN reprend l’argumentaire de l’industrie

À l'occasion de la semaine de mobilisation des buralistes contre la fiscalité du tabac, du 7 au 11 septembre 2026, Marine Le Pen a adressé une lettre ouverte à la profession dans laquelle elle promet un gel des taxes sur le tabac et la fin de l'indexation automatique des prix sur l'inflation. Ce soutien intervient alors que la France s'apprête à débattre du budget et que l'Union européenne examine une révision de la directive sur la taxation des produits du tabac (TTD) prévoyant un relèvement substantiel des accises minimales dans de nombreux Etats membres. Le texte de la présidente du groupe Rassemblement national à l'Assemblée nationale affirme que « près d'une cigarette sur deux consommée en France échappe désormais au réseau légal », une estimation qui correspond à celle du rapport KPMG financé par Philip Morris International, mais qui est contredite par les données indépendantes.

Une mobilisation professionnelle relayée au niveau politique

La Confédération des buralistes a organisé du 7 au 11 septembre 2026 une semaine de rassemblements dans six villes (Muret, Redon, Givors, Saverne, Salon-de-Provence et Vernon), pour demander un blocage du prix du tabac et la suppression de l'indexation des prix sur l'inflation. Son président, Serdar Kaya, a justifié cette demande « aussi bien pour conserver notre modèle que pour les finances publiques »[1]. L'organisation professionnelle, qui représente environ 22 500 points de vente, met en avant une baisse de 30 % de son chiffre d'affaires et évalue à 5 milliards d'euros les pertes annuelles pour l'État liées aux achats hors réseau[2].

Dès le 7 septembre, Marine Le Pen a qualifié cette mobilisation de « totalement légitime » dans une lettre ouverte publiée sur le site du Rassemblement national[3]. Elle y annonce vouloir « stopper l'escalade fiscale », geler les taxes sur le tabac, supprimer l'indexation automatique sur l'inflation, alourdir les sanctions contre les trafiquants et étendre les prérogatives des polices municipales en matière de saisies. La lettre décrit les buralistes comme une profession « vitale pour la vie sociale et économique de nos villes et de nos villages ».

Cette prise de position s'inscrit dans un calendrier européen chargé. La Commission européenne propose de porter le taux d'accise minimal de 90 à 215 euros pour 1 000 cigarettes et d'étendre la taxation aux nouveaux produits nicotinés, notamment les cigarettes électroniques, le tabac chauffé et les sachets de nicotine dans les pays autorisant ces produits. Le 17 juin 2026, le Parlement européen a rejeté le rapport de la commission des affaires économiques et monétaires (ECON) comme la proposition initiale de la Commission, sans adopter de position formelle, tandis que les positions des États membres restent divisées au Conseil[4].

Des chiffres repris de l'industrie, contredits par les données indépendantes

L'affirmation selon laquelle « près d'une cigarette sur deux » échapperait au réseau légal ne s'appuie sur aucune source citée dans la lettre ouverte. Elle recoupe l'édition 2025 du rapport de KPMG sur les marchés parallèles, commandé et financé par Philip Morris International. Dans ce rapport, 53,6 % de la consommation française seraient attribués au marché parallèle, dont 41 % à la contrefaçon et à la contrebande, et la France, à elle seule, représenterait 49,1 % du marché parallèle européen.

Ces estimations reposent sur des méthodologies souvent opaques et pointées par la littérature scientifique pour ses biais mais elles font l’objet systématiquement d’une campagne massive de communication par le cigarettier. Parmi les faiblesses méthodologiques figurent par exemple le choix des zones de collecte des paquets, non représentatives voire délibérément sélectionnées en raison d’une forte affluence touristique, des redressements statistiques non explicités, une confusion entre achats transfrontaliers légaux et commerce illicite, et l’évaluation de la contrefaçon confiée aux fabricants eux-mêmes. Les résultats se concilient par ailleurs difficilement avec les données épidémiologiques. Le rapport estime que la consommation totale de cigarettes en France, légale et illicite confondues, serait passée de 51,53 milliards d'unités en 2021 à 49,54 milliards en 2025, soit un recul limité à environ 3,9 %, alors que la prévalence du tabagisme quotidien a diminué de près de 38,8 % sur la même période selon les estimations disponibles. La forte baisse des volumes écoulés en réseau légal se trouve ainsi réattribuée pour l'essentiel au marché parallèle, plutôt qu'à la diminution du nombre de fumeurs[5].

Les sources publiques indépendantes donnent un ordre de grandeur nettement différent. L'étude financée par la DGDDI et la MILDECA, publiée le 22 octobre 2025, situe les marchés parallèles entre 11 % et 20 % de la consommation, soit une moyenne de 17,7 %, et conclut à leur relative stabilité[6]. Les enquêtes de Santé publique France et de l'OFDT indiquent que près de 80 % des fumeurs achètent leur tabac chez un buraliste et moins de 1 % à la sauvette, l'essentiel du reste relevant d'achats transfrontaliers légaux dans les limites établies. Ces derniers renvoient aux différentiels de fiscalité entre États membres et aux stratégies de sur-approvisionnement des fabricants dans les pays limitrophes : 88 % des cigarettes vendues au Luxembourg ne sont pas consommées sur place.

Une convergence durable entre positions politiques et intérêts de la filière

Le soutien exprimé début septembre 2026 ne constitue pas une position isolée. En novembre 2025, lors de l'examen du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, les députés ont supprimé la taxe sur les liquides de vapotage prévue par le texte, par 91 voix contre 53, avec les voix du Rassemblement national et de La France insoumise, Marine Le Pen reprochant au gouvernement de « taxer tout ce qui bouge »[7].

Au Parlement européen, l'enquête publiée par l'Observatoire des multinationales sur les rencontres déclarées entre eurodéputés et représentants d'intérêts place Philip Morris International en tête des entreprises reçues par les élus d'extrême droite, avec 29 rendez-vous déclarés pour les trois groupes concernés. L'eurodéputée du Rassemblement national Marie-Luce Brasier-Clain, membre de la commission de la santé publique, y figure parmi les élues ayant rencontré l'entreprise tout en s'opposant au relèvement de la fiscalité du tabac[8]. Lors du vote du 17 juin 2026 sur la révision de la TTD, les amendements les plus ambitieux, portés par les groupes de gauche, Renew et les Verts/ALE, ont été écartés, dans une configuration associant le Parti populaire européen et les groupes d'extrême droite

Cette convergence souligne l’enjeu d’une des dispositions de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac. Celle-ci, en son article 5.3, prévoit une obligation générale pour les pays ayant ratifié le traité de protéger leurs politiques de santé publique des intérêts commerciaux de l'industrie du tabac. La reprise, dans le débat parlementaire, d'estimations produites ou financées par les fabricants, sans mention de leur origine ni de leurs limites méthodologiques, constitue l'un des vecteurs identifiés de cette influence. Les données disponibles indiquent par ailleurs que le gel de la fiscalité n'aurait pas d'effet démontré sur les marchés parallèles, dont les déterminants essentiels relèvent d’un bon contrôle de la chaîne d’approvisionnement. Or soulignent les organisations de santé publique européennes, le système de suivi et de traçabilité des produits du tabac de l’Union européenne nécessite d’être modifié pour être pleinement indépendant des fabricants. Ceci contribuerait à lutter contre le sur-approvisionnement des marchés frontalier. L’efficacité des politiques de hausses de taxes serait renforcée avec un gain pour la santé mais aussi pour les rentrées fiscales d’Etats membres comme la France.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] La Confédération des buralistes réclame « un blocage du prix du tabac », aussi bien pour conserver notre modèle que pour les finances publiques, France info, publié le 7 septembre 2026, consulté le jour-même

[2] Les buralistes se mobilisent toute la semaine contre la "spirale fiscale", AFP, publié le 7 septembre 2026, consulté le jour-même

[3] « Lettre ouverte de Marine Le Pen aux buralistes de France », septembre 2026

[4] Génération sans tabac, « Fiscalité du tabac : le Parlement européen ne se prononce pas sur la proposition de directive sur les taxes », publié le 18 juin 2026, consulté le 8 septembre 2026

[5] Génération sans tabac, Marchés parallèles du tabac : le rapport KPMG au service du narratif de l'industrie, publié le 26 juin 2026, consulté le 8 septembre 2026

[6] Communiqué, Marchés parallèles du tabac : les chiffres officiels sont publiés, CNCT, publié le 22 octobre 2025, consulté le 8 septembre 2026

[7] Vapotage : les députés votent contre la taxe prévue dans le projet de budget 2026, LCP, publié le 20 novembre 2025, consulté le 8 septembre 2026

[8] Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?, Observatoire des multinationales, publié le 27 novembre 2025, consulté le 8 septembre 2026

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