Industrie du tabac et de la nicotine : un réseau d’influence évalué à plus de 40 organisations en France
30 octobre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 21 octobre 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Un rapport de l’alliance Contre-Feu, réunissant les organisations de lutte contre le tabagisme en France, souligne qu’au moins 40 organisations — entreprises, fédérations professionnelles, cabinets d’affaires publiques et organismes de conseil — ont mené des actions d’influence en France entre 2024 et 2026 dans l’intérêt des industriels du tabac et de la nicotine[1]. Selon les déclarations analysées, ces acteurs auraient consacré entre 1,3 et 2 millions d’euros à ces activités en 2025 et mobilisé au moins 44 personnes.
Un réseau d’influence structuré
Le rapport distingue plusieurs catégories d’acteurs : sept entreprises fabriquant ou commercialisant des produits du tabac ou de la nicotine, dont Philip Morris, British American Tobacco, Japan Tobacco International, Imperial Brands-Seita, Logista et Le Petit Vapoteur ; huit organisations professionnelles ou associations sectorielles, dont la Confédération des buralistes, la FIVAPE et France Vapotage ; et 25 cabinets de lobbying ou de conseil en affaires publiques. Contre-Feu identifie également au moins quatre think tanks, cabinets de conseil ou organismes équivalents qui produisent des travaux favorables aux positions industrielles sans être nécessairement inscrits au registre de transparence des représentants d’intérêts. Sont notamment cités KPMG (qui publie chaque année un rapport sur les marchés parallèles du tabac contesté par la recherche indépendante), l’Institut Molinari, l’IREF et l’Observatoire de la fiscalité comportementale, des structures depuis longtemps identifiées comme tierces parties par le Comité national contre le tabagisme (CNCT).
L’association souligne que ces chiffres reposent principalement sur des déclarations volontaires, notamment auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Elle considère donc que l’ampleur réelle des activités d’influence pourrait être sous-estimée.
Une asymétrie majeure des moyens en faveur du lobby du tabac
Les organisations dont l’activité est exclusivement liée à la représentation des intérêts du tabac et de la nicotine auraient déclaré entre 1,3 et 2,02 millions d’euros de dépenses de lobbying en 2025, contre 1,9 à 2,5 millions d’euros en 2024. Les industriels du tabac concentrent à eux seuls 62,7 % de ces dépenses et 52,9 % des effectifs mobilisés.
À titre de comparaison, le rapport indique que les budgets de plaidoyer de Contre-Feu et de certaines de ses associations membres, le CNCT et de Demain sera non-fumeur (DNF), se situaient entre 45 000 et 100 000 euros en 2025. Les industriels du tabac auraient par ailleurs déclaré 906 043 euros de dépenses d’influence au ministère de la Santé au titre de leur obligation de transparence.
Une présence dans le débat parlementaire, notamment dans les discussions budgétaires
Entre 2025 et 2026, les organisations recensées auraient déclaré 128 actions de lobbying, contre 117 en 2024. Le rapport relève également 56 questions parlementaires favorables aux intérêts du secteur parmi les 96 questions portant sur le tabac, la nicotine ou la cigarette électronique entre janvier 2025 et août 2026, soit 58,3 % des questions parlementaires. Depuis 2024, dix propositions de loi jugées favorables aux intérêts commerciaux du secteur auraient été déposées à l’Assemblée nationale ou au Sénat. Elles porteraient notamment sur la légalisation ou l’encadrement de nouveaux produits nicotiniques, ainsi que sur le renforcement des moyens de lutte contre le commerce parallèle. Le rapport cite aussi l’utilisation de tribunes, de campagnes médiatiques et de rencontres avec des responsables politiques. Il mentionne à titre d’exemple l’intervention d’un ancien député, Adrien Morenas, dont le cabinet aurait reçu plus de 60 000 euros de British American Tobacco entre 2024 et 2025, selon les déclarations de l’industriel au ministère de la Santé.
Contre-Feu consacre notamment une partie de son rapport au retrait de l’article 23 du projet de loi de finances pour 2026. Cet article prévoyait une taxation des liquides de vapotage selon leur teneur en nicotine, l’interdiction de la vente en ligne des produits du vapotage et la création d’un agrément pour les points de vente autres que les bureaux de tabac. Selon le rapport, 22 actions de lobbying liées à cet article ont été déclarées à la HATVP en 2025, impliquant plus de 15 acteurs. La FIVAPE et Le Petit Vapoteur auraient chacune déclaré au moins huit actions, tandis que la Confédération des buralistes soutenait notamment la mesure d’agrément, susceptible de lui réserver un accès privilégié au marché. La FIVAPE aurait mené une campagne estimée à 300 000 euros, comprenant des contacts avec les parlementaires, des communiqués, des pétitions, des encarts publicitaires et des manifestations. Le gouvernement a finalement retiré l’article lors de l’adoption du budget, sans que la France n’instaure aujourd’hui de taxation des produits du vapotage ni d’agrément général pour leur vente.
Dans la droite lignée de ce lobbying qualifié de « tentaculaire », Contre-Feu alerte sur l’absence de mesures visant à renforcer la réglementation du tabac et de la nicotine dans les textes initiaux du projet de loi de finances (PLF) et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2027.
Des recommandations de transparence et d’indépendance des politiques de santé publique
Contre-Feu recommande ainsi de renforcer l’application de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), qui demande aux Parties de protéger leurs politiques de santé publique de l’influence des intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. La nécessité d’appliquer cette obligation générale est d’autant plus importante que le phénomène d’ingérence s’est renforcé au cours de ces dernières années. L’association propose notamment de limiter les rencontres avec les représentants de l’industrie au strict nécessaire et d’en assurer la transparence et la traçabilité.
Elle plaide également pour étendre ces obligations aux acteurs de la nicotine, aux distributeurs et détaillants, dont la Confédération des buralistes, ainsi qu’aux organisations liées à la cigarette électronique comme la FIVAPE ou France Vapotage. Ces obligations devraient être inscrites dans le code de la santé publique, comme c’est déjà le cas à l’article L. 3512-7 pour les obligations de transparence qui s’imposent aux industriels du tabac, et faire par ailleurs l’objet d’une inscription au Programme national de lutte contre le tabac 2028-2032.
Enfin, Contre-Feu annonce avoir saisi la HATVP afin qu’elle vérifie la cohérence des déclarations transmises par les organisations concernées et, le cas échéant, engage les procédures prévues par la loi.
AD
[1]Plus de 40 organisations et 2 millions € mobilisés en 2025 : le lobbying tentaculaire des industriels de la nicotine pour freiner les régulations, Contre-Feu, publié le 21 octobre 2026, consulté le même jour