UE : Philip Morris vante son poids économique, en omettant le coût du tabac largement supérieur

27 octobre 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 21 octobre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

UE : Philip Morris vante son poids économique, en omettant le coût du tabac largement supérieur

Le 15 octobre 2026, Philip Morris International (PMI) a publié la deuxième édition de son rapport « EU Economic Footprint ». Le cabinet EY-Parthenon l’a réalisé à la demande de l’entreprise. Selon ce document, les activités du groupe auraient représenté une contribution de 342,8 milliards d’euros à l’économie de l’Union européenne entre 2021 et 2025. PMI y appelle à un cadre réglementaire « prévisible ». Plus de la moitié de ce montant correspond à des recettes fiscales acquittées par les consommateurs. Le rapport n’intègre pas les coûts liés à la consommation de tabac, que le Centre commun de recherche de la Commission européenne (JRC) estime à 80,7 milliards d’euros par an pour les seuls coûts sanitaires dans l’Union. Cette publication intervient alors que la Commission prépare la révision des directives sur les produits du tabac et sur la publicité, et que treize États membres plaident pour une pause réglementaire au nom de la simplification.

Le rapport repose sur un modèle dit « entrées-sorties » (modèle de Leontief). À partir du chiffre d’affaires d’une entreprise, ce modèle estime l’activité générée chez ses fournisseurs (effet indirect) et par les dépenses des salariés concernés (effet induit). Les données utilisées ont été fournies par PMI. EY-Parthenon précise qu’elles n’ont été « ni auditées ni vérifiées » et que le rapport n’évalue pas les conséquences de la consommation de tabac et de nicotine pour la santé publique[1].

Un chiffrage fondé majoritairement sur les recettes fiscales et sans prise en compte des coûts

Le montant de 342,8 milliards d’euros additionne trois éléments de nature différente : 195,7 milliards d’euros de recettes fiscales, 130,5 milliards d’euros d’activité économique et 16,6 milliards d’euros de marges pour les détaillants. Les recettes fiscales représentent 57 % du total. Ces recettes proviennent pour l’essentiel des droits d’accise et de la TVA. Ces taxes sont intégrées au prix des produits : ce sont donc les consommateurs qui les paient lors de leurs achats, l’entreprise se chargeant de les collecter et de les reverser à l’État. Le rapport les présente pourtant comme des « taxes payées par PMI », dans le titre d’un de ses graphiques. Ces recettes ne sauraient donc être confondues avec les impôts dont l’entreprise est elle-même redevable, comme l’impôt sur les sociétés[2]. Par ailleurs, il ne s’agit donc nullement d’une création de richesses mais d’un simple transfert fiscal.

Le rapport ne mentionne pas non plus le fait même que les politiques fiscales de hausses et donc le²s accises sur le tabac poursuivent  un objectif de santé publique, puisqu’elles visent à réduire la consommation. La Commission européenne attribue ainsi environ 40 % de la baisse de la prévalence du tabagisme dans l’Union à la politique fiscale[3]. Or le fabricant est systématiquement opposé aux hausses de taxes. Dans une lettre adressée en mars 2026 à la présidente de la Commission, PMI avançait encore le risque de commerce illicite lié à toute hausse de la fiscalité dans le cadre de la révision de la directive sur la taxation du tabac[4].

Dans cette étude payée par Philip Morris, le modèle retenu associe à chaque euro d’activité directe environ deux euros d’effets indirects et induits. Il ne prend pas en compte le fait que les sommes non consacrées au tabac seraient dépensées pour d’autres biens et services, eux générateurs d’activité et d’emplois dans des proportions beaucoup plus importantes. Il mesure donc une contribution brute, et non l’apport net de l’entreprise à l’économie. Le rapport compare aussi les recettes fiscales à des postes de dépenses publiques, comme le budget du programme Horizon Europe, sans mettre en regard les dépenses publiques liées à la consommation de ces produits. Enfin, d’après le rapport, les produits que PMI qualifie de « sans fumée » représentaient 41,5 % de son chiffre d’affaires mondial en 2025. La majorité de ses revenus provient donc encore de la cigarette, et la catégorie « sans fumée » comprend des produits du tabac chauffé. Cette approche sous-entend par ailleurs que ces produits ne seraient pas problématiques pour la collectivité alors qu’ils induisent également des pathologies, des externalités environnementales particulièrement négatives et par la même un coût social conséquent.

Une publication dans un contexte de révision de la réglementation européenne

Mettre en avant son poids économique (emplois, recettes fiscales, agriculteurs, détaillants) est une stratégie bien documentée de l’industrie du tabac. L’OMS compte d’ailleurs « l’exagération de l’importance économique de l’industrie » parmi les tactiques d’ingérence utilisée par les fabricants.

Le rapport paraît à un moment clé. La Commission doit présenter d’ici la fin de 2026 ses propositions de révision des directives sur les produits du tabac et sur la publicité. La révision de la directive sur la taxation du tabac est, elle, en discussion au Conseil, où l’unanimité est requise. En mars 2026, PMI avait déjà écrit à Ursula von der Leyen pour demander que l’UE ne « marginalise » pas une « industrie légale ». Son rapport appelle aujourd’hui à un cadre réglementaire qui « permette l’innovation au lieu de lui opposer des obstacles inutiles ».

Ces demandes rejoignent le débat européen sur la simplification. Dans un document informel publié en octobre 2026, treize États membres (Allemagne, Autriche, Danemark, Estonie, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Portugal, Slovaquie, Slovénie et Tchéquie) réclament une « année européenne de mise en œuvre et de consolidation »[5]. Ils demandent un réexamen des règles existantes avant l’adoption de toute nouvelle obligation pour les entreprises. Ce document ne vise pas spécifiquement le tabac. Mais une telle pause pourrait ralentir plusieurs textes en préparation, dont la révision de la directive sur les produits du tabac. Plusieurs signataires occupent une place importante dans l’activité de PMI. Le rapport de l’entreprise met en avant ses sites de production en Italie, en Pologne, au Portugal, en Lituanie et en Tchéquie, ainsi que l’Allemagne, premier pays en termes de recettes fiscales. Plusieurs de ces États obtiennent aussi des scores élevés dans l’indice mondial d’ingérence de l’industrie du tabac 2025, qui évalue la manière dont les gouvernements se protègent de cette ingérence[6].

Des eurodéputés mettent en garde contre cet argument d’une simplification qui deviendrait en réalité « un prétexte à la déréglementation ». Le bilan de la directive sur les produits du tabac, publié par la Commission en avril 2026, démontre la nécessité d’agir au niveau des pouvoirs publics. La Commission n’a pas fait de l’allègement des obligations des industriels un axe de sa consultation, car il risquerait d’affaiblir la protection de la santé publique. Elle relève aussi que les données de coûts transmises par les opérateurs économiques étaient peu nombreuses et invérifiables[7].

Des coûts sanitaires et sociaux supérieurs aux montants avancés

Dans une étude publiée en avril 2026[8], le JRC estime les coûts sanitaires liés au tabac dans l’Union à 80,7 milliards d’euros par an, aux prix de 2023. Ce montant se répartit à parts presque égales entre les dépenses de soins (40,4 milliards d’euros) et les coûts indirects (40,2 milliards d’euros), qui recouvrent l’aide apportée par les proches et les pertes de production. Il ne tient pas compte de la valeur des vies perdues et correspond ainsi à un montant très conservateur et partiel du coût réel des produits du tabac. Cependant , il dépasse la contribution moyenne annuelle revendiquée par PMI, soit environ 68,6 milliards d’euros par an (342,8 milliards d’euros sur cinq ans), dont plus de la moitié provient de recettes fiscales. Selon le bilan de la Commission, le tabac a causé environ 530 000 décès dans l’Union en 2023. Il serait à l’origine d’environ 20 % des cancers et de plus de 80 % des décès par cancer du poumon.

Les données nationales disponibles vont dans le même sens. En Allemagne, premier pays cité par PMI avec 34,2 milliards d’euros de recettes fiscales sur cinq ans, l’économiste Tobias Effertz (Université de Hambourg) évalue le coût du tabagisme à environ 97 milliards d’euros pour l’année 2018, dont 30,3 milliards d’euros de dépenses de soins. Il l’estime à environ 120 milliards d’euros en 2026, alors que la taxe sur le tabac a rapporté 17,4 milliards d’euros à l’État fédéral en 2025[9]. En France, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) a estimé le coût social du tabac à 156 milliards d’euros pour 2019 ; l’évaluation prenait en compte pour sa part le coût des années de vie perdues. Les taxes sur le tabac ont rapporté 13,1 milliards d’euros la même année, soit moins que les dépenses de soins liées au tabac, d’environ 16 milliards d’euros. PMI fait état pour sa part d’environ 29 milliards d’euros de valeur économique générée en France sur cinq ans.

À l’échelle mondiale, une étude publiée dans Tobacco Control[10] estimait le coût économique des maladies liées au tabagisme à 1,8 % du PIB mondial. Ces travaux indiquent que les coûts du tabagisme pour les sociétés européennes excèdent les retombées économiques gonflées, mises en avant par l’industrie.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] EY-Parthenon pour Philip Morris International, Economic Footprint of Philip Morris International Inc. in the European Union 2021-2025, deuxième édition, octobre 2026.

[2] Made in Europe: PMI’s economic footprint puts industrial transformation in focus, EU Reporter, 15 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[3] Commission européenne, Impact assessment accompanying the proposal for a revision of the Tobacco Taxation Directive, SWD(2025) 560, 16 juillet 2025, consulté le 19 octobre 2026.

[4] Philip Morris urges von der Leyen to include tobacco sector in EU competitiveness debate, EU Reporter, 23 juin 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[5] New push for “simplification” in EU rule making, EU Reporter, 14 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[6] Global Tobacco Industry Interference Index 2025, Global Center for Good Governance in Tobacco Control (GGTC) et STOP, consulté le 19 octobre 2026.

[7] Commission européenne, Evaluation of the Tobacco Products Directive and the Tobacco Advertising Directive, SWD(2026) 111, 2 avril 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[8] Salari P., Maragkoudakis P.-A., Wollgast J., The health-related costs attributable to tobacco use in the EU, Centre commun de recherche (JRC), Commission européenne, 7 avril 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[9] Effertz T., Stellungnahme zur öffentlichen Anhörung des Finanzausschusses zum Tabaksteuermodernisierungsgesetz, Bundestag, 5 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026.

[10] Goodchild M., Nargis N., Tursan d’Espaignet E., Global economic cost of smoking-attributable diseases, Tobacco Control, 2018, consulté le 19 octobre 2026.

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