Un possible « recentrage stratégique » pourrait nuire à l’indépendance scientifique de Santé publique France
5 février 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 3 février 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Le gouvernement pourrait décider d’un « recentrage stratégique » de Santé publique France (SpF), entraînant le transfert de certaines missions vers le ministère de la Santé[1]. La décision aurait été prise lors d’une réunion interministérielle, validée par le Premier ministre, puis présentée aux agents de l’établissement par sa directrice générale, Caroline Semaille. Les objectifs affichés seraient ceux d’une amélioration de la coordination et de l’efficacité de l’agence. Cependant, nombre d’experts de santé et décideurs publics ont fait part de leur inquiétude d’un risque d’exposition de SPF à la censure politique et au lobbyisme industriel. Santé publique France est l’un des acteurs clés de la lutte contre les addictions, notamment le tabagisme.
Les deux grands objectifs affichés par l’exécutif seraient d’améliorer la réactivité et la coordination de la santé publique
L’agence publique Santé publique France, créée en mai 2016, est le regroupement de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé), l’InVS (Institut de Veille sanitaire) et enfin l’Eprus (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires). L’objectif était de doter la France d’une structure intégrée comparable à celles existant dans d’autres pays, comme les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis ou l’UK Health Security Agency (UKHSA) au Royaume-Uni.
Concernant la lutte antitabac, Santé publique France est plus spécialement en charge des campagnes publiques d’information et de sensibilisation. Depuis une dizaine d’année, l’agence a lancé l’opération de marketing social « Mois sans tabac » qui se déroule chaque année en octobre/novembre, cette campagne s’appuyant notamment sur le dispositif de Tabac info service, la ligne téléphonique d’aide à l’arrêt du tabac. Par ailleurs, l’agence réalise les grandes enquêtes épidémiologiques dites Baromètres sur le tabagisme classique ou le vapotage qui analysent et suivent les comportements de santé de la population, les inégalités sociales et leur évolution (prévalence tabagique, mais aussi leur incidence avec l’estimation de la mortalité et la morbidité liées au tabac…).
Deux évolutions principales de l’agence pourraient être prévues, s’inscrivant dans un mouvement plus large de rationalisation des opérateurs de l’État.
D’une part, le transfert de l’établissement pharmaceutique (qui gère les stocks stratégiques de l’État comme les masques et les médicaments sensibles) et de la réserve sanitaire (les soignants qui viennent en renfort ponctuellement sur des missions), qui pourraient être placés sous l’autorité hiérarchique directe de la Direction générale de la santé (DGS).
Concernant les stocks et la réserve sanitaire, le ministère indiquerait vouloir « raccourcir la chaîne de commandement », « unifier les dispositifs existants » et « renforcer la capacité de décision », notamment en situation de crise sanitaire. Ces missions relèveraient, selon l’exécutif, de fonctions régaliennes de préparation et de réponse aux crises.
D’autre part, les campagnes nationales de communication en santé publique pourraient être transférées au ministère de la Santé et à la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM).
S’agissant des campagnes de communication, le gouvernement affirmerait viser une meilleure lisibilité des messages adressés au public. La multiplication des acteurs porteurs de campagnes aurait, selon le cabinet de Stéphanie Rist, contribué à brouiller la parole publique en matière de santé. L’objectif affiché serait une amélioration de l’efficacité, et non une réduction des dépenses d’après le cabinet de la ministre.
Des inquiétudes exprimées sur le risque de censure et de lobbyisme dans la santé publique, dont la lutte antitabac
La possibilité de cette réforme suscite des préoccupations parmi certains responsables politiques, acteurs associatifs et scientifiques, qui redoutent une perte d’indépendance de la communication publique et une moindre efficacité des messages de prévention.
Un salarié de Santé publique France s’inquiète ainsi que « c'est le politique qui reprend la main sur la communication scientifique ». Ainsi, « les scientifiques pourront continuer leurs investigations, mais ce sera au gouvernement de choisir comment il en parle ».
Une autre chercheuse fait part de ses craintes que le gouvernement puisse « sans doute bloquer des campagnes de prévention sur des sujets qui gênent ».
Le député écologiste Hendrik Davi, également administrateur de SpF, évoque un risque de « censure » de campagnes portant sur des thématiques sensibles telles que le tabac, l’alcool, les drogues, l’alimentation, la pollution ou la santé sexuelle.
Le député craint par ailleurs une ingérence politique susceptible d’affaiblir l’indépendance scientifique. Toute campagne efficace étant susceptible de faire réagir des lobbies et risquant d’être bloquée, les messages véhiculés risquent de perdre en efficacité, voire d’affaiblir l’ensemble des décisions de santé publique.
Par exemple, en 2023, quelques mois avant la Coupe du monde de rugby, le ministère de la Santé a retoqué deux campagnes de prévention sur l'alcool. Selon une enquête de Radio France, la campagne dédiée à la prévention des risques de la consommation d’alcool a été annulée après que le cabinet d’Emmanuel Macron a relayé les arguments du lobby de l’alcool auprès de François Braun, ministre de la Santé de l’époque
Des inquiétudes similaires ont été exprimées par Emmanuelle Béguinot, directrice du Comité national contre le tabagisme (CNCT), qui souligne l’importance de fonder les politiques de prévention sur des données scientifiques rigoureuses et indépendantes, ainsi que sur une communication à l’abri des influences des lobbies.
Enfin, la Société française de Santé Publique a, par ailleurs, mis en garde contre les conséquences d’un tel affaiblissement du rôle des agences scientifiques. Elle rappelle que l’expérience internationale montre qu’une perte d’autonomie peut entraîner une érosion durable de la confiance des citoyens dans les messages de santé publique[3].
Aux États-Unis, une restructuration des CDC et de la Food and Drug Administration (FDA), sous la présidence Trump, a en effet suscité de nombreuses préoccupations quant à l’influence de l’industrie du tabac et de la nicotine sur les politiques de santé publique.
Des observateurs et associations de santé ont ainsi noté que certains remaniements au sein des CDC et de la FDA ont abouti à la suppression de postes clés dans l’Office on Smoking and Health, responsable des programmes fédéraux de prévention du tabagisme, ce qui a été interprété par d’anciens employés comme une réduction du soutien institutionnel à la lutte antitabac et un « cadeau » fait à l’industrie du tabac.
Les décisions prises par l’administration américaine en matière de santé limitent le développement de politiques fondées sur des preuves, en particulier en ce qui concerne les produits du tabac, du vapotage et autres produits de la nicotine.
AD
[1]Victor Dhollande, Restructuration à Santé Publique France : un risque de voir le gouvernement "bloquer des campagnes de prévention sur des sujets qui gênent", France Info, publié le 30 janvier 2026, consulté le 2 février 2026
[2]Réforme de Santé publique France : la prévention passe sous la houlette du ministère, les professionnels en alerte, Libération, publié le 30 janvier 2026, consulté le 2 février 2026
[3]Communiqué - Réorganisation de Santé publique France : préserver l’intégrité scientifique et opérationnelle des missions de prévention et de promotion de la santé !, Société française de santé publique, publié le 30 janvier 2026, consulté le 2 février 2026