L’industrie du tabac, obstacle à une mise en œuvre efficace de la législation au Népal

24 janvier 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 22 janvier 2026

Temps de lecture : 9 minutes

L’industrie du tabac, obstacle à une mise en œuvre efficace de la législation au Népal

Malgré une législation antitabac qui est théoriquement ambitieuse au Népal, le pays continue d’être gravement touché par un tabagisme en hausse. Pour cause, des lois qui sont retardées, faiblement appliquées et souvent contournées, avec la complicité active de l’industrie du tabac qui est infiltrée dans les instances de décision.

L’édition 2025 du Global Tobacco Industry Interference Index (GTIII), publié par le Global Center for Good Governance in Tobacco Control (GGTC) et portant sur 100 pays, classe ainsi le Népal parmi les États où l’influence de l’industrie du tabac est élevée, avec un score de 43. À titre de comparaison, des pays comme le Brunei présentent une interférence minimale (14), tandis que la République dominicaine (98), la Suisse (96) et les États-Unis (94) figurent parmi ceux où l’influence est la plus forte. Selon le rapport, cette situation contribue à limiter l’application effective des politiques de lutte antitabac au Népal[1].

Les experts de santé publique en appellent donc le gouvernement népalais à faire respecter rigoureusement et clairement la loi antitabac et à combattre l’interférence de l’industrie en vertu de ses engagements internationaux.

Un coût humain et économique du tabagisme élevé en raison d’une législation antitabac insuffisamment appliquée

Selon l’étude, environ 33 % de la population népalaise consomme encore des produits du tabac, alors que 98 % des citoyens en connaissent les effets nocifs.

Le Dr. Tara Singh Bam, directeur de Tobacco Control Asia Pacific, a cité des données officielles du Centre d'information sur la lutte antitabac et la réglementation[1]. Sa comparaison des chiffres de 2019 et 2023 a révélé une tendance inquiétante : en 2019, environ 24 800 personnes sont décédées au Népal de maladies liées au tabagisme. En 2023, ce nombre avait grimpé à 39 200. Ces chiffres confirment que les décès liés au tabac ont presque doublé en seulement cinq ans.

Le Dr. Bam a souligné qu'il s'agit non seulement d'une tragédie humaine, mais aussi d'un lourd fardeau économique. Il a indiqué que le Népal dépense environ 12,2 milliards de roupies népalaises (71 millions d’euros) chaque année pour le traitement des maladies non transmissibles liées au tabac, telles que des cancers, des maladies cardiovasculaires, des maladies pulmonaires chroniques et des patients atteints de diabète, un coût supporté conjointement par l'État et les citoyens et qui contribue à l’aggravation de la pauvreté parmi les populations concernées.

En théorie, la législation népalaise en matière de lutte antitabac figure parmi les plus strictes d'Asie du Sud, notamment avec l’approbation unique au monde d’avertissements sanitaires, textuels et graphiques, recouvrant 100 % de la surface avant et arrière des paquets de tabac.

Dans les faits, le rapport publié par le Health Rights and Tobacco Control Network souligne des faiblesses persistantes dans l’application de la loi népalaise 2068 relative au contrôle et à la réglementation des produits du tabac (Tobacco Product Control and Regulation Act, 2068).

Si le Népal a été l’un des premiers pays à signer la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) en 2003, la ratification du texte est intervenue seulement en 2006 et l’adoption de la loi nationale a pris quatre ans avec une mise en œuvre qui demeure partielle et insuffisante.

Malgré l’interdiction de fumer dans les lieux publics prévue par la loi, les infractions continuent d’augmenter, tout comme les ventes de tabac à des mineurs, pourtant interdites : à Katmandou, l’interdiction de fumer en public a été instaurée à six reprises, notamment en 2016, 2018, 2019, 2024 et 2025, assortie d’une amende de 500 roupies (3 €) pour les contrevenants. Ces annonces ont, à chaque fois, été faiblement suivies de résultats concrets en raison de sanctions rarement appliquées, de manque de moyens, d’absence de suivi et de coordinations des autorités. À cela s’ajoute une résistance du secteur de l’hôtellerie-restauration couplée à une forte normalisation du tabagisme, y compris en présence d’enfants.

Sur les 753 municipalités du pays, seules quelques-unes appliquent effectivement les mesures de contrôle, tandis que de nombreux hôtels et restaurants continuent de vendre des produits du tabac, voire de promouvoir et d’inciter à sa consommation. Des publicités sont ainsi apposées associant la consommation de thé à celle d’une cigarette.

Pourtant, de nombreux parents d’adolescents réclament une interdiction effective de la vente et de la consommation du tabac[3].

La législation antitabac affaiblie par une forte interférence de l’industrie

Le rapport évoque également l’influence de l’industrie dans les processus décisionnels, notamment par sa présence dans certaines réunions gouvernementales pour freiner ou amoindrir des projets de loi antitabac, son rôle dans la représentation du tabac dans les médias et l’utilisation d’actions de responsabilité sociale d’entreprise (RSE) à des fins promotionnelles, telles que les dons aux écoles, le soutien aux ONG et l'achat d'ambulances, en violation de la loi.

Des experts en santé publique, des militants et des observateurs politiques ont ainsi noté, lors d’un sommet organisé à Katmandou par Action Nepal, la présence de personnes liées à l'industrie du tabac au sein de ministères clés (santé, industrie, commerce, approvisionnement) ainsi que dans les organismes chargés de rédiger les lois et de faire appliquer les réglementations. Ces agents ne sont ainsi guère incités à assurer leur mission de contrôle et de sanction des infractions.

Action Nepal a accusé le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Approvisionnement, Anil Kumar Sinha, de conflit d’intérêts et de soutien présumé à l’industrie du tabac, en contradiction avec la réglementation et la Directive de 2014 visant à protéger les politiques publiques de santé contre l’ingérence de l’industrie du tabac (Code of Conduct for Public Officials on Tobacco Control).

L’organisation a souligné les liens passés et actuels de Sinha avec des compagnies de tabac. Avant son entrée à la Cour suprême, il représentait les intérêts juridiques des entreprises du secteur. Son ancien cabinet, aujourd’hui dirigé par sa fille Anjalika Sinha, défend encore des industriels du tabac, notamment dans des recours contre l’extension des avertissements sanitaires sur les paquets. Une récente décision provisoire de la Cour suprême en faveur d’un fabricant a ainsi retardé l’application de la mesure.

Les intervenants ont également dénoncé une influence plus large de l’industrie du tabac sur les politiques de santé publique, citant l’absence d’engagement pour appliquer les textes en vigueur, le manque de transparence sur les dépenses de production et de marketing de l’industrie, le manque de contrôle de la part du service des impôts, le blocage des hausses de taxes sur le tabac - pourtant parmi les plus basses d’Asie du Sud -, l’absence d’emballage neutre pourtant envisagé depuis plusieurs années par le gouvernement et des incohérences réglementaires, notamment sur les cigarettes électroniques.

L’appel des experts de santé à faire appliquer strictement et protéger les mesures antitabac de l’industrie

Le Dr. Bam a ainsi affirmé qu'avec des lois efficaces, des politiques claires et leur application rigoureuse au cours des 15 prochaines années, le Népal pourrait éviter des pertes humaines et financières considérables d’après ses projections :

D’une part, des mesures décisives prises dès maintenant pourraient sauver 1,144 million de vies au cours des 15 prochaines années et permettre d’économiser directement environ 24 milliards de roupies népalaises (140 millions d’euros) en frais de traitements médicaux, par rapport à la situation actuelle de statut quo.

D’autre part, selon les estimations, les méfaits liés au tabac amputent le PIB du Népal de 1,2 %, avec chaque année environ 12,7 milliards de roupies népalaises (74 millions d’euros) de productivité perdus en raison de problèmes de santé et de décès prématurés évitables liés à la consommation de tabac. Des mesures strictes permettraient de prévenir des pertes de productivité d'une valeur de 24,9 milliards de roupies népalaises (145 millions d’euros).

Enfin, les intervenants lors du sommet à Katmandou ont appelé à identifier et écarter les « agents » de l’industrie des ministères, des organismes de réglementation, agences publiques et corps de contrôle. Un appel à la transparence a été fait incluant une gestion stricte des conflits d’intérêts et une action coordonnée des autorités pour renforcer la protection de la santé publique, en particulier celle des jeunes.

Cette situation n’est pas spécifique au Népal puisque dans le monde entier, l’ingérence de l’industrie du tabac s’est intensifiée, de nombreux gouvernements continuant de céder à la pression des fabricants, retardant ou affaiblissant les mesures de santé publique. Dans cette perspective, les enjeux de la transposition et de l’application des dispositions du traité de l’OMS, la CCLAT, notamment celles relatives à la mise en œuvre de la protection des politiques, ont été tout particulièrement réaffirmés à la dernière session de la Conférence des Parties (COP11) en novembre dernier.

©Génération Sans Tabac

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[1]Pabitra Sunar, Influence of tobacco industry in Nepal: Control Act remains largely on paper, Republica, publié le 19 janvier 2026, consulté le 20 janvier 2026

[2]Pabitra Sunar, Tobacco toll soars: Deaths double in just five years, Republica, publié le 14 décembre 2025, consulté le 20 janvier 2026

[3]Kathmandu makes new push to enforce public smoking ban, Inquiret.net, publié le 29 décembre 2025, consulté le 20 janvier 2026

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