Les conséquences majeures de la suppression du Bureau de la lutte contre le tabagisme aux États-Unis
23 avril 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 22 avril 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Dans un éditorial publié dans Tobacco Control, le professeur au Département des sciences comportementales et sociales de l'Université de Californie à San Francisco, Timothy McAfee, décrit la fermeture du Bureau de la lutte contre le tabagisme et la santé (OSH), au sein des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC), comme un événement aux conséquences allant bien au-delà de l’administration américaine[1]. Selon lui, le démantèlement abrupt de cette structure qu’il a dirigée de 2010 à 2017, amorcé le 1er avril 2025, fragilise un des piliers de la lutte antitabac aux États-Unis et pourrait aussi affaiblir les politiques mondiales de contrôle du tabac. Au-delà du symbole, McAfee insiste sur le fait que la suppression de l’OSH a provoqué une rupture dans la coordination fédérale, le financement des États et la circulation des données scientifiques nécessaires à la prévention.
La suppression de l’OSH, central dans la lutte antitabac, soulève de graves enjeux
L’éditorial revient sur la place historique de l’OSH dans l’appareil de santé publique américain. Cette unité n’était pas seulement un service administratif : elle finançait les programmes antitabac des États, soutenait les lignes d’aide au sevrage, pilotait des campagnes de santé publique et alimentait les systèmes de surveillance épidémiologique des usages du tabac. McAfee souligne que l’OSH constituait la principale source de financement fédéral pour les programmes antitabac des États, des territoires et de plusieurs communautés autochtones. Il rappelle aussi que la campagne nationale « Tips From Former Smokers » a joué un rôle clé dans l’arrêt du tabac, avec des millions d’appels aux lignes d’aide et des centaines de milliers de décès prématurés évités selon les estimations citées. Pour l’auteur, ce type de campagne représente un outil de santé publique difficilement remplaçable à court terme.
L’une des conséquences les plus graves de ce démantèlement est la dégradation de la surveillance épidémiologique. Selon McAfee, la disparition de l’OSH a affaibli la capacité des CDC à suivre les tendances du tabagisme, chez les jeunes comme chez les adultes, et à publier des synthèses scientifiques de référence. Il cite notamment le recul des enquêtes comme l'Enquête nationale sur le tabagisme chez les jeunes (NYTS) et la difficulté pour les CDC à produire certains rapports de suivi.
Cette perte de pilotage a des effets concrets sur les États : d’abord gelés puis débloqués dans l’urgence, les financements fédéraux destinés aux programmes antitabac sont restés incertains, obligeant les autorités locales à s’adapter dans la précipitation. L’éditorial évoque des programmes menacés de réduction, voire de fermeture, dans plusieurs États, en particulier là où le tabagisme reste élevé et où les ressources propres sont faibles. La remise en cause du bureau antitabac des CDC a pu être partiellement contenue grâce à la mobilisation publique et au vote du Congrès, qui a rétabli des crédits pour 2026. Mais ces financements restent fragiles, car l’administration n’a pas relancé les équipes concernées et ne propose aucun financement pour les activités antitabac des CDC dans son budget suivant.
McAfee insiste aussi sur la fragilisation des lignes d’aide à l’arrêt du tabac, qui avaient été déployées dans tout le pays avec un soutien fédéral stable. Sans financement clair et sans encadrement scientifique, les personnes les plus dépendantes risquent d’avoir moins accès à des services de sevrage efficaces.
Il rappelle que 28 millions d'adultes américains fument du tabac, que plus de 2 millions de jeunes Américains consomment des produits du tabac et que plus de 490 000 décès prématurés et évitable sont liés au tabagisme chaque année.
Le lobby puissant de l’industrie du tabac associé à ce tournant
Au-delà d’une lecture budgétaire ou administrative, McAfee y voit aussi le résultat d’une stratégie d’influence de longue durée de l’industrie du tabac et de ses alliés. Il décrit un ensemble de moyens — lobbying, financements de groupes de réflexion, contributions politiques, relais dans des groupes de pression — et la présence croisée d’ex-acteurs de l’industrie dans des postes publics et d’anciens responsables publics travaillant par la suite pour l’industrie. L’ensemble de cette stratégie d’interférence a généré un environnement favorable à l’affaiblissement de l’OSH.
L’industrie a consacré à cette stratégie des sommes considérables : elle aurait dépensé pendant des décennies 24 millions de dollars américains (20 millions d’euros) quotidiennement en marketing et des centaines de millions de dollars par an en lobbying et relations publiques. Plus de 275 lobbyistes et cabinets de lobbying dans les États américains ont été enregistrés en 2025, soit une hausse de 24 % par rapport à 2024. Des contributions de la part des cigarettiers, notamment une filiale de RJ Reynolds, auraient été faites à la campagne présidentielle de Donald Trump.
L’auteur va plus loin en liant cette évolution à une tentative plus vaste de l’industrie : non seulement résister aux politiques publiques, mais neutraliser les institutions qui les conçoivent et les défendent. À ses yeux, l’attaque contre l’OSH s’inscrit dans une logique de long terme où l’industrie cherche à réduire la capacité de l’État à agir pour lutter contre le tabagisme.
Il souligne également que cette dynamique touche des sujets sensibles comme la taxation, les restrictions sur les arômes, la hausse de l’âge légal de vente ou la réduction de la nicotine dans les cigarettes. En arrière-plan, l’enjeu est de préserver un environnement réglementaire favorable à la poursuite des ventes, tout en affaiblissant les outils qui rendent le tabac moins accessible.
Un avertissement pour les États-Unis et le monde
Pour McAfee, l’impact n’est pas uniquement national. L’OSH jouait aussi un rôle à l’international, notamment dans les réseaux de surveillance épidémiologique et dans le partage d’expertise scientifique. Son affaiblissement pourrait donc peser sur les capacités de plusieurs pays à suivre les usages du tabac et à élaborer des réponses coordonnées.
L’auteur défend que la lutte antitabac a encore une marge d’action, même face à une industrie très puissante, mais qu’elle dépend d’institutions solides, de financements durables et d’une vigilance constante contre l’influence des cigarettiers. Le texte insiste sur trois priorités : maintenir la surveillance et la recherche indépendantes, protéger les politiques publiques des pressions de l’industrie (une obligation prévue dans le traité de l’OMS de la Convention-cadre pour la lutte antitabac de l’OMS en son article 5.3, non ratifiée par les États-Unis) et renforcer les coalitions nationales et locales, notamment via des financements dédiés issus des taxes sur le tabac. Toutefois, il avertit qu’un soutien fragmentaire ou ponctuel ne suffira pas à compenser la disparition d’une structure nationale de référence.
Il défend aussi une approche de type « génération sans tabac » : réduire progressivement le pouvoir de l’industrie, limiter l’attrait des produits pour les jeunes, et soutenir des mesures plus fortes comme les hausses de taxes, les restrictions de vente, la baisse du taux de nicotine et l’interdiction des produits aromatisés. Enfin, l’auteur rappelle que la lutte antitabac reste un mouvement collectif et non un simple programme administratif, et que la société civile aux États-Unis doit être particulièrement active pour que le pays reprenne un rôle plus robuste et parvienne à réduire durable la consommation de tabac et de nouveaux produits à la nicotine.
AD
[1]McAfee T., What the assault on the US Centers for Disease Control’s Office on Smoking and Health means for the USA and Global Public Health, Tobacco Control, publié le 20 avril 2026, consulté le 21 avril 2026