La précarité inciterait davantage à vouloir arrêter le tabac mais diminuerait les chances d’y parvenir
25 octobre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 26 octobre 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Une étude publiée dans la revue Addiction a examiné les difficultés financières liées aux dépenses de cigarettes au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et en Australie entre 2016 et 2024[1]. Elle montre que les personnes qui déclarent manquer d’argent pour leurs besoins essentiels en raison de leurs achats de tabac (principe de « privation induite par le tabagisme ») tentent davantage d’arrêter de fumer, mais y parviennent moins souvent. Ces difficultés concernent particulièrement les jeunes adultes, les personnes à faibles revenus et les fumeurs les plus dépendants. L’étude appelle à maintenir les hausses de taxation tout en renforçant l’accompagnement au sevrage des plus précaires.
Une étude menée dans quatre pays entre 2016 et 2024
L’équipe de recherche a utilisé les données de cinq vagues de l’enquête internationale ITC sur le tabagisme et le vapotage, réalisées en 2016, 2018, 2020, 2022 et 2024. L’analyse porte sur 26 888 adultes qui fumaient au moins une fois par mois et avaient participé à au moins une de ces enquêtes. Les données ont été pondérées afin de mieux refléter les caractéristiques de la population des fumeurs dans chaque pays. Les chercheurs ont étudié une forme de privation directement attribuée aux dépenses de cigarettes. Les participants devaient indiquer si, au cours des six derniers mois, l’argent consacré au tabac les avait empêchés de disposer de ressources suffisantes pour des besoins essentiels du ménage, comme l’alimentation. Cet indicateur ne mesure donc pas l’ensemble des difficultés financières : il repose sur le lien que les répondants établissent entre leurs achats de cigarettes et un manque d’argent pour les dépenses indispensables.
Une analyse longitudinale a également examiné les tentatives d’arrêt chez 8 484 participants suivis entre deux vagues consécutives. Parmi eux, 3 848 avaient essayé d’arrêter de fumer et ont été inclus dans l’analyse de la réussite du sevrage. Celle-ci était définie par le fait de déclarer avoir complètement arrêté de fumer au moment de l’enquête suivante, sans durée minimale d’abstinence précisée.
Des difficultés financières plus fréquentes en 2024 qu’en 2016
Pour l’ensemble des quatre pays, la proportion pondérée de fumeurs déclarant avoir manqué d’argent pour des besoins essentiels en raison de leurs dépenses de cigarettes est passée de 9,5 % en 2016 à 14,6 % en 2022, avant de reculer à 13,6 % en 2024. Malgré cette baisse récente, le niveau observé en fin de période reste supérieur à celui du début de l’étude.
Les évolutions diffèrent selon les pays. En Australie, la proportion est passée de 12 % en 2016 à 22,7 % en 2022, puis à 18,3 % en 2024. Le pays conserve le niveau le plus élevé des quatre territoires étudiés, alors que 10,6 % des adultes y déclaraient fumer quotidiennement en 2022, selon l’Australian Bureau of Statistics. En Angleterre, elle a atteint 15,7 % en 2022 avant de diminuer à 14,3 % en 2024 ; la prévalence du tabagisme chez les adultes y était de 10,4 % en 2024, selon l’Office for National Statistics. Au Canada, elle est passée de 11,4 % en 2016 à 9,8 % en 2018, puis a augmenté progressivement pour atteindre 13 % en 2024 ; Statistique Canada indique toutefois que 11,4 % des adultes fumaient quotidiennement ou occasionnellement en 2023, contre 12,5 % en 2022. Aux États-Unis enfin, elle est restée relativement stable entre 2016 et 2020, autour de 8,4 % à 8,6 %, avant d’atteindre 10,4 % en 2024 ; les Centers for Disease Control and Prevention estimaient la prévalence du tabagisme actuel chez les adultes à 11,6 % en 2022, tandis que l’indicateur national le plus récent la situe à 10,1 % en 2024.
Ces résultats concernent les personnes qui continuent de fumer, et non l’ensemble de la population adulte. Les auteurs soulignent que la prévalence du tabagisme a diminué dans les quatre pays pendant la période étudiée. En tenant compte de cette évolution, ils estiment que la proportion d’adultes concernés par ces privations reste inférieure à 3 % dans chacun des pays. Elle a même diminué au Canada et aux États-Unis, malgré l’augmentation observée parmi les fumeurs.
Les privations touchent davantage les jeunes adultes, les personnes à faible revenu et fortement dépendantes
Après prise en compte des autres caractéristiques étudiées, les difficultés liées aux dépenses de cigarettes sont plus fréquemment déclarées par les jeunes adultes, les personnes disposant de faibles revenus et celles présentant une forte dépendance au tabac. Un faible niveau d’éducation est également associé à ces privations, mais l’association est moins marquée. Les chercheurs observent aussi des associations avec l’achat déclaré de tabac susceptible de provenir du commerce illicite mais aussi des co-consommations : l’usage de cigarettes électroniques chez des personnes qui continuent de fumer. Ces résultats ne permettent pas d’établir que ces pratiques provoquent les difficultés financières. Ils peuvent notamment refléter des stratégies de réduction des dépenses ou des démarches d’arrêt du tabac, hypothèses qui nécessitent des recherches complémentaires.
Une motivation élevée à arrêter mais aussi des difficultés accrues
Les participants confrontés à des privations liées aux dépenses de cigarettes déclarent plus souvent vouloir arrêter prochainement. Ils expriment toutefois une confiance moindre dans leur capacité à y parvenir. Le suivi entre deux vagues d’enquête retrouve cette tension entre motivation et effectivité du sevrage. Dans les observations longitudinales présentées par les auteurs, 49,6 % des personnes signalant ces privations avaient tenté d’arrêter de fumer avant l’enquête suivante, contre 41,9 % parmi les personnes ne signalant pas de telles difficultés. Après ajustement, l’association avec les tentatives d’arrêt reste modeste et se situe à la limite du seuil de significativité statistique.
En revanche, l’écart concernant la réussite est plus marqué. Parmi les personnes ayant effectué une tentative, 15,9 % de celles qui déclaraient des privations indiquaient avoir complètement arrêté de fumer lors de l’enquête suivante, contre 32 % dans l’autre groupe. Cette moindre réussite persiste après prise en compte de plusieurs facteurs, notamment l’âge, le revenu, le niveau d’éducation et la dépendance au tabac. Pour les auteurs, ces résultats suggèrent que les contraintes économiques peuvent inciter à essayer d’arrêter tout en signalant des obstacles supplémentaires au sevrage pour ces personnes. Ils plaident pour un accompagnement renforcé des fumeurs en difficulté financière, en complément des politiques de hausses de taxes. En effet, si une hausse de taxation et par ricochet de prix constitue un levier reconnu pour réduire la consommation, comme recommandé par l’OMS, elle doit s’accompagner d’un accès effectif aux aides au sevrage, afin que la contrainte économique n’aggrave pas les inégalités sociales de santé.
Le rôle des prix et du contexte économique reste à préciser
L’étude observe une association entre des prix de cigarettes plus élevés, corrigés des différences de pouvoir d’achat entre pays, et une plus forte fréquence des privations. Cette association est statistiquement significative en Angleterre et en Australie, mais pas au Canada ni aux États-Unis. Les chercheurs évoquent également les conséquences de la pandémie de Covid-19 et de la hausse du coût de la vie pour interpréter les évolutions observées. Leur analyse ne permet toutefois pas d’isoler la contribution respective de ces facteurs. Le recul enregistré après 2022 en Australie et en Angleterre pourrait notamment refléter le recours à des produits ou à des sources d’approvisionnement moins coûteux. En Australie, les auteurs avancent l’hypothèse d’un rôle de l’offre de tabac illicite à bas prix. En Angleterre, ils évoquent les achats transfrontaliers et une réduction de la consommation de cigarettes. Il s’agit d’explications possibles, et non de mécanismes démontrés par l’étude.
Plusieurs limites appellent à la prudence. Les résultats reposent sur des déclarations, les enquêtes espacées d’environ deux ans peuvent laisser échapper certaines tentatives d’arrêt, et la perte de participants au cours du suivi peut introduire un biais. Certaines populations particulièrement défavorisées, notamment les personnes sans domicile, ne sont pas représentées. L’étude, observationnelle et non préenregistrée publiquement, doit donc être interprétée comme exploratoire : elle met en évidence des associations, sans établir de relation de cause à effet.
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[1]Ara Cho et al, Smoking‐induced deprivation and subsequent smoking cessation among adults who smoke in four high‐income countries: Trends, correlates and longitudinal associations, 2016–2024, Addiction, publié le 27 septembre 2026, consulté le 13 octobre 2026