Boissons énergisantes : une enquête révèle comment Red Bull a financé des recherches favorables à ses intérêts

10 août 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 4 août 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Boissons énergisantes : une enquête révèle comment Red Bull a financé des recherches favorables à ses intérêts

Une investigation internationale menée par The Examination[1] et ses partenaires met au jour un système de financement de la recherche académique par Red Bull, aujourd'hui au cœur d'une enquête d'intégrité scientifique à l'Université d'Utrecht. Les mécanismes documentés : fabrique du doute, influence sur les autorités sanitaires, non-transparence des conflits d'intérêts, reproduisent des stratégies bien connues des déterminants commerciaux de la santé, déjà éprouvées par l'industrie du tabac.

Une enquête collaborative publiée fin juillet 2026 par The Examination, en partenariat avec The Bristol Cable, Daraj, Investico, Paper Trail Media, Der Spiegel, Der Standard, STAT et le Toronto Star, révèle que Red Bull a versé, pendant plus d'une décennie, des centaines de milliers de dollars à des chercheurs universitaires pour produire des études sur les effets de la consommation combinée d'alcool et de boissons énergisantes. Selon les journalistes, qui ont analysé plus de 100 études sur le sujet, 95 % des travaux financés par l'entreprise ou menés par des chercheurs déclarant un lien d'intérêt avec elle concluaient que ce mélange n'augmentait pas les risques pour la santé, contre 80 % des études indépendantes aboutissant à la conclusion inverse.

Un chercheur néerlandais au centre du dispositif

Le pharmacologue Joris Verster, de l'Université d'Utrecht, apparaît comme la figure centrale de ce système. Entre 2010 et 2022, il a produit 28 publications sur les boissons énergisantes, dont 17 financées par Red Bull, toutes favorables à l'entreprise, concluant notamment que la consommation de Red Bull améliorait les performances de conduite en simulateur, ou que le mélange alcool/boissons énergisantes exposait à moins de risques que l'alcool seul.

Son implication a dépassé la seule publication scientifique : en février 2011, il s'est rendu dans le comté de Suffolk (État de New York), aux côtés d'un professeur britannique et du directeur scientifique de Red Bull, pour convaincre les autorités locales de renoncer à un projet d'interdiction de vente aux mineurs, comparant le fait d'incriminer ces boissons à « celui d'attribuer les attaques de requins aux ventes de glaces l'été ». Les trois intervenants, tous rémunérés par Red Bull, ont obtenu gain de cause.

L'enquête documente également un biais méthodologique récurrent. En 2012, une équipe de l'Université de Boston s'est retirée d'une étude cofinancée par Red Bull après que M. Verster eut refusé de corriger un questionnaire ne comptabilisant comme « consommation mixte » que la consommation d'alcool dans les deux heures suivant une boisson énergisante, sans restriction équivalente pour l'alcool seul, alors que la caféine agit bien au-delà de cette fenêtre. L'étude a néanmoins été publiée avec cette méthodologie contestée ; au moins cinq études ultérieures, menées entre 2016 et 2021 au Royaume-Uni et en Australie, ont repris la même définition, avec les mêmes conclusions favorables à l'entreprise.

Ces travaux ont eu une portée réglementaire concrète : en 2022, l'Association canadienne des boissons a cité auprès de Santé Canada trois études dont les auteurs avaient tous reçu des financements de Red Bull, l'Union européenne s'appuyant de son côté sur le rapport de l'EFSA de 2015. Santé Canada a ensuite renoncé à l'obligation d'apposer un avertissement sur les canettes concernant les risques du mélange avec l'alcool.

Une enquête d'intégrité à l'Université d'Utrecht

Ces révélations, ainsi que des investigations menées par Investico, Trouw et De Groene Amsterdammer, ont conduit l'Université d'Utrecht à ouvrir une enquête sur l'ensemble de son département de pharmacologie. Il est reproché à M. Verster d'avoir perçu, sur son compte personnel via sa société NeuroClinics, des rémunérations de Red Bull et de l'entreprise pharmaceutique américaine Sen-Jam, dont il détenait par ailleurs des parts, tout en publiant ses résultats sous sa seule affiliation universitaire, sans faire apparaître systématiquement ces liens.

Le volet Sen-Jam illustre le même schéma. Consultant pour l'entreprise depuis 2016, M. Verster a publié au moins dix articles liés à son « médicament anti-gueule de bois » en se présentant comme chercheur d'Utrecht, dont une étude sur cinq sujets concluant à une réduction « significative » des symptômes, et un article de 2025 qualifiant le produit de « prometteur » sans mentionner ses parts avant la fin du texte. Plusieurs chercheurs néerlandais ont critiqué ces travaux : Frits Rosendaal (Leiden UMC) a jugé qu'un questionnaire ne peut « donner aucune certitude sur le comportement réel des personnes » ; Mariëtte van den Hoven (Amsterdam UMC) s'est interrogée sur la finalité même de recherches portant sur un produit dont l'effet documenté serait d'inciter à boire davantage.

Une première évaluation de l'université, menée en 2013 sur les travaux liés à Red Bull, avait publiquement conclu à l'absence de manquement à l'intégrité scientifique. Selon Investico, qui a eu accès au rapport anonymisé de cette commission, celui-ci était en réalité critique : conclusions « non étayées par les données », corrélations présentées comme des liens de causalité, manque de transparence sur les paiements versés sur le compte de la société privée du chercheur. L'université reconnaît aujourd'hui ne pas avoir suffisamment mesuré, à l'époque, l'ampleur de ses activités annexes, et a ouvert une évaluation portant sur la « culture scientifique » de l'ensemble du département déjà mis en cause en 2016 pour l'influence exercée par le groupe Danone sur sa politique de recherche.

Sollicité, M. Verster affirme avoir toujours été transparent sur ses activités de consultant et conteste tout manquement déontologique. Il est en arrêt maladie depuis le 1er mai 2026 et indique avoir cessé l'ensemble de ses activités professionnelles.

Des méthodes qui rappellent celles de l'industrie du tabac

Plusieurs chercheurs cités dans l'enquête établissent explicitement un parallèle avec les pratiques historiques de l'industrie du tabac. Peter Miller, professeur à l'Université Deakin (Australie), affirme que Red Bull « fait la même chose que l'industrie du tabac » : ces études financées « ont miné la base de preuves scientifiques », créant un doute suffisant pour paralyser l'action des pouvoirs publics, un « investissement utilisant la réputation des universités pour influencer les politiques publiques ».

Cette description recoupe un mécanisme identifié de longue date dans la littérature sur les déterminants commerciaux de la santé : la production, par des acteurs économiques, de controverses scientifiques artificielles destinées à retarder ou empêcher la réglementation de leurs produits. L'industrie du tabac a été la première à théoriser et systématiser cette stratégie, documentée depuis les années 1950 dans ses propres archives internes. On retrouve ici les mêmes ressorts : financement de recherche universitaire, non-divulgation des conflits d'intérêts, mobilisation de ces travaux auprès des autorités sanitaires, et contestation systématique des données indépendantes.

Laura Schmidt, professeure à l'Université de Californie à San Francisco, résume ces travaux comme du « marketing déguisé en science ». Le concept d’ « effet du financement » (funding effect), théorisé par le chercheur Sheldon Krimsky, a été observé de longue date dans les recherches financées par l'industrie pharmaceutique, chimique et cigarettière.

Une vigilance nécessaire face à la porosité des intérêts

Cette affaire illustre les limites des dispositifs de déclaration de conflits d'intérêts lorsqu'ils reposent sur la seule bonne foi déclarative des chercheurs, sans contrôle institutionnel effectif. Interrogée par The Examination, Silvia Valtueña Martínez, scientifique ayant contribué au rapport de l'EFSA de 2015, a défendu la prise en compte des études financées par l'industrie au motif que « la science est la science, quel que soit celui qui la finance ». Cette position illustre précisément l'angle mort dénoncé par les chercheurs indépendants : elle occulte le fait que le financement industriel n'altère pas nécessairement les données brutes, mais oriente le choix des questions posées, la conception des méthodologies et l'interprétation des résultats.

Le cas Verster n'est pas isolé dans l'histoire du département de pharmacologie d'Utrecht, déjà mis en cause en 2016 pour l'influence exercée par le groupe Danone sur sa politique de recherche. Cette récurrence interroge la capacité des institutions académiques à détecter et encadrer, de façon proactive, la porosité entre financements privés et production scientifique publique, plutôt que de réagir a posteriori à des révélations journalistiques.

Elle interroge également le fonctionnement des agences d'évaluation des risques. Le rapport de l'EFSA de 2015, qui ne mentionnait pas les liens entre les auteurs cités et Red Bull, a servi de référence à plusieurs autorités sanitaires nationales pendant plus d'une décennie. Health Canada a indiqué s'être appuyé « fortement » sur ce rapport pour justifier, en 2022, l'abandon de l'avertissement sur les canettes, décision prise après que l'Union européenne eut elle-même invoqué ce même rapport. Ce mécanisme de circulation d'une expertise non désintéressée, relayée d'une agence à l'autre sans réexamen critique des conflits d'intérêts sous-jacents, rappelle la manière dont des rapports scientifiques contestés ont pu, par le passé, servir de référence internationale dans le champ du tabac ou de l'alcool.

Ces constats plaident pour un renforcement des exigences de transparence financière imposées aux chercheurs, ainsi que pour une évaluation systématique, par les agences sanitaires elles-mêmes, de l'indépendance des études sur lesquelles elles fondent leurs avis. C'est précisément l'objet de l'article 5.3 de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac, qui impose aux pouvoirs publics de protéger l'élaboration des politiques de santé de toute influence des intérêts commerciaux et industriels, un principe conçu pour le tabac, mais dont la pertinence dépasse largement ce seul secteur.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Sasha Chavkin, Ashley Okwuosa, Fernanda Aguirre Ruízand, Romina Colman, Is it safe to drink Red Bull and vodka? Dubious research tied to the company has shaped energy drink policy, The Examination, publié le 30 juillet 2026, consulté le 4 août 2026

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