Industries du tabac et fossile, une logique et des méthodes similaires

5 août 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 6 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Industries du tabac et fossile, une logique et des méthodes similaires

Une enquête publiée en juillet 2026 par l’initiative Transparency and Truth de l’association antitabac OxySuisse établit un parallèle entre l’industrie du tabac et celle des énergies fossiles[1]. Elle soutient que ces deux secteurs, conscients depuis des décennies des effets nocifs de leurs produits, auraient déployé des stratégies similaires pour préserver leurs profits, retarder les réglementations et influencer le débat public sur la santé et le climat.

Deux industries, un même enjeu

L’enquête part d’un constat central, celui que les industries du tabac et des énergies fossiles sont responsables, à elles seules, de plus de 16 millions de décès par an dans le monde, tout en causant des dommages majeurs à l’environnement. Elle rappelle que l’industrie du tabac connaît depuis les années 1950 la dangerosité de ses produits, tandis que l’industrie fossile est informée depuis les années 1970 du rôle des énergies fossiles dans le réchauffement climatique. Selon OxySuisse, ce savoir n’a pas conduit à une remise en cause rapide des pratiques industrielles. Au contraire, les deux secteurs auraient cherché à minimiser les risques, à retarder les réglementations et à protéger un modèle économique fondé sur la vente massive de produits nocifs.

La désinformation scientifique, une stratégie commune aux deux industries

Les deux industries partagent des techniques de désinformation et d’influence, avec une même mécanique : nier les risques le plus longtemps possible, semer le doute quand ils ne peuvent plus être contestés, puis détourner le débat vers d’autres sujets pour affaiblir l’action publique.

L’un des leviers les plus utilisés concerne l’influence sur la science. Le modèle « Science for Profit » de l’université de Bath décrit plusieurs méthodes utilisées par des entreprises pour orienter les travaux scientifiques, leur interprétation, leur diffusion et leur usage politique. Les chercheurs de l’université expliquent que l’objectif est de faire croire qu’il y aurait un débat entre scientifiques afin d’empêcher l’adoption de mesures contraignantes. Dans le cas du tabac, l’industrie suisse a par exemple financé des recherches et utilisé le prestige d’universités pour orienter et perturber le débat scientifique.

Si les projets de recherche de l’industrie sont orientés et utilisés par celle-ci dans son action de lobby, les exigences que veulent imposer les fabricants en amont de l’adoption de toute mesure de santé publique sont en revanche particulièrement élevées. Sous couvert d’une « science rigoureuse », la démonstration des effets nocifs est parfois rendue très complexe. Par exemple, Philip Morris a utilisé ce type d’arguments contre les études abordant les risques liés à l’exposition au tabagisme passif. Des stratégies comparables sont reprises dans le débat climatique.

Un discours également politique et économique

Selon les chercheurs, les deux industries ne se contentent pas de contester la science indépendante, elles développent un narratif puisant dans l’idéologie politique et économique libertarienne avec la mise en avant de la liberté individuelle et le renvoi vers la responsabilité personnelle des problèmes.

Ce récit leur permet de déplacer la responsabilité vers les consommateurs, tout en présentant toute réglementation comme une atteinte aux libertés ou une menace pour l’emploi et la croissance. OxySuisse donne plusieurs exemples d’arguments utilisés par des représentants du tabac et des énergies fossiles, notamment sur la liberté de choix, la liberté commerciale ou les prétendus effets catastrophiques d’une réglementation plus stricte sur certains secteurs (dans le cas du tabac : restauration, distribution alimentaire, commerce de détail, publicité, communication…).

Dans cette logique, les industries n’hésitent pas à se présenter comme des acteurs responsables allant jusqu’à vouloir s’imposer comme une partie de la solution, alors qu’elles sont à l’origine du problème. Ainsi, afin de s’assurer une place à la table des décisions et dans le débat public, elles se présentent comme des partenaires responsables.

L’exemple suisse : un très puissant lobbying croisé entre les industries

Une large partie de l’enquête se concentre sur la Suisse, présentée comme un terrain particulièrement favorable à l’influence des groupes d’intérêt, à cause notamment de l’opacité du lobbying et de plusieurs parlementaires liés à des organisations représentant les intérêts du pétrole, de l’automobile ou du tabac. Ainsi, Albert Rösti, ancien président de Swissoil et d’auto-suisse, est devenu conseiller fédéral à la tête du Département de l’énergie. Gregor Rutz est quant à lui à la fois conseiller national UDC et président de Swiss Tobacco ainsi que d’IG Freiheit.

Par ailleurs, chaque parlementaire fédéral peut accréditer deux lobbyistes, ce qui leur donne un accès privilégié au Palais fédéral. Des cartes d’accès sont notamment attribuées à des représentants d’industries directement concernées par les décisions politiques.

Sur le plan financier, les auteurs de l’enquête indiquent que Philip Morris a versé 35 000 francs suisses (37 600 euros) à l’UDC et une même somme au PLR pour les élections fédérales de 2023. Avenergy aurait également soutenu des candidatures politiques. Ces flux financiers sont présentés dans l’étude comme un moyen d’influence supplémentaire sur les choix publics.

Le poids de cette interférence entraîne des conséquences tangibles pour le pays. Sous l’influence du lobby du tabac et de la nicotine, la confédération helvétique n’a jamais ratifié la Convention-cadre pour la lutte antitabac de l’OMS. Or l’article 5.3 de ce traité prévoit notamment une obligation générale de protection des politiques publiques à l’égard des intérêts financiers et autres des industries.

Face aux fausses solutions basées sur l’« innovation », seule la lutte contre le lobbyisme industriel importe

Dans son étude, OxySuisse consacre également un volet aux « fausses solutions ». Est pointé le « technosolutionnisme », selon lequel les innovations industrielles suffiraient à résoudre les problèmes causés par l’industrie elle-même. Dans le cas des fossiles, l’association cite les biocarburants ou la capture du carbone comme exemples de réponses présentées comme centrales mais jugées insuffisantes ou détournant l’attention des vraies réductions d’émissions. Pour le tabac, la stratégie de « transformation » des multinationales, avec la mise en avant de produits dits à risque réduit comme les cigarettes électroniques, le tabac chauffé ou les sachets de nicotine participent directement de cette approche. Pour les auteurs de l’étude, cette communication brouille les priorités de santé publique et permet surtout de maintenir un marché de masse de la nicotine.

OxySuisse appelle ainsi à une réponse publique coordonnée. Une telle approche nécessite d’encadrer le marketing, de rendre les activités des lobbyistes et des parlementaires transparentes, de mettre fin à certains partenariats public-privé notamment au sein des universités, d’informer et sensibiliser la population sur ces sujets. À cela s’ajoute l’engagement d’actions juridiques contre les pratiques de désinformation et de manipulation. Les auteurs soulignent enfin l’importance de poursuivre les travaux scientifiques de recherche sur les stratégies d’influence et les déterminants commerciaux de la santé.

©Génération Sans Tabac

AD


[1]Industrie fossile et industrie du tabac : une troublante ressemblance, Transparency and Truth, publié le 30 juillet 2026, consulté le 31 juillet 2026

Comité national contre le tabagisme |

Ces actualités peuvent aussi vous intéresser