Une étude de l’institut Molinari directement inspirée par Philip Morris

L’institut Molinari vient de publier une étude sur les nouveaux produits du tabac et de la nicotine, qui minimise les risques associés aux dispositifs de tabac chauffé. Cette étude reprend les thèses de l’industrie du tabac et s’appuie notamment sur des travaux financés par Altria, compagnie parente de Philip Morris International.

Pour diffuser ses idées chez les consommateurs, les journalistes et les décideurs publics, l’industrie du tabac a fréquemment recours à des think tanks. Bien qu’affirmant « son indépendance intellectuelle », l’institut économique Molinari (IEM) est l’un de ces think tanks, comme le confirme la dernière étude qu’il vient de publier[1].

L’étude de l’IEM suggère que la baisse de la consommation de tabac en France serait essentiellement due à des reports vers les nouveaux produits du tabac et de la nicotine[2]. Reprenant le discours de la réduction des risques, l’étude estime que la santé des consommateurs profiterait de cette tendance, tout en occultant les effets des politiques antitabac sur la baisse de la prévalence tabagique.

Des références scientifiques fournies par l’industrie du tabac

L’étude de l’IEM s’appuie sur plusieurs études financées par l’industrie du tabac. L’une d’entre elle est une méta-analyse se proposant de comparer la toxicité de différents produits du tabac et de la nicotine. Cette étude place le niveau de toxicité du tabac chauffé entre celui du snus et celui des cigarettes électroniques, bien loin de celui des cigarettes, du tabac à rouler et des cigarillos[3]. L’étude en question est cependant rédigée par des salariés d’Altria, la branche de Philip Morris aux Etats-Unis. Parmi les « pairs » qui ont validé la publication de cette étude, on trouve également un groupe de quatre salariés d’Altria, basés au siège de cette compagnie à Richmond, en Caroline du Nord. Il s’agit donc d’une étude produite, contrôlée et validée par Altria.

L’exemple du Japon, où les ventes des produits IQOS sont importantes, est fréquemment cité par Philip Morris International (PMI). L’institut Molinari reprend ici les résultats d’une étude de 2020, dont les auteurs ont plusieurs fois participé au Global Tobacco and Nicotine Forum, le rendez-vous annuel des industriels du tabac[4]. Cette étude est notamment utilisée dans ses argumentaires par la Fondation pour un monde sans fumée (FSFW)[5], une organisation exclusivement financée par PMI à hauteur de 400 millions de dollars (368 millions d’euros)[6]. Via FSFW, PMI cherche en effet à imposer le thème de la réduction des risques lors de la dixième Conférence des parties (COP10) de la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), qui se tiendra au Panama du 5 au 10 février 2024.

Promotion des snus et du tabac chauffé

Reprenant la rhétorique actuelle de PMI, l’institut Molinari cite également la Suède en exemple pour sa faible prévalence tabagique, alors que la Suède se distingue surtout par les fortes mesures antitabac adoptées et rigoureusement appliquées. Elle est ainsi l’un des premiers pays à avoir généralisé dès 2019 des espaces extérieurs sans tabac, tels les terrains de jeux, les sorties d’école ou les plages. Le cigarettier attribue cette faible prévalence à l’usage du snus[7], en vue de promouvoir ses propres produits de tabac non fumés. Après le rachat de Swedish Match en 2022, PMI est en effet devenu le leader mondial du snus.

Pour gagner en respectabilité, l’IEM mentionne aussi les travaux de Santé Publique France sur l’évolution de l’usage des cigarettes électroniques en France[8]. Cette citation vise cependant essentiellement à crédibiliser le message et à associer le tabac chauffé aux cigarettes électroniques, une stratégie marketing également déployée par le fabricant de tabac sur les lieux de vente. La toxicité des dispositifs de tabac chauffé serait pourtant plus proche de celle des cigarettes conventionnelles que des cigarettes électroniques, comme l’ont souligné des études indépendantes[9].

L’institut Molinari, fidèle allié de l’industrie du tabac

L’institut Molinari était déjà connu pour ses liens avec PMI. Il fait ainsi partie du réseau Epicenter, qui coordonne les think tanks pro-tabac en Europe[10]. Epicenter est financé par l’Institute of Economic Affairs (IEA), un think tank anglais historiquement lié à l’industrie du tabac depuis 1963[11], qui est également un partenaire affiché de l’IEM. L’IEA et l’IEM font partie du réseau Atlas Network, directement soutenu par l’industrie du tabac et qui finance au niveau mondial des think tanks ultra-libéraux favorables à ses intérêts. Aussi engagé sur des sujets climatosceptiques, l’institut Molinari avait été classé 47ème sur 53 think tanks français évalués par l’Observatoire européen des think tanks en 2017. Le faible score de l’IEM (23/100) tenait à sa faible production, à sa gouvernance, et à son manque d’intégrité, de légitimité et de crédibilité.

En France, entre février 2012 et juillet 2013, l’institut Molinari a diffusé pas moins de 13 interventions écrites pour s’opposer à l’augmentation des taxes sur les produits du tabac et à la dénormalisation du tabac[12]. Il a entretenu des polémiques sur le prix des produits du tabac en 2019[13], puis en 2021. Il publie également, depuis 2019, un baromètre censé mesurer le caractère moralisateur des pays européens en fonction de leur politique de santé publique. Co-signée avec Epicenter, l’édition 2023 de ce baromètre comporte un focus sur les « produits du tabac sans combustion », qui constitue quasiment une synthèse de l’étude abordée ici[14]. Ce passage s’appuie principalement sur l’étude évaluant la toxicité des produits, mentionnée plus haut (Murkett et al., 2022)3.

Malgré son indépendance affichée, l’étude produite par l’institut Molinari ressemble fortement à un plaidoyer en faveur des produits de PMI. Cette étude s’inscrit dans la lignée de celles réalisées sur le tabac chauffé : une revue systématique de la littérature avait indiqué que la quasi-totalité des études favorables au tabac chauffé présentent des conflits d’intérêts avec l’industrie du tabac, alors que ces conflits d’intérêts sont absents lorsqu’elles lui sont défavorables[15]. Les auteurs de cette étude en concluent que les chercheurs financés par l’industrie du tabac – ou ne déclarant pas leur conflit d’intérêts – ne sont pas en mesure de tenir un point de vue critique et objectif.

L’étude de l’institut Molinari ne comporte aucun nom d’auteur, ni aucune mention de conflit d’intérêts. Ses conclusions reflètent exactement le discours des industriels du tabac sur leurs nouveaux produits du tabac et de la nicotine. Elle participe ainsi aux efforts d’influence que l’industrie du tabac tente d’exercer sur les décideurs publics et les instances internationales pour entretenir ses marchés et ses profits, et notamment maintenir une fiscalité avantageuse pour les produits de tabac chauffé.

Pour en savoir davantage sur l’institut Molinari, consulter notre décryptage.

Mots-clés : institut Molinari, Altria, Philip Morris, ingérence, lobby, Fondation pour un monde sans fumée, tabac chauffé, cigarettes électroniques

©Génération Sans Tabac

MF


[1] Le report des consommateurs vers les substituts à la cigarette pourrait être une bonne nouvelle eu égard aux travaux montrant qu’ils représenteraient a minima 15 fois moins de risques que la cigarette traditionnelle, IEM, publié le 17 janvier 2024, consulté le 18 janvier 2024.

[2] L’innovation au service des consommateurs et de la réduction des risques, Le cas des substituts à la cigarette, IEM, janvier 2024.

[3] Murkett R, Rugh M, Ding B, Nicotine products relative risk assessment: an updated systematic review and meta-analysis, F1000Research, 2022, 9:1225, Last updated: 08 dec 2022.

[4] Cummings KM, Nahhas GJ, Sweanor DT. What Is Accounting for the Rapid Decline in Cigarette Sales in Japan? International Journal of Environmental Research and Public Health. 2020; 17(10):3570. https://doi.org/10.3390/ijerph17103570

[5] Perspectives regarding the Report on the Tenth Meeting of the WHO Study Group on Tobacco Product Regulation to be considered at the 148th session of the Executive Board of the World Health Organization, Foundation for a Smoke-Free World, publié le 23 décembre 2020, consulté le 18 janvier 2024.

[6] Foundation for a Smoke-Free World, Tobacco Tactics, mis à jour le 15 décembre 2023, consulté le 18 janvier 2024.

[7] Sachet de tabac se plaçant entre la gencive et la lèvre. Souvent confondu avec les sachets de nicotine.

[8] Pasquereau A, Andler R, Guignard R, Gautier A, Soullier N, Richard JB, et al. (2022). Prévalence nationale et régionale du tabagisme en France en 2021 parmi les 18-75 ans, d’après le Baromètre de Santé publique France. Bull Épidémiol Hebd.; (26):470-80.

[9] Goebel I, Mohr T, Axt PN, Watz H, Trinkmann F, Weckmann M, Drömann D, Franzen KF, Impact of Heated Tobacco Products, E-Cigarettes, and Combustible Cigarettes on Small Airways and Arterial Stiffness. Toxics 2023,11,758.

[10] Epicenter, Tobacco Tactics, mis à jour le 5 février 2020, consulté le 18 janvier 2024.

[11] Institute of Economic Affairs, Tobacco Tactics, mis à jour le 3 janvier 2024, consulté le 18 janvier 2024.

[12] Eker F, Béguinot E, Martinet Y, Ingérence de l’industrie du tabac dans les politiques de santé publique, Le Publieur, 2014.

[13] L’Institut Economique Molinari, au service de l’industrie du tabac, CNCT, publié le 9 décembre 2019, consulté le 18 janvier 2024.

[14] Indicateur 2023 des états moralisateurs, 5ème édition, Epicenter/IEM, octobre 2023.

[15] Gallus S, Stival C, McKee M, Odone A, van den Brandt PA. Conflict of interest in research on heated tobacco products: A systematic review. Tobacco Prevention & Cessation. 2022;8(Supplement):A21.

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 23 janvier 2024