Influence de l’industrie du tabac dans le lobbying pro-vapotage : l’exemple du Royaume-Uni

Une enquête de The Times retrace les actions de lobbying en faveur du vapotage conduites ces dernières années au Royaume-Uni par l’industrie du tabac. Elle met notamment en lumière le rôle d’influence des tierces parties, qu’il s’agisse de caution scientifique ou de pression sur les décideurs. Des médecins, des scientifiques et différents groupes de vapoteurs se présentant comme indépendants se révèlent ainsi affiliés à l’industrie du tabac. Si le lobbying pro-vape est particulièrement actif au Royaume-Uni, il est aussi présent dans de nombreux autres pays européens dont la France.

Depuis des décennies, l’industrie du tabac utilise des médecins pour faire passer des messages commerciaux, finance des recherches dont les résultats sont favorables aux industriels, fait intervenir des groupes d’usagers « indépendants » pour faire pression sur les autorités. Ces techniques visent à combattre les preuves scientifiques de la nocivité du tabac et à contester la dépendance induite par la nicotine, afin d’empêcher l’adoption de mesures restrictives. Définies au niveau international, ces stratégies sont ensuite adaptées selon les contextes locaux des pays.

Les efforts de la lutte antitabac ont néanmoins contribué à réduire la prévalence tabagique et à contracter le marché des cigarettes et du tabac fumé. De nouveaux produits, tels les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine, sont apparus et concurrencent les produits du tabac. Après avoir racheté d’importants opérateurs, le défi de l’industrie du tabac est aujourd’hui de maintenir un large marché des produits de la nicotine afin de conserver ses marges financières et de rassurer ses investisseurs.

La stratégie d’influence des cigarettiers a ainsi été transposée aux produits du vapotage pour assurer leur promotion dans la plupart des pays. Selon une enquête du quotidien The Times, elle a été déployée de façon particulièrement minutieuse au Royaume-Uni[1]. Des recherches scientifiques favorables à l’industrie du vapotage ont été financées par les industriels du tabac. Des médecins britanniques ont bénéficié de sessions de formation sur le sevrage tabagique axées autour des cigarettes électroniques. Une campagne d’influence a été conduite par des organisations se disant être des associations de vapoteurs.

Ces actions visaient à écarter les critiques, à s’opposer aux mesures réglementaires contraignantes et à justifier le recours systématique aux cigarettes électroniques dans le cadre du sevrage tabagique. Cette stratégie s’est jusqu’ici révélée payante, au moins à court terme, et la consommation de cigarettes électroniques s’est fortement développée au Royaume-Uni.

Financement de publications scientifiques

Financer et promouvoir des études scientifiques favorables à ses produits est une tactique éprouvée de l’industrie du tabac. L’objectif est notamment de contrer les preuves scientifiques apportées par les acteurs de santé et des chercheurs indépendants, de susciter un débat scientifique et, a minima, de semer le doute auprès des responsables politiques quant à l’opportunité de réglementer ces produits.

Des dizaines de publications scientifiques soulignant les bénéfices sanitaires des cigarettes électroniques ont ainsi été financées par l’industrie du tabac. The Times mentionne notamment l’exemple de Peter Lee, un consultant de l’industrie du tabac depuis 1979 s’étant déjà illustré sur la contestation de la nocivité du tabagisme passif[2]. En 2019, Peter Lee a publié un article co-signé par deux salariés de Philip Morris International (PMI) et financé par cette entreprise. L’article se disait indépendant et niait tout « effet passerelle » entre les cigarettes électroniques et l’initiation au tabagisme chez les jeunes. Il a été abondamment cité par les groupes se présentant comme des associations de vapoteurs. Il a aussi servi à contrer les résultats d’une étude australienne indiquant que les jeunes vapoteurs avaient trois plus de risques de devenir fumeurs que des non-vapoteurs[3].

Peter Lee publia également en 2022 plusieurs articles financés par l’industrie du tabac, dont un pour PMI concluant à un effet positif des cigarettes électroniques dans le sevrage tabagique. L’usage de revues scientifiques payantes lui a permis de pré-publier certains de ces articles afin qu’ils soient ensuite mieux acceptés par des revues à comité de lecture, plus vigilantes vis-à-vis des conflits d’intérêts.

D’autres auteurs, comme Ian Fearon, œuvrant pour Imperial Brands et qui a nié « l’effet passerelle » du vapotage vers le tabagisme, ou encore Sarah Cooner, ancienne dirigeante de British American Tobacco (BAT), se sont également déclarés comme chercheurs indépendants. Sarah Cooner a notamment mis en avant la publication d’un de ses articles par une revue de toxicologie de renommée mondiale, qui fut ensuite cité 200 fois et téléchargé 30 000 fois.

Reprenant à leur compte le concept de réduction des risques développé en addictologie, ces articles visent à fournir des arguments et des références aux autres acteurs du lobbying du vapotage, ainsi qu’aux tierces parties de l’industrie du tabac.

Des tierces parties faussement indépendantes

L’utilisation de tierces parties pour faire valoir les intérêts commerciaux de l’industrie du tabac est une pratique ancienne. Elle a été surnommée « astroturfing », en référence à une marque de gazon synthétique[4]. Elle consiste à faire intervenir dans l’espace public des organisations en apparence indépendante, mais soutenant les positions d’une industrie ou d’un acteur politique. L’objectif est de donner l’illusion d’un mouvement populaire spontané.

Différents groupes de pression se disant indépendants et composés de vapoteurs ont en fait été initiés par l’industrie du tabac. C’est notamment le cas de la World Vapers’ Alliance (WVA), un groupe mis sur pied en 2020 par le Consumer Choice Center (CCC). Or, le CCC est un think tank financé par plusieurs multinationales du tabac, dont PMI et BAT. Les dirigeants de BAT recevaient ainsi directement des notes de synthèse sur l’avancement de la campagne « Back Vaping/Beat smoking », orchestrée par la WVA. Pour cette campagne, un « bus de la vape » a sillonné plusieurs pays d’Europe et incitait les passants à écrire à leur député pour soutenir le recours au vapotage. La WVA a par ailleurs été active sur les réseaux sociaux en y publiant des publicités en faveur du vapotage.

Une autre organisation particulièrement active est la Fondation pour un monde sans fumée (FSFW). Créée en 2017, cette structure – qui se déclare indépendante – a reçu près de 400 millions de dollars (368 millions d’euros) de PMI, son unique financeur. Après avoir accepté un ultime paiement de 120 millions de dollars (110 millions d’euros), elle a récemment annoncé mettre un terme à ses relations avec PMI et devrait changer de nom en 2024. Malgré cette déclaration d’émancipation, FSFW n’a pas restitué à PMI les centaines de millions d’euros perçues.

Ces sommes importantes étaient destinées à financer des recherches et d’autres acteurs de lobbying. Fondée par le Pr Gerry Stimson, l’organisation Knowledge-Action-Change (KAC) fut l’une des bénéficiaires de ces financements. Elle a ainsi touché 5,7 millions de livres sterling (6,6 millions d’euros) de la FSFW, et devrait encore percevoir 4,5 millions de livres (5,2 millions d’euros) de la même source. KAC est notamment l’organisateur du Global Forum on Nicotine, qui se tient annuellement à Londres et réunit les industriels du tabac, des lobbyistes, des experts en santé publique et des chercheurs.

Gerry Stimson a également été le premier président du groupe de pression britannique New Nicotine Alliance (NNA), qui relaie des messages de réduction des risques appliqués à la nicotine. Fondé en 2014, ce groupe prétend représenter les consommateurs et se défend de tout financement des industries du tabac et du vapotage. Le nom de son site web a pourtant été déposé par KAC, à une époque où cette organisation percevait déjà des fonds de la FSFW.

La NNA continue par ailleurs de reprendre les arguments pro-vapotage de l’industrie du tabac et cite régulièrement les articles scientifiques que celle-ci finance. Elle s’oppose à l’interdiction des cigarettes électroniques jetables (« puffs »), minimise l’attrait des arômes fruités sur les adolescents et les conséquences environnementales du vapotage, et conteste les dommages qu’occasionnerait la nicotine sur les jeunes cerveaux. Elle estime également que la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), le traité international de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), devrait autoriser les partenariats entre les fabricants de tabac et les pouvoirs publics, tant nationaux que locaux.

Des médecins pour influencer les médecins

Un autre exemple de structure masquant ses objectifs est fourni avec le Centre for Health Research and Education (CHRE), qui déclare « ne recevoir aucun financement des industries pharmaceutique, des cigarettes électroniques ou du tabac ». Depuis mars 2019, le CHRE a pourtant perçu 6,7 millions de livres (7,7 millions d’euros) de la FSFW, donc indirectement de PMI, mais n’en fait pas état. Situé dans la banlieue de Southampton, le CHRE a été fondé par un couple de médecins, Sudhanshu and Pooja Patwardhan.

Le premier a travaillé durant quinze ans pour BAT (2005-2019) et sa filiale Nicoventures[5]. Il intervient régulièrement dans les conférences de l’industrie du tabac, où il prône « des choix éclairés des patients sur les alternatives de la nicotine ». La seconde exerce comme médecin généraliste du National Health Service (NHS) et a formé des centaines de médecins britanniques sur l’intérêt du vapotage dans le sevrage tabagique. Pooja Patwardhan a notamment écrit en 2020 que les médecins sont très réceptifs aux arguments de réduction des risques lorsqu’ils proviennent d’un autre médecin. Les activités du CHRE se déroulent non seulement au Royaume-Uni, mais également en Inde, où les produits du vapotage sont interdits.

Une stratégie visant à réintégrer les industriels du tabac dans le circuit de décision

Cette stratégie complète de lobbying est ainsi de constituer des réseaux de relais des messages de l’industrie, en apparence crédibles et se déclarant indépendants des industries du tabac. L’objectif est plus particulièrement de permettre aux industriels du tabac de reconquérir de nouveaux marchés avec de nouveaux produits tout en redorant une image fortement dégradée. En se présentant comme une partie de la solution aux problèmes qu’ils ont causés avec le tabagisme, ces multinationales espèrent reprendre une place à la table des négociations avec les pouvoirs publics. Ceci leur permettrait notamment de réduire au minimum l’impact des mesures de santé publique et des évolutions réglementaires, mais aussi de contrer la taxation de ces nouveaux produits.

Le choix du Royaume-Uni pour initier cette stratégie est loin d’être neutre. C’est parce que les autorités avaient déjà une attitude favorable aux produits de vapotage que ce pays a été sélectionné par l’industrie du tabac. Il s’agissait d’en faire à la fois un laboratoire grandeur nature, mais aussi une vitrine promotionnelle destinée à servir de référence au monde entier. Le Royaume-Uni a également été choisi car le tabagisme y avait plus fortement reculé qu’ailleurs, au cours des années 1990 et 2000.

Le constat actuel, tant par les acteurs de santé que par les politiques, d’une diffusion rapide des cigarettes électroniques chez les jeunes et les adolescents conduit toutefois les autorités britanniques à réviser cette stratégie pro-vapotage.

Les autres pays font cependant eux aussi l’objet d’importantes campagnes d’influence pour réhabiliter l’image de la nicotine[6]. D’une façon similaire, « l’exemple » de la Suède, régulièrement mis en avant par l’industrie du tabac à chaque révision de la directive européenne sur les produits du tabac, est actuellement utilisé en vue de développer le marché des snus[7] et des sachets de nicotine[8] dans les autres pays.

Cette pression des industriels s’observe tout particulièrement à l’occasion des conférences des parties (COP) de la CCLAT, qui se tiennent tous les deux ans. Les industriels du tabac sont très actifs directement et indirectement à travers des organisations pro-vapotage pour tenter d’influencer le contenu des décisions.

Mots-clés : Royaume-Uni, lobbying, tierces parties,  vapotage, cigarette électronique, lobbying pro-vape, Philip Morris, British American Tobacco, World Vapers’ Alliance, Fondation pour un monde sans fumée

©Génération Sans Tabac

MF


[1] Kenber B, Revealed: how tobacco giants are bankrolling secret pro-vaping campaign, The Times, publié le 14 décembre 2023, consulté le 27 décembre 2023.

[2] Peter Lee, Tobacco Tactics, mis à jour le 4 février 2020, consulté le 27 décembre 2023.

[3] Baenziger ON, Ford L, Yazidjoglou A, Joshy G, Banks E, E-cigarette use and combustible tobacco cigarette smoking uptake among non-smokers, including relapse in former smokers: umbrella review, systematic review and meta-analysis, BMJ Open, 11 (3) (2021 Mar 30), Article e045603

[4] L’astroturfing, ou l’art de créer de faux mouvements populaires, The Conversation, publié le 3 janvier 2023, consulté le 27 décembre 2023.

[5] CHRE, Tobacco Tactics, mis à jour le 15 décembre 2023, consulté le 27 décembre 2023.

[6] Horel S, Keyzer T, Schram E et Karanikas H, Petites ficelles et grandes manœuvres de l’industrie du tabac pour réhabiliter la nicotine, Le Monde, publié le 19 décembre 2020, consulté le 28 décembre 2023.

[7] Sachets de tabac se plaçant entre la gencive et la lèvre.

[8] Sachets de nicotine se plaçant entre la gencive et la lèvre, souvent confondus avec les snus.

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 3 janvier 2024