Une ancienne députée britannique rejoint l’industrie du tabac
17 avril 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 14 avril 2025
Temps de lecture : 6 minutes
Le 10 avril 2025, il a été rendu public que l’ancienne députée conservatrice britannique Penny Mordaunt, qui a occupé plusieurs fonctions ministérielles de haut niveau, notamment en tant que secrétaire à la Défense et présidente de la Chambre des communes, a accepté un poste de consultante auprès de British American Tobacco (BAT), l’un des principaux acteurs mondiaux de l’industrie du tabac.
Penny Mordaunt a accepté un poste de conseillère en « réduction des risques » auprès du fabricant de tabac[1].
Une nomination de haut niveau dans l'industrie du tabac
Mme Mordaunt a rejoint le Transformation Advisory Board de BAT, un organisme créé par l'entreprise pour apporter des perspectives externes sur son évolution stratégique à long terme. Selon des documents rendus publics, elle devrait consacrer 25 heures de travail de conseil en échange d'un paiement de 10 000 livres sterling (environ 11 500 euros). Ses responsabilités comprennent le conseil à BAT sur la stratégie mondiale, la gouvernance d'entreprise et, plus particulièrement, sur les questions liées à la réduction des risques. La société de tabac a déclaré que ses connaissances devraient éclairer la manière dont BAT gère la réglementation, l'engagement des parties prenantes et sa transition vers ce qu'elle décrit comme des produits « à risque réduit ».
Cette nomination a été formellement évaluée par le Comité consultatif sur les nominations dans les entreprises (Advisory Committee on Business Appointments, ACOBA) du gouvernement britannique, qui l'a approuvée sous certaines conditions. Mme Mordaunt n'est pas autorisée, pendant deux ans, intervenir auprès du gouvernement britannique sur ces sujets ou à utiliser les informations privilégiées obtenues pendant son mandat au profit du fabricant. L’ACOBA a reconnu que si Mme Mordaunt n’a eu aucun contact direct avec BAT durant son mandat, sa proximité avec les cercles décisionnels et les hautes fonctions qu’elle a exercées au sein du gouvernement pourraient conférer à ses nouvelles responsabilités une apparence d’influence indue[2].
La nomination de Penny Mordaunt intervient quelques mois seulement après la perte de son siège lors des élections législatives de 2024. Au cours la législature où elle était députée, elle présidait la Commission des affaires parlementaires et de la législation, instance chargée de l’organisation du programme législatif du gouvernement. À ce titre, elle s’est abstenue de voter sur le Tobacco and Vapes Bill, projet de loi majeur en matière de santé publique porté par le Premier ministre Rishi Sunak, visant à interdire la vente de tabac à toute personne née après 2009 — une mesure soutenue par l’ensemble des autorités sanitaires.Son nouveau rôle a suscité des interrogations, non seulement en raison du calendrier de ce contrat juste après l’exercice d’un mandat, mais aussi parce que BAT tire encore environ 80 % de ses revenus mondiaux des produits traditionnels à base de tabac combustible. En dépit de son engagement déclaré à passer à des alternatives telles que les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine à usage oral, l’entreprise demeure avant tout une entreprise de tabac. En outre alors que BAT commercialise ces produits comme étant moins nocifs, les experts en santé publique continuent de mettre en garde contre le fait que le modèle commercial de base de l'entreprise reste centré sur la promotion de la dépendance, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire.
Une crise de confiance grandissante dans l'intégrité politique et la lutte antitabac
L'annonce a été vivement condamnée par les défenseurs de la santé, les ONG et les politiciens du Royaume-Uni et à l’international. La principale préoccupation est que le rôle de Mordaunt est en contradiction directe avec les obligations du Royaume-Uni en vertu de la Convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac (CCLAT de l'OMS), en particulier l'article 5.3, qui appelle les gouvernements à protéger les politiques de santé publique contre les intérêts commerciaux et autres de l'industrie du tabac.
Des organisations de santé telles qu'Action on Smoking and Health (ASH) ont souligné que l'engagement autoproclamé de BAT en faveur de la réduction des risques est compromis par sa dépendance commerciale continue à l'égard de produits mortels. Hazel Cheeseman, directrice générale d'ASH, a déclaré que « tant que l'activité de BAT sera principalement basée sur la vente de cigarettes, ses conseils consultatifs ne seront guère plus qu'une tentative de gagner en légitimité par la proximité d'anciens fonctionnaires » et responsables publics.
Cette controverse n'est pas isolée. Ces dernières années, des coalitions de santé publique au Royaume-Uni ont appelé à plusieurs reprises les députés à refuser les cadeaux, les invitations et les engagements professionnels avec des industries liées aux dommages causés à la santé publique, notamment le tabac, l'alcool et les aliments ultra-transformés[3]. Dans une lettre ouverte de 2024 signée par plus de 100 organisations, ces dernières avertissaient que de telles relations risquent de fausser l'élaboration des politiques et de retarder les interventions essentielles. Le nouveau rôle de Mme Mordaunt semble confirmer ces craintes.
Parallèlement, une enquête récente a révélé que l'industrie du tabac, y compris BAT, s'est activement employée à retarder et affaiblir le plan de génération sans tabac du gouvernement britannique[4]. Les tactiques utilisées comprenaient le lobbying, la mobilisation de groupes de façade et des tentatives de présenter la législation restrictive comme disproportionnée et assimilable à une ingérence de l'État dans les choix des individus. La stratégie de l'industrie continue de reposer sur un discours autour du choix, de l'innovation et de la réduction des risques, malgré les preuves de plus en plus nombreuses de son ciblage continu des jeunes et des populations vulnérables.
En soutenant l’activité de BAT, Mme Mordaunt offre une crédibilité et une ouverture politique à une entreprise qui n’a eu de cesse de s'opposer aux réformes de santé publique. Pour les acteurs de santé, cette nomination envoie un message inquiétant à un moment où le Royaume-Uni tente de se positionner comme un leader mondial dans la lutte antitabac.
AE
[1] Rowena Mason, Penny Mordaunt takes job advising one of world’s largest tobacco firms, The Guardian, publié le 10 avril 2025, consulté le 14 avril 2025
[2] Penny Mordaunt joins British American Tobacco, BBC, publié le 10 avril 2025, consulté le 14 avril 2025
[3] Génération sans tabac, Royaume-Uni : une Coalition exhorte les parlementaires à refuser les cadeaux des fabricants de tabac, d’alcool et de la malbouffe, publié le 4 septembre 2024, consulté le 14 avril 2025
[4] Génération sans tabac, Comment l’industrie du tabac et ses alliés ont tenté de miner le plan britannique pour une génération sans tabac, publié le 28 mars 2025, consulté le 14 avril 2025