Réduction des risques : comment l’industrie du tabac essaie d’imposer son argumentaire à Bruxelles
19 septembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 14 septembre 2026
Temps de lecture : 11 minutes
Une enquête du média d’investigation néerlandais Follow the Money[1], publiée le 4 septembre 2026, documente la manière dont l’industrie du tabac finance des travaux de recherche et des actions de lobbying pour diffuser, au sein des institutions européennes, l’idée que les cigarettes électroniques, les sachets de nicotine et le tabac chauffé seraient des produits à favoriser en les présentant comme moins nocifs que la cigarette. Sur les 33 eurodéputés ayant publiquement défendu la « réduction des risques », 24 avaient été en contact avec des représentants de l’industrie avant de prendre position. L’enquête met en lumière le rôle de l’eurodéputé suédois Charlie Weimers, intervenu au printemps 2026 devant le World Nicotine Congress à Bruxelles pour reprocher aux fabricants d’être « trop prudents, trop discrets, trop craintifs », et qui affirme désormais que « le lobby anti-nicotine » ferait plus de victimes que l’industrie du tabac elle-même.
Ces révélations s’inscrivent dans un contexte déjà documenté par la télévision publique suédoise SVT : rapportés à leur nombre, les eurodéputés suédois sont ceux qui rencontrent le plus fréquemment le lobby du tabac et de la nicotine, en violation de la disposition de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac laquelle oblige les Parties à protéger leurs politiques de santé des intérêts de l’industrie du tabac en limitant strictement les relations avec ses représentants. Au moment où l’Union européenne examine la révision de la directive sur la taxation du tabac et s’apprête à ouvrir celle de la directive sur les produits du tabac, ces éléments éclairent la façon dont le « modèle suédois », régulièrement mis en avant par l’industrie, est mobilisé pour peser sur la réglementation européenne.
Une stratégie de recherche et de lobbying au service d’un narratif
L’enquête de Follow the Money, menée avec le collectif Open Eyes et des chercheurs du centre médical universitaire d’Amsterdam, repose sur l’analyse de plus de 50 documents de lobbying et de politique publique produits entre 2020 et 2026, ainsi que sur les rapports annuels et présentations aux investisseurs des principaux cigarettiers. Elle établit d’abord l’enjeu économique : les nouveaux produits nicotiniques représentaient en 2025 plus de 40 % du chiffre d’affaires de Philip Morris International (PMI) et 18,2 % de celui de British American Tobacco (BAT), qui vise plus de 50 % à l’horizon 2035. Selon une présentation de PMI à ses investisseurs, ces produits génèrent environ 2,5 fois plus de revenus par unité que les cigarettes traditionnelles. L’enjeu de ces produits est un enjeu de marge et d’ordre financier pour ces fabricants et en aucun cas un enjeu de produits moins dangereux pour leurs consommateurs.
Pour accompagner cette croissance, les fabricants mobilisent un argumentaire santé. Pour l’imposer, ils investissent massivement dans la production scientifique. Depuis 2008, des chercheurs affiliés à PMI ont publié 551 articles scientifiques sur les nouveaux produits du tabac et autres produits de la nicotine, et 276 pour BAT. PMI indique d’ailleurs dans son rapport annuel que ses activités scientifiques visent à démontrer « que nos produits sans fumée ont un impact positif sur la santé publique ». Des chercheurs indépendants interrogés par Follow the Money soulignent les faiblesses méthodologiques de ces travaux : selon Sophie Braznell, de l’université de Bath, les études de PMI sur le tabac chauffé sont souvent trop courtes pour mesurer des effets sanitaires, et leurs questions de recherche, leur durée et leurs analyses sont conçues de manière à faire ressortir des résultats favorables, sans que tous les résultats soient systématiquement publiés. À cette recherche interne s’ajoutent des financements indirects : d’après Tobacco Tactics, PMI a versé 407 millions de dollars entre 2017 et 2023 à la Foundation for a Smoke-Free World, devenue Global Action to End Smoking, qui soutient des centres de recherche dans le monde entier.
L’enquête relève enfin les angles morts de cet argumentaire. « Moins nocif » ne signifie pas inoffensif : les revues de la littérature distinguent les produits. Les produits du tabac chauffé sont démontrés d’ores et déjà comme particulièrement toxiques étant des produits du tabac. Pour ce qui concere l’usage de la cigarette électronique, il est d’ores et déjà associé à des atteintes cardiovasculaires et respiratoires. Surtout, une large part des usagers ne substitue pas un produit à l’autre mais les cumule, ce qui peut conduire à un cumul de risques de nature différente. PMI reconnaît que 41 % des consommateurs de ses nouveaux produits fument également des cigarettes, une proportion qui atteint 67 % aux États-Unis, et l’Action conjointe européenne sur le contrôle du tabac (JATC) estime qu’environ 60 % des vapoteurs européens sont aussi fumeurs. Le narratif de la réduction des risques passe par ailleurs sous silence l’initiation de jeunes n’ayant jamais fumé. Quant aux sachets de nicotine, leurs effets sur la santé demeurent largement méconnus mais le caractère extrêmement addictifs des produits est établi, aggravant les risques d’une épidémie nicotinique.
Des eurodéputés suédois particulièrement utilisés parle lobby de la nicotine
Follow the Money a recensé 33 eurodéputés ayant publiquement soutenu la réduction des risques ; 24 d’entre eux avaient rencontré des représentants de l’industrie du tabac avant leurs déclarations. Les mêmes arguments se retrouvent dans des questions parlementaires, des amendements et des propositions européennes. Le cas de Charlie Weimers, eurodéputé des Démocrates de Suède (SD, groupe ECR), est emblématique : le registre de transparence de l’Union et d’autres sources font état de huit rencontres avec l’industrie depuis 2019. Interrogé par les journalistes, il a indiqué que sa position reposait sur « des résultats et des preuves, et non sur les intérêts d’une industrie particulière », et que ces rencontres relevaient du processus législatif normal.
Le discours qu’il a prononcé au World Nicotine Congress, événement organisé par l’industrie à Bruxelles et auquel les journalistes de Follow the Money n’ont pas été admis, a été analysé par le site d’information suédois Tobaksfakta[2]. L’eurodéputé y invite les fabricants à promouvoir plus activement le vapotage, les sachets de nicotine et les autres produits nicotiniques. Il affirme que « ce ne sont plus les fabricants de tabac qui tuent le plus de gens » mais « le lobby anti-nicotine ». Il qualifie l’opposition à ces produits de « moralisme » et critique le commissaire européen à la santé Olivér Várhelyi, accusé d’assimiler à tort les nouveaux produits aux cigarettes. Il demande également à l’industrie de financer des travaux chiffrant les décès imputables à la politique européenne, afin de les présenter au Premier ministre suédois. Anette Jansson, de la Fondation suédoise Cœur-Poumon, juge « effrayant que des parlementaires aussi mal informés représentent la Suède au sein de l’UE » et rappelle que la Suède, après des progrès réels, fait désormais face à « une véritable épidémie de dépendance à la nicotine chez les jeunes », conséquence du lancement de nouveaux produits destinés à assurer la pérennité des entreprises du secteur.
Ces éléments confirment un constat dressé dès août 2025 par la télévision publique suédoise SVT : rapportés à leur nombre, les eurodéputés suédois sont ceux qui, sur une année, ont déclaré le plus de rencontres avec le lobby du tabac, soit 14 réunions enregistrées par sept élus issus de quatre partis (Démocrates de Suède, Modérés, Chrétiens-démocrates et Sociaux-démocrates), avec des acteurs tels que Swedish Match, Skruf Snus, la Nordic Nicotine Pouches Alliance ou la World Vapers’ Alliance, alors même qu’aucun texte relatif au tabac n’était alors en discussion. Une actualisation publiée par SVT[3] en mai 2026 porte ce total à au moins 30 rencontres depuis 2024, dont huit pour Jessica Polfjärd (Modérés), seule élue suédoise siégeant en commission de la santé publique du Parlement européen. Plusieurs de ces élus justifient ces contacts par la volonté de « protéger le snus suédois ». Pour Gijs van Wijk, de Smokefree Partnership, l’industrie du tabac « n’est pas une industrie ordinaire : elle tire profit de la dépendance et de la mort », et l’absence de sanctions en cas de manquement à l’article 5.3 de la Convention-cadre, ratifiée par la Suède comme par l’Union européenne, constitue la principale faiblesse du dispositif.
Le « modèle suédois », levier d’influence sur les directives européennes
La Suède est régulièrement présentée à Bruxelles comme la preuve que la réduction des risques fonctionne, avec une prévalence de la consommation de cigarettes quotidienne tombée à environ 5 % de la population. Follow the Money rappelle pourtant que les autorités sanitaires suédoises attribuent d’abord ce recul aux politiques de lutte antitabac (hausses de la fiscalité, interdictions de fumer, respect de l’interdiction de vente aux mineurs), tandis que le gouvernement suédois et des eurodéputés tels que Charlie Weimers l’imputent au snus et aux sachets de nicotine. A cet égard, ce dernier reprend les arguments que BAT a adressés à la Commission européenne en réponse à la révision de la directive sur la taxation du tabac. Le cigarettier demande une fiscalité reflétant le « profil de risque plus faible » de ces produits. Ce narratif occulte le fait que la Suède n’est pas sortie de la nicotine : en 2025, 24 % des Suédois en consommaient quotidiennement, tous produits confondus, et l’usage du snus qui est un produit du tabac comme les ventes de sachets de nicotine ont fortement progressé chez les femmes. Ce discours est par ailleurs relayé par un réseau d’organisations dont les liens avec les financements de l’industrie du tabac sont documentés[4].
Au Conseil, la Suède a annoncé qu’elle voterait contre le texte en invoquant le niveau de taxation des sachets de nicotine ; la fiscalité relevant de l’unanimité, un seul État membre suffit à bloquer le dispositif, que les ministres des finances devraient réexaminer le 9 octobre 2026. Le calendrier politique suédois pèse directement sur ces négociations. Les élections législatives du 13 septembre 2026 interviennent la veille d'une réunion technique du Conseil consacrée à la directive, et les diplomates européens cités par Euractiv n'attendent guère d'avancées tant que Stockholm, en pleine négociation de coalition, ne disposera pas d'une position arrêtée[5]. Le snus et les sachets de nicotine occupent par ailleurs une place singulière dans le débat politique suédois : la défense de ces produits, présentés comme un intérêt national, fait l'objet d'un large consensus entre la coalition sortante et l'opposition sociale-démocrate, dont les élus figurent également parmi ceux qui ont rencontré l'industrie à Bruxelles. L’hypothèse d’une évolution de la position de la Suède apparaît ainsi comme peu probable alors même que le pays avait déjà contribué à retarder la présentation de la proposition de la Commission en 2022-2023.
L’influence de l’industrie s’observe jusqu’au Comité économique et social européen, où le rapporteur de l’avis sur cette directive, Matteo Borsani, par ailleurs directeur de la délégation européenne de la Confindustria chargée notamment de représenter les intérêts de Philip Morris, a invoqué le « modèle suédois » et le principe « moins de risque, moins de taxe ». Sans surprise, l’avis finalement adopté par cette commission préconise une fiscalité minimale faible sur ces produits, conformément à la position du secteur.
Ce même argumentaire est déjà mobilisé en vue de la révision de la directive sur les produits du tabac, attendue d’ici la fin de l’année, qui doit, entre autres traiter des arômes, des sachets de nicotine et des autres nouveaux produits. Sollicité par Follow the Money, PMI a déclaré accueillir favorablement « l’examen scientifique et le débat sur la réduction des risques », tout en reconnaissant que ses produits « ne sont pas sans risque et contiennent de la nicotine, qui crée une dépendance » ; BAT n’a pas répondu.
AE
[1] M. Hobma, I. van den Berg, L. Margottini, Big Tobacco stops Brussels from getting tough on vaping, despite proven harm, Follow the Money, publié le 4 septembre 2026, consulté le 11 septembre 2026
[2] Tobaksfakta, Svenska EU-politiker i flest möten med tobakslobbyn, SVT Nyheter, publié en août 2025, consulté le 11 septembre 2026
[3] Svenska EU-politiker hade minst 30 möten med snuslobbyister, publié le 27 mai 2026,consulté le 11 septembre 2026
[4] Le « modèle suédois » : derrière l’argumentaire, un réseau de lobbying proche de l’industrie du tabac, Génération sans tabac, publié le 8 août 2026, consulté le 11 septembre 2026
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