Les pays européens à faible taxation du tabac sont appelés par les experts de santé à rattraper leur retard
3 février 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 29 janvier 2026
Temps de lecture : 10 minutes
En janvier 2026, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé un nouvel appel en faveur d’un renforcement de la fiscalité sur les produits du tabac, rappelant que la taxation constitue le levier le plus efficace de santé publique. L’efficacité de la mesure en a fait l’un des premiers articles du traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), indispensable à toute stratégie de réduction de la consommation de ces produits. De fait, l’Europe connaît une vague de hausses fiscales touchant les produits du tabac et, de plus en plus, les autres produits de la nicotine non thérapeutiques. Cette mesure est presque systématiquement justifiée par des objectifs de santé publique, en particulier la réduction de la consommation, la prévention de l’initiation chez les jeunes et la diminution des inégalités sociales de santé. Cependant, plusieurs pays comme l’Italie, le Luxembourg et la Suisse accusent encore un fort retard, d’où l’appel de plusieurs experts de santé à franchir le pas d’une taxation accrue, alors que l’Union européenne pourrait prochainement décider d’une harmonisation fiscale.
Une campagne pour augmenter le prix du tabac en Italie
Plusieurs associations italiennes de santé ont lancé une campagne nationale visant à instaurer une taxe d’accise fixe d’une valeur d’au moins 5 € sur les cigarettes et les nouveaux produits (cigarettes électroniques et tabac chauffé)[1]. Cette initiative s’inscrit dans un contexte sanitaire préoccupant : le tabagisme est responsable d’environ 93 000 décès prématurés et évitables chaque année en Italie. Les pathologies associées incluent notamment les cancers (dont celui du poumon est causé à 90 % par le tabagisme), les maladies cardiovasculaires, ainsi que de graves maladies respiratoires telles que la bronchite chronique (BPCO) et l'emphysème.
Les organisations à l’origine de la pétition soulignent que l’augmentation du prix du tabac constitue le moyen le plus efficace pour réduire la consommation, en particulier chez les jeunes et les populations à faibles revenus. De nombreuses études montrent qu’une hausse significative des prix entraîne une baisse de la demande, avec dans le cas présent une baisse estimée de 37 % de la consommation pour une augmentation de 5 € du prix des cigarettes.
Selon l’Association italienne d'oncologie médicale (AIOM), la Fondation AIOM, la Fondation AIRC pour la recherche sur le cancer et la Fondation Umberto Veronesi, cette mesure pourrait prévenir des milliers de décès. Elle permettrait également de réduire le poids économique des maladies liées au tabagisme sur le système de santé, dont les coûts directs et indirects s’élèvent à 26 milliards d’euros.
La proposition prend la forme d’une pétition en faveur d’une loi d’initiative populaire, visant à inscrire cette hausse de prix dans la législation. Cinquante mille signatures sont nécessaires pour soumettre le projet de loi au Parlement, qui l'examinera ensuite.
Au-delà de l’aspect fiscal, la campagne cherche à renforcer la sensibilisation du public aux risques du tabagisme et à encourager un débat plus large sur la prévention. De nombreux professionnels de santé soutiennent cette démarche en vue d’une hausse significative des taxes. Ils la considèrent comme essentielle, pour réduire le tabagisme. L’enjeu est de taille : ce dernier touche 18,2 % de la population adulte et 10 % des moins de 19 ans[2].
« L’expérience internationale a démontré qu’augmenter drastiquement le prix des cigarettes est une stratégie efficace pour réduire significativement le nombre de fumeurs », a conclu Massimo Di Maio, président de l’AIOM[3].
Les acteurs de santé au Luxembourg dressent un constat similaire
Dans un nouveau rapport, l’Observatoire de la santé a dressé la liste des mesures les plus efficaces pour lutter contre les maladies chroniques (cancers, maladies cardiovasculaires, respiratoires, troubles mentaux, musculosquelettiques, diabète, maladies du système nerveux, dépression). Ces dernières représentent 73 % des décès survenus en 2023 au Luxembourg[4]. Le tabagisme a été identifié comme le facteur commun et le principal facteur de risque parmi les 4 comportements évitables favorisant la survenue de ces maladies.
Les auteurs du rapport constatent que les dispositions de la CCLAT de l’OMS ont été partiellement mises en œuvre au Luxembourg. En particulier en matière de fiscalité : « les produits du tabac restent peu coûteux et faiblement taxés », et « augmenter le prix du tabac pourrait entraîner une réduction rapide et significative du fardeau des maladies chroniques. Plus l’augmentation du prix du tabac est importante, plus les bénéfices pour la santé publique sont grands », notamment chez les personnes ayant un faible niveau d’éducation qui sont davantage touchés par le tabagisme.
En 2024, les droits d’accises pour un paquet de 20 cigarettes étaient de 2,86 € au Luxembourg, contre 3,63 € en Allemagne, 6,22 € en Belgique et 7,45 € en France, constatent les auteurs du rapport.
Alors qu’une hausse de prix de 10 % permettrait de réduire la consommation d’environ 3 % au Luxembourg, les autorités pourraient même réduire le tabagisme de 30 % en doublant immédiatement les taxes et par ricochet le prix des produits du tabac. Cette première hausse massive serait suivie d’autres hausses significatives de 10 % chaque année pendant quatre ans. Selon l'Observatoire, l'effet de la hausse de prix serait visible dès les cinq premières années, voire plus tôt.
Cette politique de hausse est soutenue par la population : un récent sondage réalisé en 2025 indiquait que plus de sept résidents sur dix se déclaraient favorables à une augmentation du prix de tous les produits du tabac.
Dans un pays où le niveau de vie par habitant compte parmi les plus élevés au monde, cette accessibilité financière des produits du tabac se traduit par une prévalence élevée. Au Luxembourg, en 2022, 19,1 % des adolescents âgés de 11 à 18 ans avaient déjà consommé du tabac au cours de leur vie.
Cette politique de faible taxation des produits du tabac au Luxembourg est délibérée de la part des gouvernements. Elle vise à attirer les fumeurs des pays frontaliers alentour où les prix du tabac sont sensiblement plus élevés. Il s’agit purement et simplement d’un dumping fiscal concernant le tabac et d’autres produits comme l’alcool, rendu possible par le sur-approvisionnement de ce marché par les fabricants de tabac.
En Suisse, des experts tirent également l’alarme
L’Association suisse pour la prévention du tabagisme a récemment alerté qu’une fiscalité faible, largement influencée par les intérêts de l’industrie du tabac, continue de nuire gravement à la santé de la population[6]. En Suisse, la taxation des cigarettes est pratiquement inchangée depuis 2013, résultat d’une opposition persistante et organisée du lobby pro-tabac au sein du Parlement.
L’association cite notamment le faible prix des paquets de cigarettes (équivalent à environ 9,80 €), des sachets de nicotine (environ 4,25 €) et du tabac chauffé (environ 9,26 €). Cette tarification est moindre à celle de pays comme la Finlande, la France, l’Irlande et le Royaume-Uni où la progression de la fiscalité a largement fait augmenter le prix des produits.
Quant aux produits du tabac chauffé, ceux-ci bénéficient toujours d’un traitement fiscal de faveur, avec un taux d’imposition d’environ 16 %, ce que l’association juge largement insuffisant au regard de leurs risques sanitaires et de leur popularité croissante. Enfin, l’association souligne que les cigarettes électroniques et leurs e-liquides ont longtemps échappé à toute fiscalité spécifique en dépit de leur caractère addictif et toxique.
Vers une possible harmonisation fiscale de la taxation du tabac et de la nicotine en UE, sous réserve de combattre un lobbying agressif
Hormis pour la Suisse qui ne fait pas partie de l'Union européenne et bien que la politique fiscale demeure une compétence des États membres, les discussions sur l’harmonisation fiscale de la taxation du tabac en UE ont franchi une étape importante en 2025, avec la proposition de la Commission européenne de réviser la directive sur la taxation du tabac (Directive 2011/64/UE), un cadre resté inchangé depuis plus d’une décennie.
Cette révision vise à relever les taux minimaux d’accise, en relevant le prélèvement minimum européen sur le tabac de 90 € à 215 € pour 1 000 cigarettes, à réduire les écarts de prix entre États membres et à étendre la fiscalité à l’ensemble des produits contenant de la nicotine, y compris le tabac chauffé, les e-liquides et les sachets de nicotine.
L’objectif est à la fois de renforcer l’efficacité des taxes comme outil de santé publique et d’adapter la fiscalité aux évolutions rapides du marché, en cohérence avec la stratégie européenne de lutte contre le cancer. La Commission souligne que les disparités actuelles de taxation affaiblissent l’impact dissuasif des prix et favorisent les achats transfrontaliers.
Une entrée en vigueur autour de 2028 serait possible, sous réserve de l’issue des négociations législatives en cours, et que les États membres luttent contre le très fort lobbying de l’industrie du tabac et ses représentants, qui s’efforce de ralentir voire annuler cette mise en œuvre.
À titre d’exemple, la Commission européenne soupçonne que des milliers de commentaires favorables à l'industrie, apparus en quelques minutes dans la consultation publique relative à la proposition de hausse des taxes sur le tabac de l'UE, constituaient non pas des retours individuels mais « probablement » une tentative coordonnée de fausser les réactions du public[1]. Des contributions falsifiées, prétendument émanant d'experts en santé publique, ont aussi été reçues.
David Boublil, du service fiscal de la Commission, a prévenu que le lobbying de l'industrie du tabac sur ce dossier était « gigantesque », sachant que la mobilisation citoyenne et le spam dans les consultations politiques en ligne est une stratégie d’influence de longue date des industriels et leurs alliés.
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[1]Sonia Orrù, Aumento prezzo sigarette: parte la campagna per la salute, Unica Radio, publié le 28 janvier 2026, consulté le 29 janvier 2026
[2]Drope J, Hamill S, Country profile: Italy, Tobacco Atlas, New York: Vital Strategies and Economics for Health, mis à jour en 2025, consulté le 29 janvier 2026
[3]Smoking, 27% of cancer cases and 26 bn costs: Italy's first campaign to increase the price of cigarettes by 5 euro, Il Sole 24 Ore, publié le 23 janvier 2026, consulté le 29 janvier 2026
[4]Ducomble T, Rausch K, Seuring T, Urbain M, Chiolero A, Gesond Gesellschaft duerch Präventioun. Alléger le fardeau des maladies chroniques au Luxembourg : Évaluation des principaux déterminants de la santé pour guider les interventions de prévention primaire, Observatoire national de la santé, publié en 2026, consulté le 29 janvier 2026
[5]Pour protéger votre santé, le Luxembourg devrait... les taxer beaucoup plus, RTL Infos, publié le 28 janvier 2026, consulté le 29 janvier 2026
[6]Luciano Ruggia, 2026 : L’Europe hausse la fiscalité sur tabac et nicotine. La Suisse regarde ailleurs, Association suisse pour la prévention du tabagisme, publié le 23 janvier 2026, consulté le 29 janvier 2026
[7]Rory O’Neill, EU Commission suspects ‘coordinated’ interference in tobacco tax feedback, Politico, publié le 27 janvier 2026, consulté le 29 janvier 2026