La promotion des produits sans fumée en Suède est poussée par l’industrie du tabac et de la nicotine
16 août 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 19 août 2025
Temps de lecture : 6 minutes
Depuis plusieurs années, la Suède s’est fixée pour objectif de devenir une société « sans fumée », soit une prévalence tabagique quotidienne des adultes de moins de 5 %. Pour atteindre cette ambition, le pays a largement adopté des mesures antitabac fortes qui ont été rigoureusement appliquées, ainsi qu'encouragé l’usage de produits nicotiniques sans combustion, comme le snus ou les sachets de nicotine, présentés comme des alternatives moins nocives à la cigarette. La chercheuse Louise Adermark, professeure en pharmacologie à l’université de Göteborg, estime que cette orientation politique a été trop fortement influencée par des intérêts industriels. Elle souligne que bien que l’usage du snus soit courant en Suède, les effets réels de ces produits à long terme restent insuffisamment connus[1].
La Suède face au tabagisme, une stratégie singulière
En 2024, la Suède atteignait une prévalence tabagique quotidienne ou occasionnelle des adultes de 10,9 % et une prévalence tabagique quotidienne adulte de 5,4 %. Ce chiffre descend même à 4,5 % si l’on exclut les personnes issues de l’immigration, ce que certains défenseurs de la réduction des risques utilisent pour affirmer que la Suède a déjà atteint son objectif. Mais cette manière de présenter les données est critiquée par plusieurs experts en santé publique, qui la jugent trompeuse.
Niclas Malmberg, membre du think tank Tobaksfakta, souligne que le tabagisme est aujourd’hui beaucoup plus répandu chez les personnes immigrées. Des actions ciblées sont menées dans les quartiers concernés et dans certains lieux de culte pour y renforcer la prévention. Le député Tobias Andersson, du parti des Démocrates de Suède, affirme que les comportements à risque sont difficiles à modifier dans ces groupes, souvent en raison d’un manque de confiance envers les autorités.
Consommation globale en hausse et perception erronée du risque
Si le tabagisme recule, l’usage global de nicotine et de tabac progresse en Suède. En effet, les produits comme les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine, bien que sans combustion, contiennent de la nicotine et ne sont pas sans risque.
D’après Lisa L. Ermann, spécialiste de la prévention au sein de la Swedish Cancer Society, la part de la population consommant des produits à base de tabac ou de nicotine est passée de 25 % à 28 % en deux ans. Elle précise que les enquêtes peuvent sous-estimer la consommation réelle, notamment selon la formulation des questions (« parfois » vs « occasionnellement », « actuellement » vs « quotidiennement »).
Chez les plus de 45 ans, le taux de fumeurs quotidiens est le plus élevé. Toutefois, chez les 16-29 ans, ce sont les fumeurs occasionnels qui prédominent, à 9,6 %. Le snus reste très populaire chez les hommes, ce qui contribue à un taux de tabagisme relativement faible comparé au reste de l’Europe. À l’inverse, les femmes, notamment les plus jeunes, sont davantage utilisatrices de sachets de nicotine.
Ermann insiste sur le fait que le snus n’est pas un produit de sevrage. Certaines études suggèrent même que l’usage de snus ou de cigarettes électroniques pourrait augmenter le risque de commencer à fumer à long terme. L’arrivée sur le marché des sachets de nicotine a modifié les tendances d’usage, avec un marketing ciblant plus fortement les jeunes femmes.
En 2024, 21,5 % des hommes âgés de 16 à 84 ans utilisent le snus quotidiennement, contre 5,9 % des femmes du même âge qui consomment des sachets de nicotine.
Défis de la communication en santé publique et accès aux traitements
La communication en santé publique reste un enjeu complexe, souvent entravé par un manque de moyens. Plusieurs experts suédois reconnaissent que, malgré leur implication, leurs propres enfants utilisent des sachets de nicotine, preuve que l'information ne suffit pas toujours.
Des campagnes perçues comme trop moralisatrices ou répressives peuvent avoir un effet inverse, en suscitant une forme de rébellion, en particulier chez les jeunes.
En Suède, les médecins généralistes recommandent généralement d’arrêter de fumer, mais abordent beaucoup plus rarement la question de l’usage de snus ou de sachets de nicotine, comme le note le cardiologue Magnus Lundback, également chercheur à l’Institut Karolinska. Il constate que l’usage prolongé de snus peut entraîner une rigidité des vaisseaux sanguins et altérer la réponse à certains traitements, comme la nitroglycérine.
Lundback critique l’idée largement partagée selon laquelle le snus serait « bon pour la santé ». Il estime que le discours de l’industrie influence fortement les décisions politiques en Suède.
Il distingue les traitements médicaux de sevrage, utilisés sur quelques semaines, des produits nicotiniques commerciaux, conçus pour remplacer la cigarette sans viser l’arrêt total. « L’objectif n’est pas de se libérer de la nicotine, mais simplement de l’utiliser autrement », résume-t-il.
Il reconnaît que les traitements actuels sont imparfaits, mais que les alternatives proposées par l’industrie ne sont pas une meilleure solution. Si elles l’étaient, selon lui, la question ne se poserait plus.
Dans son discours, l’industrie promeut une approche dite de « réduction des risques » : il ne s’agit plus d’éliminer l’usage de nicotine, mais d’en proposer des formes jugées « moins nocives » que la cigarette. En Suède, cette stratégie a été soutenue politiquement, notamment par l’inscription officielle en 2024 du principe de réduction des risques dans la politique nationale de santé publique.
Ce positionnement est exploité par l’industrie du tabac pour renforcer ses efforts de lobbying dans les autres États membres. En valorisant l’expérience suédoise, elle cherche à convaincre les décideurs politiques que ces produits peuvent contribuer aux objectifs européens de réduction du tabagisme à l’horizon 2040. Cette stratégie repose sur un récit simplificateur et orienté, qui occulte une partie importante de la réalité.
Récemment, la Suède a même été récompensée par la World Vapers’ Alliance, soutenue par l’industrie, pour ses « performances remarquables » dans la réduction du tabagisme. L’association a insisté sur une corrélation positive, selon elle, entre la baisse du taux de tabagisme du pays et l’usage global de la nicotine (sachets, snus, e-cigarettes) très élevé, notamment chez les jeunes[2].
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[1]Raman Sandhya, Sweden’s push for smokeless products leads some to wonder about risks, Roll Call, publié le 6 août 2025, consulté le 7 août 2025
[2]Génération sans tabac, Réduction du tabagisme : la World Vapers’ Alliance, soutenue par l’industrie, met en avant certains États membres, publié le 11 juillet 2025, consulté le 7 août 2025