Enquête sur les nouveaux produits : les tactiques de ciblage et de désinformation de l’industrie du tabac
25 mars 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 9 avril 2026
Temps de lecture : 6 minutes
L’enquête « Vapoteuses, l’empire de la clope contre-attaque », diffusée dans l’émission Complément d'enquête de France 2, met en lumière l’ampleur économique et stratégique du marché de la cigarette électronique, désormais largement dominé par les grands groupes du tabac comme Philip Morris et British American Tobacco[1]. Selon les données présentées, plus de 3 millions de Français utilisent aujourd’hui la cigarette électronique, un chiffre en forte progression ces dernières années.
Ce développement rapide représente des profits considérables pour ces acteurs économiques : le marché français de la cigarette électronique est estimé à près de 1,6 milliard d’euros de chiffre d’affaires.
Une stratégie de reconquête du marché de la nicotine par les industriels
L’enquête rappelle que les principales multinationales du tabac – Philip Morris International, Imperial Brands, British American Tobacco – ont racheté ou développé leurs propres marques de cigarettes électroniques, cherchant à conserver leur domination sur le marché de la nicotine.
À l’échelle mondiale, ces groupes investissent des milliards de dollars dans les produits dits « alternatifs », incluant les cigarettes électroniques les produits du tabac chauffé mais aussi les sachets de nicotine.
En France, le tabagisme classique reste élevé : environ 25 % des adultes consomment du tabac (quotidiennement ou occasionnellement). La proportion de consommateurs de cigarettes électroniques est plus limitée. Parmi les 8,3 % de vapoteurs réguliers, la majorité d’entre eux sont des fumeurs, « vapofumeurs ».
L’évolution de la consommation qui intéresse cependant essentiellement ces industriels est celle des jeunes. Les enquêteurs rappellent qu’à 17 ans, un adolescent sur deux a déjà essayé la cigarette électronique, et au même âge, le vapotage quotidien a triplé, passant de 1,9 % à 6,2 % entre 2017 et 2022, alors même que le phénomène des puffs (cigarettes électroniques jetables) n’était pas intervenu.
Un marché qui cible les jeunes et tente d’échapper à toute réglementation
Le reportage analyse ce marché avec une diversification des produits : dispositifs jetables et e-liquides aux arômes variés (fruités, sucrés…), particulièrement populaires chez les jeunes.
Les opérations marketing sont multiples. Elles prennent la forme d’opérations commerciales dans les bureaux de tabac, de panneaux publicitaires dans l’espace public, de la promotion sur les réseaux sociaux et dans les festivals de musique. Elles peuvent aussi renvoyer à une approche similaire à celle des produits technologiques ou lifestyle. Depuis 2016, la publicité directe ou indirecte en faveur des produits du vapotage est pourtant interdite en France.
Serdar Kaya, le président de la Confédération des buralistes, prétend qu’il y aurait trop de lois et que les buralistes ne pourraient pas toutes les connaître. Pourtant, les buralistes bénéficient d’une formation concernant tout particulièrement leurs obligations à l’égard des dispositions du code de la santé publique et en particulier le volet relatif à la stricte réglementation de la publicité pour ces produits. De même, les enquêtes indépendantes menées par le Comité national contre le tabagisme (CNCT) ont encore récemment alerté sur l’ampleur des infractions commises par les buralistes à ce sujet.
Parallèlement, les modalités d’approvisionnement sont diversifiées. L’enquête évoque notamment la multiplication de produits, y compris de produits « hors normes » vendus en ligne.
Désinformation, financements de tierces parties, amendements téléguidés… : une large panoplie pour faire passer ses intérêts
Le reportage décrypte tout particulièrement l’allégation de « 95 % moins nocifs » affirmée à de multiples reprises pour désigner les nouveaux produits par rapport aux cigarettes classiques. Ces allégations sont même reprises par des décideurs publics comme l’ancien ministre de la Santé Olivier Véran. Pourtant, cette affirmation ne repose que sur une seule étude de 2015, financée par Euroswiss Health, liée à British American Tobacco et que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a qualifiée de « slogan marketing » ne correspondant à aucune réalité. Dans son récent rapport, l’Agence a réitéré la persistance d’incertitudes quant aux effets à long terme du vapotage, qui comporte des risques respiratoires, voire cardiovasculaires et potentiellement cancérogènes.
Le reportage s’intéresse également au rôle du Pr. David Khayat, ancien Président de l’Institut national du cancer, devenu consultant pour le cigarettier Philip Morris dans la défense de son produit de tabac chauffé. Cette information révélée en France il y a quelques années n’est pas systématiquement affichée par l’intéressé qui le mentionne essentiellement dans ses activités au Maghreb. Ainsi, Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé et elle-même ancienne présidente de l’Institut du cancer, interrogée à ce sujet, déclare ne pas être informée de cette collaboration.
Le rôle de ces tierces parties est notamment de susciter la confiance auprès de décideurs publics et de faire passer des textes favorables aux intérêts des industriels. Tel est notamment le cas du député Charles de Courson qui au long de ces dernières années n’a eu de cesse de porter des amendements provenant du cigarettier.
Dans ce contexte, les experts de santé publique dont le Comité national contre le tabagisme (CNCT) appellent, d’une part, à mieux informer les consommateurs et à encadrer strictement l’ensemble des produits autorisés sur le marché, et d’autre part, rappellent l’importance d’appliquer les dispositions concernant la protection des politiques publiques pour que les origines des amendements déposés au niveau du tabac et de ses nouveaux produits soient clairement identifiées.
Au croisement d’intérêts économiques catégoriels puissants et de préoccupations sanitaires, la cigarette électronique et le tabac chauffé apparaissent ainsi comme un nouveau terrain stratégique pour l’industrie du tabac, bien décidée à maintenir son influence sur le marché mondial de la nicotine, confirmant le constat d’une autre enquête télévisée sur le même sujet parue en janvier 2026.
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[1]"Complément d'enquête". Vapoteuses, l'empire de la clope contre-attaque, France Info, publié le 17 mars 2026, consulté le 23 mars 2026