En Suisse, une enquête sur les liens entre le milieu de la recherche académique et l’industrie du tabac

25 février 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 3 mars 2026

Temps de lecture : 9 minutes

En Suisse, une enquête sur les liens entre le milieu de la recherche académique et l’industrie du tabac

Plus de la moitié des hautes écoles suisses ont entretenu des relations avec l’industrie du tabac au cours des six dernières années, selon une enquête de Transparency and Truth[1]. Cette analyse s’appuie sur une évaluation réalisée par l’association de prévention OxySuisse, principalement financée par le Fonds de prévention du tabagisme de la Confédération. L’organisation indique avoir mis plus de deux ans à obtenir l’accès aux contrats et documents encadrant les collaborations entre institutions académiques et entreprises du tabac. Dans le contexte des scandales scientifiques internationaux actuels, OxySuisse alerte sur un risque pour l'intégrité scientifique de la communauté académique suisse et a mis en place un dispositif sécurisé pour les lanceurs d'alerte.

Plus de la moitié des institutions ciblées entretiennent des liens avec l’industrie du tabac, quatre refusent toute transparence

OxySuisse, qui milite « pour une Suisse libre de l'influence de l'industrie du tabac », a adressé à 31 universités, hautes écoles spécialisées, écoles polytechniques fédérales et hôpitaux universitaires sur tout le territoire des demandes d'accès à leurs documents. Ces demandes ont été soumises entre avril 2024 et février 2025, sur la base de la législation fédérale et cantonale en matière de transparence, couvrant les contrats passés par ces organisations lors de la période 2019-2024. La demande de documents a été complétée par des recherches approfondies sur les sites web des universités et des fabricants de tabac, ainsi que sur des plateformes en ligne telles que LinkedIn, Google Scholar, PubMed et Google. Cette approche a permis d'identifier certaines collaborations ou liens avec l'industrie du tabac qui n'avaient pas été mentionnés par les institutions étudiées. Les données ont été analysées afin de déterminer l'existence et la nature des collaborations entre ces institutions d’enseignement et de recherche avec l'industrie du tabac, ainsi que le niveau de transparence des établissements, évalué notamment par la transmission des documents demandés.

Il en est ressorti que parmi les structures ayant répondu, 16 d’entre elles ont coopéré un total de 29 fois avec l’industrie du tabac pendant la période d’investigation couverte, dont 23 fois avec Philip Morris. Les institutions relevant du domaine des Écoles polytechniques fédérales (domaine des EPF) sont les plus concernées avec 11 collaborations, suivies des universités cantonales (10) et des hautes écoles spécialisées (7). Une collaboration implique des hôpitaux universitaires.

Les formes de coopération identifiées sont diverses : recherches et publications conjointes, activités d'enseignement, ateliers financés par l'industrie, contrats de recherche et thèses de doctorat conjointes.

Le cas de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) illustre ces relations. Son porte-parole a affirmé qu’aucun contrat n’avait été signé avec des entreprises du tabac ces cinq dernières années. Toutefois, des collaborations avec Philip Morris International apparaissent à travers des travaux de master, des stages rémunérés et des mandats de conseil. Selon l’enquête, plus de 30 étudiants auraient rédigé leur mémoire chez Philip Morris ces dernières années, et un nombre similaire y aurait effectué un stage.

D’autres établissements sont également mentionnés, notamment l’ETH Zurich, les universités de Berne, Fribourg, Lucerne, Neuchâtel et Saint-Gall, ainsi que plusieurs hautes écoles spécialisées et l’Hôpital universitaire de Bâle. Dans la majorité des cas, Philip Morris apparaît comme partenaire.

Les études réalisées pour l’industrie posent de graves enjeux sociaux et d’éthique. À titre d’exemple, en 2020, le professeur d'économie Christoph Schaltegger de l'Université de Lucerne a mené une étude commandée par Swiss Cigarette, l'association représentant les trois multinationales du tabac opérant en Suisse (BAT, JTI et PM). La principale conclusion de cette étude est que le tabagisme génère un bénéfice économique net pour la société suisse, principalement en raison du décès prématuré des fumeurs, qui restent moins longtemps dans le système d'assurance vieillesse et survivants. Bien que ces résultats aient été rapportés par la SRF (télévision publique germanophone), en pleine campagne politique sur l'initiative « Enfants sans tabac », l'étude n'a jamais été publiée ni évaluée par des pairs.

En tant qu'établissements publics, les universités sont tenues de divulguer ces informations conformément à la législation en vigueur sur la transparence. Pourtant, quatre institutions ont refusé de fournir les contrats relatifs à ces collaborations, en violation de la loi sur la transparence. Dans plusieurs cas, OxySuisse a dû engager des poursuites judiciaires pour obtenir l'accès aux documents, certaines procédures étant toujours en cours.

La Fachhochschule Nordwestschweiz, par exemple, a collaboré avec Philip Morris sur un projet lié aux reins artificiels mais refuse de publier les contrats correspondants, malgré une décision des autorités cantonales en faveur de leur divulgation.

D’autres institutions, telles que le Paul Scherrer Institut, l’Empa et la Haute École du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (Hepia), ont signé des clauses de confidentialité avec l’industrie du tabac, même lorsqu’aucune recherche commune n’a abouti. L’Empa précise désormais interdire à ses collaborateurs toute coopération avec ce secteur.

L’industrie utilise la recherche et le prestige universitaire pour orienter et perturber le débat scientifique

L’industrie du tabac s’insinue depuis longtemps dans la recherche scientifique, visant à défendre ses intérêts commerciaux par la manipulation, la désinformation et la discréditation d’études indépendantes. Par exemple, lors de l’affaire Rylander à l’Université de Genève, un professeur a secrètement collaboré avec Philip Morris pendant plus de trente ans pour minimiser les risques du tabagisme passif, et l’étude controversée de l’Université de Zurich sur le paquet neutre, parue au moment où les premiers pays adoptaient la mesure, a été financée par Philip Morris.

Les collaborations entre l'industrie du tabac et les universités suisses confèrent à celle-ci une légitimité scientifique qu'elle peut ensuite utiliser pour améliorer son image publique et politique, affaiblir les mesures de prévention en influençant les débats et les perceptions du risque. C’est un moyen pour elle également de promouvoir ses « nouveaux produits » comme les cigarettes électroniques, le tabac chauffé et les sachets de nicotine, comme des « alternatives » aux dangers du tabac. Pourtant les faits rappellent l’écart entre le discours d’un « monde sans fumée » du fabricant et la réalité de ses pratiques. Philip Morris a ainsi augmenté les ventes mondiales de sa marque de cigarettes phare, Marlboro, de 3,7 % en 2024[2].

Ces coopérations entre institutions de recherche et d’enseignement et l’industrie du tabac attestent d'une marchandisation inquiétante de ces structures par ailleurs financées par des fonds publics. Elles compromettent la crédibilité, l'indépendance et l'intégrité de la science.

Un encadrement nécessaire pour éviter que l’industrie ne profite des faiblesses structurelles du système universitaire suisse

Ces collaborations interviennent dans un contexte où les financements publics de la recherche diminuent, incitant les hautes écoles à rechercher des fonds privés. La plupart des établissements d'enseignement supérieur ne disposent également pas de règles claires concernant la collaboration avec l'industrie du tabac.

L’industrie du tabac ne constitue pas un partenaire comme les autres, en raison de la nature de ses produits, qui tuent 9 500 personnes en Suisse chaque année. Dans un pays où la publicité et ce type d’accords ne sont pas interdits, OxySuisse appelle à la transparence dans les collaborations avec toute entité commerciale, suivant en cela la prise de position de l’ALLEA (All European Academies)[3], à l'établissement de règles éthiques nationales strictes et à la sensibilisation des comités d'éthique concernés sur les risques spécifiques liés aux collaborations avec l'industrie du tabac.

Parallèlement à la publication du rapport, OxySuisse a mis en place un dispositif sécurisé de signalement qui permet aux chercheurs et aux membres des établissements d'enseignement supérieur de signaler confidentiellement les violations de l'intégrité scientifique dans les collaborations avec l'industrie du tabac.

La Suisse est plus globalement classée à la 99ᵉ place sur 100 dans le Global Tobacco Industry Interference Index (GTIII) 2025, un classement international évaluant l’influence de l’industrie du tabac sur les politiques publiques[4]. Cela signifie qu’après la République dominicaine, la Suisse est le pays où l’industrie du tabac a le plus d’influence politique, sociale et économique et peut donc affaiblir toutes les politiques de santé publique qui ralentissent ses ventes.

Récemment, plus de cent professionnels suisses de la santé ont adressé une lettre ouverte au Conseil fédéral et au Parlement pour demander la ratification « sans délai » de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) et l’application de ses dispositions, notamment l'article 5.3 qui dispose que les décideurs publics doivent protéger leurs politiques de santé de toute interférence de l’industrie du tabac.

©Génération Sans Tabac

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[1]Canevascini M, Diethelm P, Lonchampt S., Swiss universities: low-hanging fruit for the tobacco industry? Investigation of the relationships between academic institutions and the tobacco industry in Switzerland, OxySuisse, Transparency and Truth, publié en février 2026, consulté le 19 février 2026

[2]UNIVERSITIES UNDER INFLUENCE How the tobacco industry infiltrates Swiss academic institutions, Transparency and Truth, publié en février 2026, consulté le 19 février 2026

[3]ALLEA, “Ethical Problems for Research Institutions Collaborating with Commercial Entities”, ALLEA, publié en février 2025, DOI: 10.26356/ALLEA-ETHICAL-PROBLEMS-RESEARCHINSTITUTIONS

[4]Assunta M., Global Tobacco Industry Interference Index 2025, Global Center for Good Governance in Tobacco Control (GGTC), publié en novembre 2025, consulté le 19 février 2026

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