L’OMS alerte sur la progression de la culture du tabac en Afrique
7 septembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 2 septembre 2026
Temps de lecture : 8 minutes
L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié le 31 août 2026 la deuxième édition de son rapport[1] sur la production et le commerce du tabac en Afrique. Fondé sur les données de 54 pays africains couvrant la période 2010 à 2024, ce document met en évidence une trajectoire continentale à rebours de la tendance mondiale : alors que la production de feuilles de tabac a diminué de 18,8 % dans le monde entre 2012 et 2024, elle a progressé de 8,61 % en Afrique, pour atteindre 639 130 tonnes en 2024, soit 10,81 % de la production mondiale.
Le rapport montre également que cette culture reste concentrée dans un très petit nombre de pays, qu'elle pèse peu dans les économies nationales et qu'elle s'accompagne d'un déséquilibre commercial croissant, le continent exportant des feuilles brutes tout en important des cigarettes manufacturées pour un montant qui a plus que doublé en douze ans. Dans le même temps, le nombre de consommateurs de tabac progresse en Afrique alors qu'il diminue à l'échelle mondiale. Les travaux disponibles sur la rentabilité réelle de cette culture et les expérimentations de reconversion agricole menées avec l'appui des agences des Nations Unies montrent pourtant qu'un autre modèle économique est économiquement viable pour les planteurs de tabac.
Une production et un commerce à contre-courant de la tendance mondiale
Entre 2012 et 2024, la surface mondiale consacrée à la culture du tabac a reculé de 20,34 %, contre seulement 1,73 % en Afrique, où 581 451 hectares restent cultivés. L'écart est plus marqué encore pour la production : le volume mondial est tombé à 5,9 millions de tonnes en 2024, en repli de 18,82 % depuis 2012, tandis que la production africaine augmentait de 8,61 %. Le rendement moyen à l'hectare demeure pourtant nettement inférieur en Afrique, à 1 151 kilogrammes contre 1 814 kilogrammes au niveau mondial, soit environ deux tiers de la moyenne internationale.
Cette progression repose sur un nombre restreint de pays : l'Afrique de l'Est concentre 89,97 % de la production continentale et dix pays réunissent 93,1 % des volumes récoltés, au premier rang desquels le Zimbabwe (204 911 tonnes, soit 32,06 % du total africain), le Malawi, la République Unie de Tanzanie, le Mozambique et l'Ouganda. La contribution de la culture du tabac aux économies nationales reste limitée : les exportations de feuilles de tabac représentent moins de 1 % du produit intérieur brut dans tous les pays africains, à l'exception du Zimbabwe (5,01 %) et du Malawi (4,04 %). L'argument du poids macroéconomique de cette culture apparaît donc peu fondé au regard des données disponibles, alors même que la quasi-totalité des pays africains ont ratifié la Convention cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), dont les articles 17 et 18 prévoient l'accompagnement des producteurs vers des activités de remplacement viables et la protection de leur santé et de leur environnement.
Le commerce fait apparaître un partage inégal de la valeur. Le continent demeure exportateur net de feuilles de tabac, avec un solde positif d'environ 1 746 millions de dollars américains en 2024, mais l'évolution est inverse sur les produits transformés : la facture des cigarettes importées a plus que doublé entre 2012 et 2024, passant de 833 à 1 769 millions de dollars, soit une hausse de 112,3 %, alors que les exportations africaines de cigarettes ne représentent que 2,13 % des exportations mondiales. Le déficit commercial du continent sur les cigarettes s'est ainsi creusé de 422,4 à 1 292,5 millions de dollars. Les pays producteurs fournissent la matière première aux marchés internationaux, tandis que la transformation, qui concentre les marges, reste largement assurée hors du continent.
Des coûts sanitaires, sociaux et environnementaux supportés localement
L'OMS alerte sur les externalités négatives de cette culture et mentionne tout particulièrement l'exposition des travailleurs à la maladie du tabac vert. Cette dernière est provoquée par l'absorption de nicotine par la peau lors de la manipulation des feuilles humides. A cela s’ajoutent l'exposition aux pesticides, le recours au travail des enfants dans les foyers les plus modestes, avec les absences scolaires qui en découlent, et l'endettement récurrent des exploitants. Sur le plan environnemental, sont cités la dégradation des sols, la déforestation, la pression sur les ressources en eau et les émissions de gaz à effet de serre.
À ces coûts s'ajoute une dynamique de consommation défavorable. Selon le rapport mondial de l'OMS sur les tendances de la prévalence du tabagisme, le nombre de fumeurs dans la Région africaine est passé d'environ 59 millions d'adultes en 2000 à 65 millions en 2024, alors qu'il reculait au niveau mondial de 1,379 à 1,202 milliard sur la même période. Cette progression en valeur absolue s'explique par la croissance démographique du continent avec une population dont plus de 60 % a moins de 25 ans. L'OMS avertit que, sans mesures renforcées, l'initiation au tabagisme chez les jeunes pourrait annuler les progrès accomplis en matière de lutte antitabac et alourdir considérablement la charge des maladies liées au tabac dans les décennies à venir.
Une dépendance entretenue par l'industrie, alors que d'autres cultures sont possibles
Le maintien de la culture du tabac en Afrique s'explique moins par sa rentabilité que par le mode d'organisation de la filière. Les données économiques disponibles au niveau des exploitations contredisent en effet le discours sur la prospérité qu'apporterait cette production. Une étude conduite[2] auprès de 685 producteurs malawites, publiée en 2017, établit que le bénéfice moyen s'établit à 79 dollars américains par acre une fois pris en compte le coût du travail familial, un niveau qui situe les ménages concernés en deçà des seuils nationaux de pauvreté. Pour les producteurs indépendants, c'est à dire hors contrat, la rentabilité moyenne devient négative une fois ce coût intégré.
Cette faible rentabilité coexiste avec un système de production sous contrat dans lequel les entreprises d'achat de feuilles fournissent semences, engrais et intrants sous forme d'avances, dont le montant est ensuite déduit du prix payé à la livraison. Les producteurs sont soumis au classement de leur récolte par l'acheteur et ne disposent que d'un pouvoir de négociation réduit. Le recours au crédit apparaît d'ailleurs comme le principal facteur d'entrée dans ces contrats. Une enquête de terrain menée par l'initiative STOP [3]auprès de 160 producteurs au Malawi conclut que les programmes de diversification financés par l'industrie du tabac reproduisent cette dépendance : les intrants restent avancés sous forme de prêts, les revenus déclarés diminuent et les obligations envers les entreprises augmentent. Ces programmes sont décrits par plusieurs témoins comme relevant avant tout d'une communication institutionnelle et d’image.
Des expérimentations conduites par les agences des Nations Unies montrent qu'une sortie de ce système de production est possible. L'initiative Tobacco Free Farms, lancée en mars 2022 dans le comté de Migori, dans l'ouest du Kenya, associe l'OMS, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le Programme alimentaire mondial (PAM) et les autorités kényanes. Elle accompagne les producteurs vers la culture de haricots riches en fer, avec fourniture de semences, formation et garantie d'achat de la récolte. Près de 1 700 agriculteurs y avaient adhéré et environ 607 hectares avaient été reconvertis, pour plus de 620 tonnes de haricots commercialisées. Selon l'OMS, le revenu net annuel dégagé par cette culture est environ six fois supérieur à celui du tabac, l'écart s'expliquant principalement par l'absence de charges d'endettement liées aux avances d'intrants. Le dispositif visait une extension à 5 000 producteurs au Kenya et en Zambie, tandis que le Secrétariat de la Convention cadre s'est fixé l'objectif d'accompagner au moins 10 000 producteurs dans le monde vers des cultures vivrières de remplacement économiquement viables[4].
Ces résultats confortent la position défendue par l'OMS, qui appelle les États à accompagner la diversification agricole, à protéger les communautés rurales concernées et à renforcer l'application de la Convention cadre, en particulier ses articles 17, 18 mais aussi 5.3 concernant la protection des politiques publiques à l’égard des intérêts puissants des fabricants de tabac[5].
AE
[1] Status of tobacco production and trade in Africa, second edition. Geneva: World Health Organization; 2026. Licence: CC BY-NC-SA 3.0 IGO.
[2] Makoka D. et al., Costs, revenues and profits : an economic analysis of smallholder tobacco farmer livelihoods in Malawi, Tobacco Control, 2017.
[3] STOP, How crop diversification is failing tobacco farmers in Malawi.
[4] Bureau régional de l'OMS pour l'Afrique, Abandonner la culture du tabac, un atout économique et sanitaire pour les agriculteurs kényans.
[5] Secrétariat de la Convention cadre de l'OMS pour la lutte antitabac, Cultivons des aliments, pas du tabac : campagne de la Journée mondiale sans tabac 2023, 29 mai 2023.
Comité national contre le tabagisme |