L’industrie de l’alimentation ultra-transformée est largement influencée par les stratégies des cigarettiers
8 juin 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 5 juin 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Une étude publiée en juin 2026 dans l’American Journal of Public Health examine le rôle qu’a joué Philip Morris Companies dans le développement de Lunchables, une gamme de repas ultratransformés destinée aux enfants et aux familles aux États-Unis entre 1985 et 2007[1]. L’autrice s’appuie sur des documents internes d’entreprise pour retracer les liens entre l’industrie du tabac et l’essor de ce produit alimentaire. Selon l’article, l’intérêt de ce cas dépasse la seule histoire de Lunchables. Il permettrait aussi de mieux comprendre comment certaines méthodes de conception mises au point dans le tabac ont été réutilisées dans l’industrie alimentaire ultra-transformée.
Des synergies entre tabac et alimentation ultra-transformée
L’autrice de l’étude Laura A. Schmidt, de l'Institut d'études des politiques de santé et du Département des sciences humaines et sociales de la faculté de médecine de l'Université de Californie à San Francisco, explique que Philip Morris a développé une stratégie de “synergies techniques” entre ses activités dans le tabac, l’alimentation ultra-transformée et les boissons. L’idée consistait à mutualiser des savoir-faire en recherche, formulation, emballage et procédés industriels pour accélérer l’innovation et soutenir la croissance des différentes marques du groupe.
Cette logique aurait notamment concerné des technologies comme l’extraction au CO2 supercritique, utilisée pour retirer la nicotine du tabac, mais aussi pour modifier la composition de certains aliments. L’article souligne que des connaissances issues de la recherche sur les cigarettes ont pu être transférées à la formulation de produits alimentaires. En outre, les entreprises utilisaient des stratégies identiques pour développer leurs activités internationales dans le secteur du tabac et de l'alimentation, notamment par l'acquisition agressive de petites entreprises alimentaires.
Ainsi, des entreprises du tabac comme RJ Reynolds et Philip Morris ont transposé leurs stratégies de vente de cigarettes à celles d'aliments ultra-transformés après l'acquisition de sociétés telles que Nabisco et Kraft. Ces stratégies consistent notamment à optimiser les formulations de glucides et de lipides pour une absorption rapide, à maximiser l'« effet hédonique » et à créer des produits qui procurent une satisfaction immédiate mais éphémère, incitant ainsi les consommateurs à en redemander rapidement.
Depuis le lancement des Lunchables par Kraft sous l'égide de Philip Morris, l'entreprise est devenue indépendante avant de fusionner avec Heinz pour former Kraft-Heinz. Philip Morris a depuis changé de nom pour devenir Altria.
Une méthode centrée sur le consommateur
L’étude décrit aussi une approche de “développement centré sur le consommateur”, déjà utilisée pour les cigarettes, puis appliquée à Lunchables. Les équipes produit s’appuyaient sur des tests, des groupes de discussion et des retours d’expérience pour concevoir des produits jugés plus attractifs, en particulier pour les enfants.
Selon l’autrice, cette logique a conduit à des produits pensés pour répondre à des attentes de plaisir, de praticité et d’autonomie. Les enfants appréciaient la possibilité de “composer” leur repas, tandis que les parents étaient rassurés par l’aspect pratique et par la visibilité des ingrédients à travers l’emballage.
Une stratégie alimentaire comparable à celle de la « réduction des risques » pour le tabac
L’étude montre également comment Philip Morris a cherché à adapter la marque aux préoccupations nutritionnelles croissantes des années 1990. Après avoir développé des produits alimentaires « format king size » imitant les cigarettes « format king size », Kraft General Foods a lancé des variantes allégées de Lunchables alors que les critiques sur l’obésité infantile se multipliaient, dans la continuité d’une stratégie déjà employée pour les cigarettes dites “light”.
L’étude décrit ces reformulations comme une réponse commerciale à la méfiance croissante du public, sans abandonner la logique de marque. En parallèle, Philip Morris continuait à valoriser des produits “meilleur pour la santé” ou “moins culpabilisants”, une approche que l’autrice considère comme comparable à celle utilisée pour certains produits du tabac.
Ces allégations trompeuses comparables à une stratégie de « réduction des risques » sont dénoncées par les experts de santé publique. En plus de risques sanitaires bien connus (obésité, maladies métaboliques et cardiométaboliques connexes...), Cindy Leung, professeure de nutrition et de santé publique à Harvard, a déclaré lors d'une conférence de presse de l'American Journal of Public Health que les personnes dont l'alimentation était riche en aliments ultra-transformés présentaient un risque accru de 58 % de développer une démence, de 46 % de souffrir de troubles cognitifs légers et de 47 % de présenter l'un ou l'autre de ces troubles[2].
Un enjeu plus large pour la santé publique américaine et mondiale
Au-delà du cas Lunchables, l’étude défend l’idée que l’industrie du tabac a contribué à façonner une partie de l’offre ultra-transformée aux États-Unis, mais aussi dans le monde. En effet, d’après Tera Fazzino, auteure principale d’une étude précédente et professeure agrégée de psychologie à l'Université du Kansas, Philip Morris et RJ Reynolds se sont implantés sur la plupart des continents de la fin des années 1980 au milieu des années 2000. Même s’ils se sont largement désengagés de ce secteur dès 2007 sous les pressions judiciaires et réglementaires, leur influence reste prédominante dans la distribution mondiale des aliments ultra-transformés. Au moins 70 % de l'alimentation aux États-Unis serait composée d'aliments ultra-transformés et hyper-appétissants, et leur présence est en forte hausse à l'échelle mondiale.
Laura Schmidt estime que ces pratiques illustrent la circulation jusqu’à nos jours de méthodes industrielles et marketing entre secteurs, avec des effets potentiels sur l’augmentation de la consommation de produits riches en sucre, sel, graisses et additifs.
L’étude appelle à appliquer les outils de santé publique et de réglementation déjà utilisés contre le tabac à l’univers des aliments ultra-transformés. Il suggère que les politiques de protection des enfants, les restrictions marketing et certaines mesures de responsabilité pourraient inspirer de nouvelles approches dans l’alimentation.
Si le mouvement « Make America Healthy Again » (MAHA) tente actuellement d’attirer l'attention sur les aliments ultra-transformés, des spécialistes comme Marion Nestle, nutritionniste et professeure émérite de santé publique à l'Université de New York, ont souligné que l'administration Trump a mis en œuvre des changements de politique susceptibles d'aggraver le problème, et n'a pas pris les mesures qui auraient pu l'améliorer, telle la réorientation des subventions publiques au maïs vers les fruits et légumes entiers. Ces subventions ont rendu les États-Unis fortement dépendants du sirop de maïs à haute teneur en fructose, un ingrédient clé de nombreux produits ultra-transformés. Par ailleurs, le Programme d'aide alimentaire supplémentaire (SNAP) permet également à la population d'accéder plus facilement aux aliments entiers, mais l'administration actuelle tente par tous les moyens d’en réduire le nombre de bénéficiaires[3].
Une telle réticence à combattre l’épidémie de dépendance aux aliments ultra-transformés n’est pas sans rappeler la position pro-tabac et nicotine de l’administration Trump, qui a récemment fait pression sur la FDA afin qu’elle autorise des arômes pour des produits de vapotage. Cette décision est vivement critiquée en raison du caractère attrayant et addictif de ces produits auprès des jeunes et non-fumeurs.
AD
[1]Laura A. Schmidt, Tobacco Industry Contributions to the Development of Ultraprocessed Food in the United States, 1985‒2007: A Case Study of Lunchables, American Journal of Public Health, publié le 3 juin 2026, consulté le 4 juin 2026
[2]Olivier Daniel, Big Tobacco Playbook Guides Ultra-Processed Food Marketing to Children, Infonasional.com, publié le 3 juin 2026, consulté le 4 juin 2026
[3]Hannah Harris Green, Big tobacco uses cigarette playbook to help sell ultra-processed foods, journal reveals, The Guardian, publié le 3 juin 2026, consulté le 4 juin 2026