Mégothon 2026 : les nombreux angles morts d’une initiative citoyenne

1 juin 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 31 mai 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Mégothon 2026 : les nombreux angles morts d’une initiative citoyenne

Du 23 au 30 mai 2026, l’opération « Mégothon » revient pour une quatrième édition[1] avec l’ambition de mobiliser citoyens, collectivités, entreprises et associations autour du ramassage de mégots dans l’espace public. Présentée comme une initiative environnementale nationale, cette campagne bénéficie du soutien direct d’Alcome, l’éco-organisme financé par les fabricants de tabac dans le cadre de la responsabilité élargie du producteur (REP). Derrière les objectifs affichés de sensibilisation et de mobilisation citoyenne, cette initiative illustre les limites d’une approche centrée principalement sur les comportements individuels et le nettoyage des déchets, sans remise en cause des causes structurelles de la pollution liée aux produits du tabac.

Alors que les mégots constituent l’un des déchets toxiques les plus répandus dans l’environnement, les communications du Mégothon ne mentionnent ni les politiques de réduction du tabagisme, ni le développement des espaces sans tabac, ni encore les réflexions croissantes autour d’une interdiction des filtres de cigarettes, pourtant reconnues comme des leviers efficaces de prévention de cette pollution à la source.

Une initiative soutenue par l’éco-organisme financé par l’industrie du tabac

Le communiqué officiel du Mégothon 2026 précise que l’événement bénéficie du soutien de la marque-programme « #MonMégotOùIlFaut », portée par Alcome. Cet éco-organisme, agréé dans le cadre de la filière REP des produits du tabac, est financé par les fabricants de cigarettes afin de répondre aux obligations environnementales prévues par la réglementation.

Cette implication interroge sur la place accordée à l’industrie du tabac dans les politiques de gestion de la pollution qu’elle génère elle-même. Depuis plusieurs années, les fabricants de tabac développent des stratégies de communication mettant en avant leur engagement environnemental, notamment autour de la collecte des mégots et des campagnes de sensibilisation aux « bons gestes ». Ces approches permettent de repositionner l’industrie comme un acteur de la solution environnementale, sans remettre en cause sa responsabilité directe dans la production, promotion et commercialisation de produits intrinsèquement polluants. Ce type d’opération d’image vise également à « faire oublier » les actions constantes des fabricants pour empêcher l’adoption et la mise en œuvre des mesures permettant de réduire la consommation et par la même le nombre de déchets toxiques.

Ainsi à travers ce type d’initiatives, le risque est bien de renforcer des stratégies de valorisation de l’image des industriels sous couvert d’un engagement écologique. La notion de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est détournée par les fabricants de tabac rappellent régulièrement les acteurs de santé publique. Ces derniers soulignent également que ce type de communication est assimilée à une forme de publicité laquelle est prohibée dans le traité de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. Ce même traité comporte des dispositions visant à protéger les politiques publiques des intérêts de l’industrie du tabac en son article 5.3. Or les mesures d’application de cette obligation générale pointent tout particulièrement les pratiques de RSE de la part des fabricants, qui ont toujours un caractère très limité et anecdotique mais peuvent freiner l’adoption de mesures efficaces.

Une approche centrée sur les comportements individuels au détriment des politiques de prévention

Le discours porté par le Mégothon repose principalement sur la responsabilisation des consommateurs et la modification des comportements individuels. Dans son communiqué, Alcome affirme ainsi que « le seul geste adapté, responsable et durable est celui de mettre “Mon Mégot Où Il Faut” ». Cette approche tend à présenter la pollution liée aux mégots essentiellement comme la conséquence de comportements inadaptés des fumeurs, réduisant ainsi un problème environnemental structurel à une question de civisme individuel. Cette pratique n’est pas nouvelle de la part des cigarettiers. Il y a quelques années, face au tabagisme passif, la seule réponse de l’industrie était d’invoquer la courtoisie, niant en bloc les risques pour la santé de l’exposition et bloquant toute mesure d’interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif, seule susceptible de protéger.

Il en est de même s’agissant de la problématique des déchets des produits du tabac. Les mégots sont constitués d’un filtre lequel constitue un produit intrinsèquement polluant. Fabriqués majoritairement à partir d’acétate de cellulose, un plastique contenant plusieurs milliers de fibres synthétiques, ils dispersent dans l’environnement de nombreuses substances toxiques issues du tabac et de sa combustion. En focalisant la communication sur le « bon geste », les campagnes de ce type déplacent une partie importante de la responsabilité environnementale vers les individus, au détriment d’une réflexion plus globale sur la production et la commercialisation de ces produits.

Le Mégothon met également en avant des solutions telles que les opérations de ramassage citoyen ou les cendriers de poche. Si ces dispositifs peuvent participer à des actions ponctuelles de sensibilisation, ils demeurent largement insuffisants face à l’ampleur de la pollution générée par les produits du tabac. Les opérations de collecte interviennent une fois les déchets déjà dispersés dans l’environnement et ne permettent pas d’agir sur les causes structurelles du phénomène.

Par ailleurs, la promotion des cendriers de poche apparaît également comme une réponse particulièrement limitée[2]. Régulièrement présentés comme une solution environnementale innovante, ces dispositifs reposent pourtant sur une logique de gestion du déchet après consommation, sans remise en question de la consommation elle-même ni de la présence des filtres plastiques sur le marché. Plusieurs acteurs de santé publique dénoncent ainsi une « fausse bonne idée », dans la mesure où ces outils contribuent surtout à normaliser la présence du tabac dans l’espace public tout en véhiculant l’idée qu’une cigarette pourrait devenir acceptable dès lors que son mégot est correctement jeté. Les cendriers de poche peuvent enfin constituer des supports de communication et de visibilité pour l’industrie du tabac et les acteurs qui lui sont liés, en s’inscrivant dans des stratégies plus larges de valorisation environnementale des produits du tabac. Enfin, nombre de ces cendriers de poche sont eux-mêmes constitués en matière plastique alors même que l’objectif poursuivi est la réduction de la pollution plastique.

Cette approche du Mégothon contribue également à invisibiliser les politiques publiques reconnues pour leur efficacité. Le développement des espaces sans tabac permet pourtant de réduire simultanément l’exposition au tabagisme, l’entrée dans la consommation chez les jeunes et la pollution liée aux mégots dans les espaces publics. Les politiques ambitieuses de réduction du tabagisme, l’accompagnement au sevrage ou encore les hausses de fiscalité constituent également des leviers essentiels pour diminuer durablement cette pollution à la source.

Pourtant, ni le communiqué officiel du Mégothon ni les éléments de communication mis en avant sur le site de l’opération ne mentionnent l’arrêt du tabac comme solution environnementale. Aucune référence n’est faite non plus aux espaces sans tabac ou aux politiques de dénormalisation du tabagisme, pourtant largement reconnues pour leur efficacité en matière de santé publique comme de protection de l’environnement.

Une mise en scène événementielle qui occulte un enjeu sanitaire et environnemental majeur

Le Mégothon repose sur une communication fortement participative et consensuelle, présentée comme un moment fédérateur autour de l’écologie et de l’engagement citoyen. Le communiqué met ainsi en avant « 10 000 participants attendus », un « éco-village » dédié à l’éco-responsabilité, des animations grand public ainsi que des « Éco-Games entreprises » organisés place de la Bastille à Paris. Cette scénarisation d’un événement festif et mobilisateur contribue à installer l’idée d’une réponse collective positive autour du ramassage des mégots, en transformant un problème structurel de pollution en action citoyenne conviviale et largement dépolitisée.

Le recours à des figures médiatiques et sportives participe également à cette stratégie de valorisation de l’initiative. L’édition 2026 est notamment parrainée par Pierre-Ambroise Bosse, champion du monde du 800 mètres et co-président de The Clean Project, qui présente le Mégothon comme la démonstration que « c’est le collectif qui gagne ». Cette approche contribue à donner une image positive, dynamique et consensuelle d’une opération pourtant soutenue par l’éco-organisme financé par les fabricants de tabac.

Cette mise en scène contribue également à banaliser la présence et la participation d’acteurs liés à l’industrie du tabac dans des initiatives environnementales grand public, alors même que cette industrie demeure responsable de plus de 68 000 décès prématurés chaque année en France. Derrière les discours sur l’éco-responsabilité et l’engagement collectif, le risque est ainsi de légitimer davantage l’implication d’une industrie dont les intérêts restent fondamentalement incompatibles avec les objectifs de santé publique et de protection de l’environnement.

L’absence de remise en question des filtres de cigarettes

Le Mégothon concentre son discours sur la collecte et la gestion des déchets, sans jamais interroger l’existence même des filtres de cigarettes. Pourtant, ces derniers figurent parmi les déchets toxiques à usage unique les plus retrouvés dans l’environnement à l’échelle mondiale. Les filtres dispersent dans les sols, les cours d’eau et les océans des substances chimiques issues du tabac et de sa combustion, tout en contribuant durablement à la pollution microplastique.

Au-delà de leur impact environnemental massif, les filtres entretiennent également auprès des consommateurs une perception erronée de réduction des risques sanitaires. Dans ce contexte, de plus en plus d’acteurs de santé publique, d’organisations environnementales et d’experts plaident désormais pour une interdiction des filtres de cigarettes, considérée comme une mesure cohérente de prévention environnementale et sanitaire.

Cette question occupe aujourd’hui une place croissante dans les débats européens relatifs à la révision de la directive sur les plastiques à usage unique (SUPD). Le cadre actuel, et notamment l’article 8 relatif à la responsabilité élargie du producteur, montre notamment ses limites. En permettant la mise en place d’éco-organismes financés directement par les fabricants de tabac, comme Alcome en France, ce dispositif ouvre la voie à des mécanismes dans lesquels l’industrie du tabac continue d’intervenir dans la gestion et la communication autour des déchets qu’elle génère elle-même. Cette approche favorise des stratégies centrées sur le nettoyage, la sensibilisation comportementale ou les dispositifs de collecte, sans agir véritablement sur la réduction des déchets à la source.

Les limites du cadre européen apparaissent d’autant plus importantes que les filtres de cigarettes demeurent exclus des principales dispositions de réduction prévues par la directive. Les articles 4 et 5 de la SUPD, qui prévoient respectivement des mesures de réduction de la consommation de certains produits plastiques à usage unique et l’interdiction de certains produits lorsqu’il existe des alternatives, ne s’appliquent pas aux filtres de cigarettes. La directive privilégie ainsi une approche essentiellement centrée sur la gestion des déchets après consommation plutôt qu’une véritable logique de prévention.

Le considérant 16 de la directive illustre également cette orientation en évoquant le développement d’« alternatives durables » pour les filtres contenant du plastique. Cette formulation entretient l’idée qu’un simple changement de matériau pourrait constituer une réponse satisfaisante au problème environnemental posé par les filtres. Or, cette approche risque surtout de favoriser des stratégies de substitution ou d’innovation de façade portées par l’industrie du tabac, notamment à travers la promotion de prétendus filtres « biodégradables » ou « écologiques », sans remise en cause de la pollution générée par ces produits ni de leur utilité sanitaire contestée.

Dans ce contexte, une approche limitée au nettoyage des déchets apparaît de plus en plus insuffisante face à un produit conçu pour devenir un déchet toxique immédiatement après usage alerte les experts. La question des filtres ne peut être abordée uniquement sous l’angle environnemental de la directive SUPD. Elle doit également être intégrée aux réflexions en cours sur la révision de la directive européenne sur les produits du tabac (TPD), afin d’assurer une approche cohérente à l’échelle de l’Union européenne entre objectifs de santé publique, réduction de la pollution plastique et prévention des stratégies d’influence de l’industrie du tabac.

©Génération Sans Tabac

[1] Mégothon : une mobilisation citoyenne instrumentalisée par l’industrie du tabac, publié le 20 mai 2025, consulté le 26 mai 2026

[2] Les cendriers de poche : fausse solution environnementale, vrai outil marketing, Génération sans tabac, publié le 1er septembre 2022, consulté le 26 mai 2026

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