Philip Morris et la recherche scientifique : une enquête révèle une influence persistante

21 mars 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 3 avril 2025

Temps de lecture : 8 minutes

Philip Morris et la recherche scientifique : une enquête révèle une influence persistante

Une enquête menée par AT-Suisse[1] met en évidence l’implication de Philip Morris International (PMI) dans des recherches scientifiques conduites à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ). Derrière une étude portant sur les effets du benzopyrène, un cancérogène présent dans la fumée du tabac, se dessinent un financement non déclaré, une participation directe d’employés de PMI aux travaux et une utilisation des résultats à des fins stratégiques.

Cette situation illustre les pratiques de l’industrie du tabac visant à s’appuyer sur la recherche académique pour appuyer ses arguments en faveur de nouveaux produits du tabac sans révéler qu’elle est derrière les études concernées.

Les collaborations entre PMI et l’ETHZ ne se limitent pas à cette étude sur le benzopyrène. L’enquête révèle aussi que des recherches conjointes ont déjà été financées en 2017 et 2018, incluant des travaux sur les produits du tabac et de la nicotine. Ces financements privés s’ajoutaient à des subventions publiques, soulevant des interrogations quant au respect des obligations de déclaration des sources de financement dans le cadre de la recherche scientifique.

Un financement opaque et une implication directe de Philip Morris

L’étude menée par l’ETH Zurich porte sur le benzopyrène, un hydrocarbure polycyclique aromatique produit lors de la combustion de la matière organique et identifié comme l’un des principaux cancérogènes de la fumée du tabac. Son rôle dans le développement du cancer du poumon est bien établi, notamment en raison de son impact sur l’ADN, où il entraîne des altérations pouvant favoriser l’apparition de mutations cancéreuses. L’objectif des chercheurs était d’analyser précisément ces mécanismes en cartographiant les sites de modification génétique induits par cette substance.

L’enquête révèle que Philip Morris International (PMI) a contribué au financement de ces travaux à hauteur de plus d’un million de francs suisses, un apport qui n’a pas été déclaré aux autres bailleurs de fonds, notamment le Fonds national suisse de la recherche scientifique (SNSF). Les chercheurs de l’ETH Zurich ont ainsi sollicité des subventions publiques sans mentionner leur partenariat avec PMI, une omission en violation des exigences de transparence du SNSF, qui interdit toute dissimulation des sources de financement.

L’influence de PMI ne s’est pas limitée au soutien financier. Trois employés de l’entreprise figurent parmi les six auteurs ayant conçu et supervisé l’étude, un fait qui interroge sur l’indépendance de la recherche et sur la possibilité d’une orientation des résultats en faveur des intérêts du cigarettier. Peu après, une seconde étude, menée par la même équipe en collaboration avec PMI, a été publiée, cette fois entièrement financée par l’industriel, renforçant les interrogations quant à l’objectivité de la première recherche et à la nature exacte de cette collaboration.

Initialement, l’étude a été publiée sans mention explicite du rôle de PMI dans la conception des travaux. Ce n’est qu’après des critiques externes qu’une correction a été apportée dans la revue ACS Central Science, reformulant la déclaration de financement. Toutefois, cette mise à jour n’a pas précisé l’étendue de l’implication de PMI ni dissipé les doutes sur l’influence réelle exercée par l’entreprise dans l’orientation des résultats scientifiques.

Infiltration de la recherche, partie intégrante de la stratégie globale de l’industrie du tabac

L’implication de PMI dans cette recherche s’inscrit dans une démarche plus large visant à légitimer ses nouveaux produits du tabac et à influencer la perception de leur dangerosité. En finançant une étude académique portant sur un composant spécifique de la fumée de cigarette, l’entreprise oriente le débat scientifique en mettant en avant la réduction de certaines substances toxiques dans ses produits alternatifs, notamment les cigarettes électroniques et le tabac chauffé comme IQOS.

Depuis plusieurs années, PMI défend l’idée que ces alternatives seraient moins nocives que les cigarettes classiques. L’entreprise met en avant des produits où la combustion du tabac est supprimée, ce qui permettrait de diminuer la production de substances toxiques comme le benzopyrène. Dans ses communications marketing, PMI affirme notamment que les émissions de benzopyrène sont réduites de 95 à 96 % avec l’IQOS, un chiffre qui demeure controversé en l’absence d’études indépendantes confirmant cette réduction.

Le financement d’une recherche sur le benzopyrène permet à PMI de produire des données exploitables dans son argumentaire scientifique et commercial. L’entreprise intègre ces études dans sa communication pour soutenir l’idée d’un « risque réduit », tout en maintenant la production et la commercialisation de cigarettes traditionnelles.

L’infiltration de l’industrie du tabac dans la recherche scientifique s’inscrit dans une stratégie de longue date visant à minimiser les risques associés au tabagisme. Dans les années 1980 et 1990, les cigarettiers ont financé de manière occulte des chercheurs afin de publier des études biaisées niant la dangerosité du tabagisme passif. L’objectif était d’empêcher l’adoption de mesures d’interdiction de fumer dans les lieux publics, seules à même de protéger efficacement la population de l’exposition à la fumée secondaire.

L’affaire Rylander, révélée en 2001, illustre parfaitement ces pratiques. Cette année-là, Pascal Diethelm, ancien cadre de l’OMS, met au jour des documents démontrant qu’un professeur de la Faculté de médecine de Genève, Ragnar Rylander, collaborait secrètement depuis trente ans avec Philip Morris. Son rôle consistait à organiser des colloques pseudo-scientifiques et à produire des publications conformes aux attentes de l’industrie du tabac, visant à semer le doute sur la toxicité de la fumée passive[2].

Cette approche s’inscrit dans une continuité historique des stratégies de l’industrie du tabac.  Par le passé, les efforts se sont d’abord concentrés sur la contestation des risques liés au tabac, l’infiltration de l’industrie du tabac dans la recherche a été majeure dans les années 80 et 90 pour nier la dangerosité du tabagisme passif avec le financement occulte de chercheurs publiant des études biaisées. L’objectif était clairement de prévenir l’adoption de toute mesure d’interdiction de fumeur, seule susceptible de réellement protéger de l’exposition à la fumée secondaire. Aujourd’hui, le cigarettier place l’accent sur la mise en avant de produits considérés comme « moins nocifs ».

Une implication qui entraîne des conséquences sur la santé publique

Ces stratégies participent à une distorsion significative du consensus scientifique sur les effets du tabac sur la santé. En amplifiant les recherches qu’ils financent, les fabricants de tabac instaurent artificiellement un climat de controverse, suggérant un désaccord scientifique qui n’existe pas sur la dangerosité du tabagisme du tabac chauffé.

S’appuyant sur la rhétorique de la « bonne science », ils exigent des niveaux de preuve excessivement élevés pour reconnaître les nombreux risques du tabac, fixant des critères méthodologiques difficilement atteignables. Cette approche leur permet de retarder la reconnaissance des risques liés à leurs produits et de remettre en question les études indépendantes qui établissent clairement leur nocivité.

L’impact de ces stratégies est considérable. Elles affaiblissent les messages de santé publique en instaurant le doute, compliquant ainsi la transmission d’avertissements clairs et compréhensibles pour le grand public et les décideurs. Cette confusion bénéficie directement à l’industrie en retardant la mise en place de réglementations plus strictes et en contrant les actions juridiques engagées contre elle. Ces pratiques soulèvent également de sérieuses questions éthiques quant à l’influence des intérêts privés sur la production et la diffusion des connaissances scientifiques.

Des collaborations scientifiques nécessitant un encadrement plus strict

De nombreuses revues scientifiques et institutions ont mis en place des réglementations strictes encadrant les financements issus de l’industrie du tabac. Des publications telles que le BMJ et PLOS Medicine refusent de publier des études financées par des fabricants de tabac, et certaines universités interdisent ces financements afin de garantir l’indépendance des recherches académiques.

Dans un contexte où de nouveaux produits du tabac et de la nicotine sont régulièrement mis sur le marché, la question du financement des études académiques par des entreprises du secteur reste un sujet de préoccupation. Le cas de l’ETHZ et PMI illustre les défis posés par ces collaborations et souligne la nécessité d’une transparence accrue pour garantir l’intégrité de la recherche scientifique.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Ruggia, L. (2025). Benzopyrene, smoke and money. The perfect Philip Morris International recipe for toxic scientific research. Bern: Swiss Association for Tobacco Control.

[2] Infiltration : une taupe à la solde de Philip Morris, Sophie Malka et Marco Gregori, 2005

Comité national contre le tabagisme |

Ces actualités peuvent aussi vous intéresser