Marchés parallèles du tabac : des chiffres contestés

13 juin 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 28 août 2025

Temps de lecture : 7 minutes

Marchés parallèles du tabac : des chiffres contestés

Selon le rapport KPMG, commandité par le fabricant de tabac Philip Morris, 49 % des cigarettes consommées en France proviendraient des marchés parallèles. Une estimation vivement contestée par les enquêtes de consommation émanant des pouvoirs publics et les acteurs de santé publique, dont le Comité national contre le tabagisme et ACT-Alliance contre le tabac, qui dénoncent une tentative de manipulation de l’opinion.

Un rapport publié le 11 juin 2025 par le cabinet KPMG, à la demande de la société Philip Morris, affirme que près d’une cigarette sur deux, fumée en France en 2024 (49 % de la consommation) serait issue du marché parallèle, c’est-à-dire hors du monopole de distribution au détail des buralistes. Ce chiffre placerait la France en tête des pays européens les plus concernés par le commerce illicite de tabac. Ces données ne sont cependant pas vérifiées par les enquêtes officielles de consommations sont cependant sujettes à de vives critiques de la part des organismes publics et des associations de lutte antitabac, qui pointent une méthodologie opaque et une stratégie récurrente de désinformation orchestrée par l’industrie du tabac.

Une estimation alarmante fondée sur des sources partiales

D’après le rapport, la consommation totale de cigarettes en France en 2024 s’élèverait à 49,9 milliards d’unités. Sur ce total, seuls 19,4 milliards de cigarettes relèveraient du marché légal domestique. Le reste — soit 18,7 milliards de cigarettes — correspondrait à des produits non domestiques, répartis entre contrefaçon, contrebande, « Illicit Whites » et achats transfrontaliers légaux. KPMG estime que la contrefaçon représenterait à elle seule 15,6 % de la consommation française, avec 7,79 milliards de cigarettes, un chiffre en nette progression (+1,5 milliard) par rapport à 2023. Les « Illicit Whites » — des cigarettes produites légalement mais vendues dans des pays où elles n’ont pas d’autorisation de mise sur le marché — compteraient pour environ 6,8 % du total (soit 2,59 milliards de cigarettes). Enfin, le rapport recense 8,36 milliards de cigarettes dans la catégorie « autres formes de contrebande », regroupant notamment les produits introduits illégalement en France depuis d'autres marchés européens ou hors UE.

Toujours selon l’étude, cette situation serait imputable à plusieurs facteurs : la fiscalité élevée en France, la proximité avec des pays à moindre taxation, et le rôle croissant des groupes criminels organisés. Le rapport souligne aussi l’essor du commerce en ligne et la localisation accrue des usines clandestines de production à proximité des marchés de consommation, notamment en France, où 95,6 millions de cigarettes ont été saisies en 2024 dans le cadre de raids dans des usines illégales.

Une méthodologie opaque et vivement contestée

Le rapport commandé par l’industrie repose essentiellement sur des « enquêtes de paquets vides », consistant à analyser les emballages trouvés dans l’espace public pour en déduire l’origine des cigarettes. Cette méthode suscite de nombreuses réserves. Elle ne permet ni de savoir où ces paquets ont été achetés ni d’établir les comportements d’achat des consommateurs. Un paquet étranger retrouvé dans la rue n’est pas forcément indicateur d’un achat illicite : il peut s’agir d’un paquet acheté légalement à l’étranger par un touriste français lors d’un voyage, d’un échantillon saisi puis redistribué, ou simplement d’un emballage jeté par un touriste séjournant en France. À cela s’ajoute une absence totale de transparence sur le protocole : aucune information n’est fournie sur la répartition géographique des collectes, la taille de l’échantillon, les périodes considérées ni la distinction entre contrefaçons, achats transfrontaliers légaux ou produits volés. En outre, le rapport précise dans son introduction qu’il « n’est pas destiné à être utilisé par d’autres parties », soulignant qu’il s’agit exclusivement d’un travail privé au service de Philip Morris, sans aucun contrôle indépendant.

Une stratégie aux fins clairement politiques selon le CNCT

Le CNCT dénonce une utilisation instrumentale de ces chiffres dans un objectif de lobbying. Dans son communiqué du 11 juin 2025[1], l’association rappelle que l’industrie du tabac persiste à exagérer les données pour freiner les politiques publiques efficaces. Elle cite un décalage flagrant entre les résultats de KPMG et ceux issus de sources publiques : alors que le rapport pointe 49 % de marché parallèle, les enquêtes de l’OFDT révèlent que 80 % des fumeurs déclarent avoir acheté leur dernier paquet en bureau de tabac, et que les circuits véritablement illégaux ne représentent que moins de 1 % de la consommation.

Surtout, les chiffres avancés par KPMG sont sans rapport avec les études indépendantes menées sur le sujet. Les estimations produites par des organismes publics comme l’OFDT, l’INSEE ou encore l’Assemblée nationale évaluent la part des achats hors réseau légal entre 10 % et 20 % de la consommation nationale, un niveau nettement inférieur à celui présenté par le cabinet mandaté par l’industrie. Le CNCT souligne également que deux études indépendantes menées sous l’égide de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) sont en cours de finalisation : l’une, confiée à Christian Ben Lakhdar, vise à évaluer le volume de « tabac échappant à la fiscalité nationale » ; l’autre, dirigée par Louis Braverman, se penche spécifiquement sur la contrebande de rue. Ces travaux permettront d’apporter un éclairage objectif et méthodologiquement rigoureux sur la question.

Le CNCT insiste enfin sur la stratégie bien connue de l’industrie du tabac : instrumentaliser des données biaisées pour faire pression sur les décideurs, notamment en période de révision des politiques fiscales. En se présentant comme des acteurs mobilisés contre la contrebande, les fabricants cherchent à gagner une légitimité dans le débat public, tout en dissimulant leur propre responsabilité dans l’alimentation historique du commerce parallèle. Cette tactique, dénoncée de longue date par les institutions internationales, constitue une pratique d’interférence dans les politiques publiques

L’implication de l’industrie du tabac dans les marchés parallèles

Au-delà des discours, de nombreuses enquêtes judiciaires et rapports institutionnels ont mis en lumière l’implication directe ou indirecte de l’industrie du tabac dans le développement des circuits parallèles. Parmi les pratiques régulièrement pointées figure le sur-approvisionnement délibéré par les fabricants de certains marchés à faible fiscalité, favorisant ainsi le réacheminement de leurs propres produits vers des pays à prix plus élevés. Cette responsabilité structurelle est aujourd’hui documentée par des instances comme l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) ou l’OMS, et rend d’autant plus problématique la posture des cigarettiers lorsqu’ils prétendent désormais lutter contre un phénomène qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer et entretiennent, expliquent les associations anti-tabac.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Communiqué, Marchés parallèles du tabac : l’industrie du tabac persiste dans la désinformation, CNCT, publié le 11 juin 2024, consulté le jour-même

Comité national contre le tabagisme |

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