Maine : un dispositif REP sur les cigarettes électroniques qui pourrait surtout bénéficier à l’industrie

6 juin 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 4 juin 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Maine : un dispositif REP sur les cigarettes électroniques qui pourrait surtout bénéficier à l’industrie

L’État américain du Maine a adopté, en avril 2026, la première législation au monde mettant en place une filière de responsabilité élargie du producteur (REP) spécifiquement dédiée aux cigarettes électroniques et produits associés. Présentée comme une réponse environnementale innovante face à l’explosion des déchets issus du vapotage, cette loi impose désormais aux fabricants de financer et d’organiser eux-mêmes la collecte, le traitement et le recyclage des dispositifs usagés[1].

Si cette initiative traduit une prise de conscience croissante des impacts environnementaux des produits du vapotage, elle soulève également d’importantes inquiétudes du point de vue de la santé publique mais aussi environnemental. En confiant à l’industrie elle-même un rôle central dans la gestion des déchets qu’elle génère, ce modèle reproduit les limites déjà observées en Europe avec les dispositifs REP appliqués aux produits du tabac. Surtout, cette approche entretient l’idée qu’une meilleure collecte ou un recyclage accru pourraient suffire à répondre aux enjeux environnementaux liés aux cigarettes électroniques. Or si le dispositif est susceptible de permettre la récupération de certains composants, le recyclage de ces dispositifs demeure aujourd’hui extrêmement limité, complexe et largement inefficace à grande échelle et des mesures de suppression à la source s’avèrent beaucoup plus efficaces.

Une filière REP inédite confiée directement aux fabricants

La loi adoptée par le Maine prévoit la mise en place d’un programme obligatoire de collecte et de gestion des déchets issus des cigarettes électroniques, incluant les dispositifs, leurs composants et les substances qu’ils contiennent, qu’elles comportent ou non de la nicotine. Les fabricants devront financer un système de collecte couvrant l’ensemble du territoire, avec des points de récupération accessibles dans les commerces, les écoles, les collectivités ou encore les déchetteries. Le texte prévoit notamment que des points de collecte permanents soient accessibles à moins de 15 miles (environ 25 kilomètres) pour 90 % des habitants de l’État.

Le dispositif imposera progressivement à tous les détaillants de participer au système de collecte et prévoit des incitations financières pour encourager le retour des produits usagés. Les consommateurs pourront ainsi recevoir jusqu’à deux dollars par dispositif rapporté. La loi prévoit également des campagnes d’éducation et de communication destinées à promouvoir le dispositif de recyclage auprès du public.

Cette approche repose cependant sur un principe particulièrement problématique : celui de confier aux producteurs de cigarettes électroniques eux-mêmes l’organisation, le financement et la communication autour de la gestion des déchets générés par leurs propres produits.

Une logique déjà largement contestée en Europe

Le modèle retenu par le Maine rappelle fortement les mécanismes de responsabilité élargie du producteur déjà mis en œuvre dans l’Union européenne pour les produits du tabac, notamment dans le cadre de la directive sur les plastiques à usage unique (SUPD).

En Europe, l’article 8 de la directive a conduit à la création d’éco-organismes financés directement par les fabricants de tabac. Le problème réside dans la composition et la gouvernant de l’éco-organisme. A titre d’illustration, l’éco-organisme Alcome en France est dirigé par les représentants des fabricants et des buralistes. Ce type de structure développent principalement des campagnes centrées sur les « bons gestes », les dispositifs de collecte ou les opérations de nettoyage, tout en laissant largement de côté les politiques de réduction de la consommation et les mesures de prévention à la source. Il est également censé mener des recherches mais aucune ne porte sur les modalités pertinentes de réduction de la pollution à la source de ces déchets, les intérêts des fabricants demeurant de continuer à vendre au maximum leurs produits. Ce modèle fait l’objet de critiques croissantes de la part des acteurs de santé publique et des organisations environnementales. En pratique, ces dispositifs tendent surtout à déplacer la responsabilité de la pollution vers les consommateurs et les collectivités locales, tout en offrant à l’industrie de nouvelles opportunités de communication environnementale, de valorisation de son image et de prévention de l’adoption de mesures beaucoup plus efficaces pour réduire la consommation des produits et réduire leur impact environnemental.

L’expérience européenne montre du reste que les dispositifs de REP permettent rarement de réduire significativement la pollution générée par les produits du tabac et de la nicotine. Ils privilégient essentiellement une gestion en aval des déchets jetés dans le domaine public, avec leur collecte, le nettoyage, une sensibilisation comportementale, sans remise en cause des produits eux-mêmes ni des stratégies industrielles favorisant leur diffusion massive.

Un recyclage des cigarettes électroniques largement illusoire

L’un des principaux angles morts de ces politiques réside dans la question même du recyclage des dispositifs de vapotage. Les cigarettes électroniques, et en particulier les dispositifs jetables ou semi-jetables, sont composés d’un assemblage complexe de plastiques, de métaux, de composants électroniques, de batteries lithium-ion et de résidus chimiques contenant parfois de la nicotine.

Dans les faits, le recyclage de ces produits demeure aujourd’hui extrêmement difficile à mettre en œuvre à grande échelle. Le démontage manuel des dispositifs est long, coûteux et techniquement complexe. Les batteries présentent des risques importants d’incendie et d’explosion dans les centres de tri et de traitement des déchets. Les différents matériaux sont souvent imbriqués ou collés entre eux, rendant leur séparation particulièrement difficile.

Aux États-Unis comme en Europe, des millions de cigarettes électroniques finissent encore dans les déchets ménagers classiques ou dans l’environnement, faute de filières de collecte et de traitement réellement opérationnelles et accessibles. Plusieurs analyses soulignent également que les taux effectifs de recyclage demeurent très faibles au regard des volumes mis sur le marché.

Dans ce contexte, le développement de dispositifs de collecte et de traitement spécifiques peut néanmoins constituer un levier utile afin de limiter une partie des impacts environnementaux liés aux déchets du vapotage, notamment en permettant la récupération de certains composants et matériaux contenus dans ces produits électroniques. Toutefois, ces filières ne sauraient être présentées comme une solution suffisante ou centrale à elles seules. Les cigarettes électroniques restent des produits à forte obsolescence, souvent conçus pour des usages très courts, ce qui limite structurellement les perspectives d’une véritable économie circulaire à grande échelle.

Le risque demeure ainsi que le recyclage soit utilisé comme un argument de communication environnementale permettant de banaliser ces produits ou de retarder des mesures plus ambitieuses de réduction à la source, notamment concernant les dispositifs jetables, les volumes mis sur le marché ou la responsabilité des fabricants.

La récupération des produits usagers est donc indispensable pour des raisons environnementales et de sécurité afin de les traiter mais d’autres dispositions efficaces existent pour réduire l’ampleur de ces déchets. L’interdiction des cigarettes électroniques jetables, ou encore la limitation des espaces où consommer ces produits en font ainsi partie ainsi que la prévention de l’initiation au vapotage et l’incitation à l’arrêt pour les fumeurs de tabac sevrés.

Le risque d’un nouveau levier de greenwashing pour l’industrie

Au-delà des enjeux techniques, ce type de législation soulève également des questions importantes en matière d’influence industrielle. En organisant eux-mêmes les systèmes de collecte, de communication et de sensibilisation, les fabricants de cigarettes électroniques peuvent renforcer leur présence dans les politiques environnementales et développer des stratégies de valorisation de leur image sous couvert d’engagement écologique et empêcher l’adoption de mesures efficaces pour réduire le vapotage.

Les campagnes de collecte, les dispositifs de recyclage ou les opérations de sensibilisation permettent ainsi de repositionner les fabricants comme des acteurs « responsables », alors même que leurs produits demeurent à l’origine d’une pollution croissante et de risques sanitaires de plus en plus documentés. Cette logique interroge également la cohérence de politiques qui privilégient des mécanismes de gestion des déchets sans agir simultanément sur la réduction de la consommation et la limitation de la diffusion de ces produits.

La loi du Maine illustre une évolution croissante des débats environnementaux autour des produits du tabac et de la nicotine. Toutefois, l’expérience européenne montre que les dispositifs REP ne constituent pas une réponse suffisante face à des produits conçus pour générer des déchets complexes, toxiques et difficilement recyclables.

Si le principe pollueur-payeur doit être conservé, la limitation au financement par les fabricants du dispositif d’un éco-organisme indépendant paraît beaucoup plus adapté et à même de mettre en place les mesures réellement efficaces. Une approche centrée sur la seule collecte et le recyclage par les industriels risque surtout de légitimer la poursuite de la commercialisation massive de ces produits tout en déplaçant le débat loin des enjeux de prévention sanitaire et environnementale. Dans ce contexte, de nombreux acteurs plaident désormais pour des politiques plus ambitieuses visant à réduire directement la diffusion des produits jetables et à limiter la place des industriels dans les dispositifs environnementaux au seul financement des coûts induits par leurs produits.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Megan Quinn, Maine becomes first state to enact EPR for vapes, Waste Dive, publié le 2 juin 2026, consulté le jour-même

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