L’intelligence artificielle : un levier émergent pour renforcer la lutte antitabac à l’échelle mondiale

30 juin 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 27 juin 2025

Temps de lecture : 6 minutes

L’intelligence artificielle : un levier émergent pour renforcer la lutte antitabac à l’échelle mondiale

Alors que les modes de consommation du tabac et de la nicotine évoluent rapidement, les acteurs de la lutte antitabac s’intéressent de plus en plus à l’intelligence artificielle (IA) comme outil d’appui aux politiques de santé publique. Surveillance des infractions, détection des pratiques de marketing illégal, accompagnement au sevrage : les applications de l’IA sont multiples et suscitent un intérêt croissant dans la perspective de mieux anticiper, réglementer et contrer l’influence persistante de l’industrie du tabac.

Une reconnaissance croissante du rôle de l’IA lors de la conférence de Dublin

La World Conference on Tobacco Control, qui s’est tenue à Dublin du 23 au 25 juin 2025, a mis en évidence l’intérêt croissant porté aux nouvelles technologies, et notamment à l’intelligence artificielle, comme levier stratégique pour renforcer la lutte antitabac. Pour la première fois, plusieurs sessions ont été explicitement consacrées à l’utilisation de l’IA pour surveiller les stratégies marketing numériques de l’industrie, détecter les contenus illicites en ligne, ou encore soutenir les politiques de sevrage tabagique[1].

Cette évolution témoigne d’une prise de conscience partagée des limites des approches traditionnelles face à la rapidité d’adaptation de l’industrie du tabac, en particulier dans le ciblage des jeunes via les réseaux sociaux. À travers différents ateliers et retours d’expériences, les participants ont souligné le potentiel de l’IA pour combler les lacunes réglementaires, fournir des données exploitables aux autorités sanitaires et renforcer les capacités des pays à faibles ressources.

La mobilisation de jeunes acteurs, notamment via des initiatives comme Global Youth Voices, a également illustré l’appropriation croissante de ces outils à des fins de plaidoyer, de veille citoyenne et de justice sociale.

Une technologie prometteuse pour renforcer la surveillance, notamment dans les pays à faibles revenus

Dans de nombreux pays à faibles et moyens revenus, les capacités institutionnelles et humaines restent limitées pour assurer une surveillance continue et efficace des infractions liées à la promotion du tabac et des produits nicotinés. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle pourrait constituer un outil particulièrement utile pour renforcer l’application des politiques de lutte antitabac.

Grâce à ses capacités d’analyse automatisée, l’IA permet de traiter d’importants volumes de données issues des réseaux sociaux, des plateformes de vidéos ou encore du commerce en ligne, afin de détecter en temps réel des contenus faisant la promotion de produits de nicotine, souvent diffusés de manière dissimulée ou contournant les législations nationales. Elle offre ainsi un moyen de repérer plus rapidement les infractions, de cartographier les stratégies de contournement de l’industrie du tabac, ou encore de documenter des campagnes marketing ciblant les jeunes.

Dans des pays où les ressources humaines dédiées à la réglementation sont insuffisantes, l’intégration d’outils d’intelligence artificielle pourrait considérablement alléger le travail des autorités sanitaires et appuyer les organisations de la société civile dans leurs activités de veille et d’alerte. Des expérimentations menées en Afrique ou en Asie montrent que l’IA peut faciliter l’identification de violations, produire des rapports automatisés, et alimenter des actions de sensibilisation ou de plaidoyer fondées sur des données tangibles[2].

Au-delà de la simple détection, l’intelligence artificielle peut aussi contribuer à mieux comprendre les discours émergents autour des produits de nicotine, y compris dans des langues locales ou sur des plateformes peu accessibles aux systèmes de veille traditionnels. Elle représente ainsi un levier potentiel pour renforcer l’équité dans la surveillance mondiale de l’industrie du tabac, à condition d’un accès équitable aux outils, d’un accompagnement technique adapté et d’un encadrement éthique rigoureux.

Un potentiel à structurer et encadrer

Si l’intelligence artificielle offre des perspectives prometteuses pour renforcer la prévention, la surveillance et la réglementation dans le domaine de la lutte antitabac, son utilisation soulève également d’importants défis qu’il convient d’anticiper.

En premier lieu, la question de l’éthique et de la gouvernance des données est centrale. Les systèmes d’IA reposent sur la collecte et le traitement de données personnelles parfois sensibles, notamment dans le cadre d’applications de sevrage ou de surveillance comportementale. Il est donc essentiel de garantir un cadre de protection robuste, conforme aux normes internationales en matière de confidentialité, de transparence des algorithmes et de consentement éclairé des utilisateurs.

Par ailleurs, plusieurs experts alertent sur les risques de biais algorithmiques, susceptibles de reproduire ou d’amplifier certaines inégalités existantes. Une attention particulière doit être portée à la qualité, à la diversité et à la représentativité des données utilisées, afin d’éviter que des publics déjà vulnérables soient exclus ou mal ciblés par les outils développés.

Autre point de vigilance : la récupération potentielle de ces technologies par l’industrie du tabac elle-même, notamment à travers des initiatives s’affichant comme innovantes ou responsables. Sans encadrement clair, certains acteurs pourraient instrumentaliser l’IA pour améliorer leur image, influencer les mesures antitabac, ou contourner les dispositifs de contrôle en adaptant leurs contenus publicitaires aux limites des systèmes de détection.

Enfin, l’impact environnemental croissant du déploiement de l’IA ne peut être ignoré. L’entraînement et l’exploitation des modèles d’intelligence artificielle, en particulier les grands modèles de langage ou les systèmes de reconnaissance visuelle, nécessitent une puissance de calcul importante et consomment une quantité significative de ressources (eau et énergie). Ce coût écologique soulève des questions de durabilité, notamment dans un contexte de transition environnementale et de recherche d’exemplarité des politiques de santé publique.

Pour ces raisons, la mobilisation de l’intelligence artificielle dans la lutte antitabac doit s’inscrire dans une stratégie cohérente, encadrée et fondée sur des principes de transparence, d’équité, de responsabilité et de durabilité rappellent les experts. Elle ne pourra produire des résultats concrets et acceptables qu’à travers une coopération étroite entre chercheurs, pouvoirs publics, acteurs de la société civile et institutions internationales et en veillant à en exclure l’industrie du tabac.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] John Musenze, AI, the new frontier for global tobacco control, Scidev, publié le 25 juin 2025, consulté le 27 juin 2027

[2] David B. Olawade, Charity A. Aienobe-Asekharen, Artificial intelligence in tobacco control: A systematic scoping review of applications, challenges, and ethical implications, International Journal of Medical Informatics, Volume 202, 2025, 105987, ISSN 1386-5056, https://doi.org/10.1016/j.ijmedinf.2025.105987.

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