L’industrie du tabac consolide sa présence dans des États à faible réglementation

31 juillet 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 23 juillet 2025

Temps de lecture : 6 minutes

L’industrie du tabac consolide sa présence dans des États à faible réglementation

Le 18 juillet 2025, une usine de production de tabac de haute technologie a été inaugurée dans le parc industriel d’Aghdam, en Azerbaïdjan, en présence du président Ilham Aliyev. Ce projet, porté par le groupe Tabaterra, illustre la stratégie d’expansion de l’industrie du tabac dans des pays où les cadres réglementaires sont plus faibles et les dispositifs de prévention moins développés. Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large observée dans plusieurs États d’Asie centrale et du Caucase.

Une nouvelle usine ultramoderne inaugurée avec le soutien des autorités

Le 18 juillet 2025, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a officiellement inauguré une nouvelle usine de production de tabac dans le parc industriel d’Aghdam, récemment reconstruit. Cet événement, largement relayé par les médias locaux, s’inscrit dans la volonté affichée du gouvernement de revitaliser économiquement les territoires anciennement touchés par le conflit au Haut-Karabagh, notamment en attirant des investissements industriels[1].

L’usine, présentée comme un site de pointe, a été construite avec un investissement total de 34 millions de dollars. Elle est exploitée par le groupe Tabaterra, unique fabricant de produits du tabac en Azerbaïdjan. Elle comprend des lignes de production automatisées, des systèmes de contrôle qualité modernes et des installations de conditionnement à haute capacité.  Le soutien affiché des autorités politiques à ce projet reflète un alignement fort entre les priorités économiques du pays et les intérêts de l’industrie du tabac. Lors de son discours inaugural, le président Aliyev a salué l’implantation de cette nouvelle unité comme un jalon important pour l’industrie nationale, sans évoquer les risques sanitaires, les implications environnementales de cette activité ou encore les coûts pour la collectivité induits par la consommation de ces produits dans le pays.

La localisation du projet dans une zone à forte charge symbolique, présentée comme un territoire de reconstruction et de modernisation post-conflit, confère à cette usine une dimension politique forte. Ce positionnement contribue à légitimer l’industrie du tabac comme moteur de développement économique, au mépris des dispositions internationales en matière de santé publique et des engagements internationaux du pays.

Tabaterra, un sous-traitant stratégique des grandes multinationales du tabac

Créée en 2017, la société Tabaterra s’est imposée en quelques années comme un acteur central de la production de tabac en Azerbaïdjan et dans la région du Caucase. Seul fabricant national de produits du tabac, elle opère sous un statut de société par actions et bénéficie d’un soutien manifeste des autorités locales. Son rôle dépasse cependant largement les frontières de l’Azerbaïdjan : Tabaterra produit sous licence pour les trois principaux groupes transnationaux du secteur – Philip Morris International, British American Tobacco et Japan Tobacco International.

Sur le plan de la communication, Tabaterra adopte une posture alignée sur celle des fabricants de tabac en particulier à travers l’instrumentalisation de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Le site internet du fabricant fait état d’un ensemble d’initiatives environnementales et sociales. L’entreprise y met en avant des actions de plantation d’arbres, de gestion responsable des déchets, des campagnes en faveur de la protection de l’enfance, ou encore des programmes éducatifs. Cette communication institutionnelle contribue à façonner une image positive et engagée de l’entreprise, en décalage avec les pratiques de marketing déployées et les conséquences sanitaires, sociales et écologiques documentées de l’ensemble de la chaîne de valeur du tabac.

Une stratégie d’implantation dans des contextes de faible réglementation

L’ouverture de l’usine de Tabaterra à Aghdam s’inscrit dans une stratégie plus large adoptée par les multinationales du tabac, qui consiste à renforcer leur présence industrielle et commerciale dans des États où les réglementations en matière de santé publique, d’environnement et de transparence sont limitées. Ce positionnement n’est ni ponctuel ni isolé : il répond à une logique d’anticipation et de contournement des politiques de contrôle du tabac qui se généralisent dans un nombre croissant de pays.

L’Azerbaïdjan, comme d’autres États du Caucase ou d’Asie centrale, constitue à ce titre une zone d’intérêt stratégique pour l’industrie. En l’absence d’un cadre législatif protecteur en matière de lutte antitabac – notamment en ce qui concerne la fiscalité, la publicité, l’emballage neutre ou la réglementation des produits nicotinés – ces pays offrent un environnement opérationnel particulièrement favorable au développement de cette industrie. À cela s’ajoute une gouvernance institutionnelle centralisée, parfois marquée par des pratiques de clientélisme facilitant l’ancrage industriel d’acteurs économiques puissants.

Le cas de l’Azerbaïdjan fait écho à d'autres projets récents. En avril 2025, le fabricant KTG inaugurait une usine de cigarettes à Almaty, au Kazakhstan[2]. Cette ouverture avait été saluée comme un investissement d’avenir par les autorités locales, dans un pays où les initiatives de prévention du tabagisme restent très limitées. Là encore, les considérations de santé publique ont été éclipsées par les promesses de développement économique, de création d’emplois et de recettes fiscales.

Cette stratégie d’expansion dans des marchés dits « à potentiel », souvent caractérisés par une forte prévalence tabagique, une faible sensibilisation des populations et un encadrement réglementaire peu contraignant, permet à l’industrie du tabac de maintenir la rentabilité de ses produits – cigarettes et tabac chauffé notamment – tout en évitant les effets des politiques de dénormalisation mises en œuvre dans d’autres régions du monde.

En outre, ces implantations s’accompagnent fréquemment d’une communication institutionnelle majeure valorisant l’entreprise et le secteur d’activité.

Cette dynamique soulève des préoccupations majeures, tant pour la santé des populations locales que pour la cohérence des efforts internationaux de lutte contre le tabagisme. En investissant dans des Etats où les politiques antitabac sont peu développées, les fabricants empêchent ces pays de progresser voire risquent d’affaiblir les progrès réalisés sur le plan international en matière de santé depuis ces dernières décennies ou en cours de négociations dans le domaine des objectifs du développement durable.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] President Ilham Aliyev attended opening of tobacco products manufacturing facility at Aghdam Industrial Park, APA news, publié le 18 juillet 2025, consulté le 21 juillet 2025

[2] Génération sans tabac, Le fabricant KT&G inaugure une nouvelle usine de cigarettes au Kazakhstan, publié le 28 avril 2025, consulté le 21 juillet 2025

Comité national contre le tabagisme |

Ces actualités peuvent aussi vous intéresser