L’État des Palaos demande à l’ONU de classer la nicotine comme substance contrôlée
21 juin 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 16 juin 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Les Palaos ont demandé aux Nations Unies d’inscrire la nicotine parmi les substances contrôlées par la Convention de 1971 sur les psychotropes, ouvrant ainsi un réexamen inédit de cette substance par l’OMS depuis près de trente ans. Cette initiative, motivée par les enjeux de dépendance et la progression des nouveaux produits nicotiniques, relance le débat sur le statut international de la nicotine et sur l’adaptation des cadres réglementaires face à l’évolution du marché. Si ses chances d’aboutir demeurent très limitées, la démarche met en lumière les tensions croissantes entre impératifs de santé publique et intérêts économiques liés à l’industrie du tabac et de la nicotine.
Un enjeu de santé publique pour les Palaos, l’Asie-Pacifique et le monde entier
Les Palaos, petit État océanien d’environ 18 000 habitants, mènent depuis plusieurs années une politique stricte contre le tabac et les produits à la nicotine non thérapeutiques. En 2023, environ 21 % de ses adultes fumaient encore des cigarettes, selon le gouvernement local, tandis que 46 % des jeunes utilisaient des cigarettes électroniques en 2022. Le pays a interdit les cigarettes électroniques la même année, et en 2025, il se classait deuxième sur 100 pays dans l'Indice mondial d'ingérence de l'industrie du tabac, ce qui indique une influence minimale de cette industrie sur leur politique de santé publique.
En amont du Forum des îles du Pacifique sur les maladies non transmissibles, l’archipel a demandé aux Nations Unies d’inclure la nicotine parmi les substances couvertes par un traité de 1971 encadrant les drogues psychotropes comme le LSD, les champignons hallucinogènes ou d’autres substances contrôlées[1], afin d’améliorer l'application de la loi, réduire le trafic transfrontalier et limiter l'exposition des adolescents[2]. Dans un document soumis à l'OMS, les experts des Palaos affirment par ailleurs qu'il est courant que les gens utilisent plusieurs types de produits à base de nicotine, « entretenant la dépendance et augmentant l'exposition cumulative plutôt que de faciliter le sevrage ». Cette requête a déclenché un examen scientifique par le Comité d'experts de l'OMS sur la pharmacodépendance, le premier sur la nicotine depuis les années 1990. Même si ce Comité recommandait un reclassement, la décision finale devrait encore être soumise à la Commission des stupéfiants, un organe politique de 53 États membres qui siègent pour un mandat de quatre ans. Un vote est prévu pour mars 2028.
Pour ses défenseurs, cette initiative ouvre un nouveau front dans la lutte mondiale contre la disponibilité du tabac et des produits de la nicotine, alors que plus de 7 millions de personnes meurent chaque année prématurément des maladies liées au tabac et que l’industrie se tourne de plus en plus vers les nouveaux produits nicotiniques, notamment les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine, pour reconquérir et développer ses marchés. Plus d’un milliard de personnes dans le monde sont encore dépendantes de cette substance toxique, et les effets des nouveaux produits sont sous-estimés car encore méconnus. Il est cependant reconnu que des problèmes cardiovasculaires et neurologiques peuvent apparaître chez les jeunes consommateurs de nicotine, alors que d’après l’OMS, 15 millions d'adolescents âgés de 13 à 15 ans utilisent des cigarettes électroniques dans le monde, soit neuf fois plus que les adultes dans les mêmes pays.
L'Alliance pour la lutte antitabac en Asie du Sud-Est (SEATCA) a appelé les États membres de l'ASEAN à soutenir la République des Palaos (qui n’en fait pas partie) dans cette démarche ambitieuse, rappelant que la plupart de ses membres ont eux-mêmes interdit les cigarettes électroniques et/ou le tabac chauffé ou l’envisagent[3]. « Compte tenu des preuves scientifiques actuelles et accablantes, la nicotine devrait faire l’objet d’un contrôle mondial strict. Le gouvernement des Palaos prend une mesure nécessaire pour combler une lacune réglementaire de longue date qui a permis à la nicotine de rester insuffisamment contrôlée malgré ses méfaits connus », a déclaré le Dr. Ulysses Dorotheo, directeur général de SEATCA.
Le cadre international sur les substances contrôlées ne reconnaît que la nicotine seule à faible dose pour le sevrage tabagique
Les traités des Nations Unies imposent aux États membres des règles précises sur l’importation, l’exportation, la production et la possession de substances contrôlées, sauf usage scientifique ou médical. Selon les critères retenus, les substances sont classées en fonction de leur potentiel de dépendance, leur risque d’abus, leur menace pour la santé publique et leur utilité thérapeutique. L’un des traités permet à tout pays, quelle que soit sa taille, de demander l'inclusion ou le reclassement d'une substance.
Le premier traité international sur les drogues, signé en 1961, visait notamment les opiacés, l’héroïne et le cannabis. Celui de 1971 a créé une catégorie spécifique pour les drogues psychotropes, dont le LSD et l’ecstasy. Plus tard, le cannabis, reconnu comme hautement addictif mais potentiellement thérapeutique, a été retiré de la liste des drogues sans usage médical, comme l’héroïne. Lors de son dernier examen sur la nicotine en 1996, le comité scientifique de l'OMS constatait que les produits d'aide au sevrage tabagique, tels que les patchs, gommes à mâcher, pastilles et inhalateurs, étaient devenus disponibles sans ordonnance. Le comité avait alors conclu que ces produits thérapeutiques se caractérisent par de faibles doses de nicotine et n'entraînent ni hallucinations, ni troubles moteurs, cognitifs, comportementaux, perceptifs ou de l'humeur, à condition d'être pris seuls. À la fin des années 90, l'OMS travaillait alors avec l’ensemble des pays à l’élaboration de ce qui allait devenir la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), adoptée en 2003 et entrée en vigueur en 2005. Ce traité comporte tout particulièrement des dispositions sur les produits du tabac mais aussi sur les dispositions de prise en charge de la dépendance tabagique.
Depuis, les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine sont apparus sur le marché et si ces produits ont été intégrés aux décisions prises en Conférences des Parties (COP) de ce traité, la position initiale adoptée a été de laisser les pays réglementer en fonction de leur situation particulière. Ces nouveaux produits amènent cependant leurs utilisateurs à absorber davantage de nicotine, notamment synthétique, avec des mécanismes de renforcement de la dépendance liés aux arômes sucrés et fruités très attrayants. Il s’ensuit que ces produits sont consommés par des non-fumeurs, en particulier des jeunes. En 2018, lors de l'arrivée sur le marché des cigarettes électroniques aromatisées, le directeur général de la santé publique des États-Unis a ainsi qualifié le vapotage chez les adolescents d'« épidémie ».
L’inscription de la nicotine dans la liste des substances contrôlées en vertu de la Convention de 1971 ajouterait un niveau de contrôle moléculaire à la réglementation existante sur les produits, tout en étant conforme à l’article 2.1 de la CCLAT relatif aux mesures prospectives « visant à mieux protéger la santé humaine »[4].
Un risque de blocage international, dans un contexte de lobby du tabac omniprésent
Néanmoins, plusieurs experts jugent à ce stade improbable qu’un reclassement aille au bout du processus, en raison de l’influence des lobbies.
« Sur le plan politique, il est hors de question que l'alcool ou la nicotine soient intégrés à ce groupe », pense Jürgen Rehm, chercheur principal au Centre de toxicomanie et de santé mentale, le plus grand centre hospitalier universitaire de soins en santé mentale du Canada. « Des intérêts commerciaux bien établis déterminent la réaction de nos gouvernements. Un veto serait donc inévitable. » Ce constat intervient alors que l’ingérence du tabac et de la nicotine intensifie ses efforts dans le monde, en particulier dans l’Union européenne et ses organes décisionnels.
AD
[1]Kathryn Kranhold, Pacific island nation Palau asks UN to classify nicotine as a controlled substance, The Examination, publié le 15 juin 2026, consulté le 16 juin 2026
[2]Ngeldei Tulop, Palau Makes Historic Call for UN Nicotine Control Ahead of Pacific Leaders’ Forum, Island Times, publié le 12 juin 2026, consulté le 16 juin 2026
[3]ASEAN Support Urged for Palau’s Historic Call for UN Review of Nicotine, SEATCA, publié le 12 juin 2026, consulté le 16 juin 2026
[4]Palau calls United Nations to Review Nicotine, European Network for Smoking and Tobacco Prevention (ENSP), publié le 10 juin 2026, consulté le 16 juin 2026