Le parrainage par l’industrie du tabac encore très actif en Chine
29 mars 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 30 mars 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Un article publié dans la revue Tobacco Induced Diseases a analysé de façon détaillée le parrainage et les actions de « responsabilité sociale » de l’industrie du tabac en Chine entre 2015 et 2022[1]. Alors que la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) de l’OMS, que la Chine a ratifié, impose une interdiction globale de la publicité, promotion et parrainage, les auteurs montrent que le parrainage reste largement utilisé par les cigarettiers chinois pour soutenir leur image et leurs activités. La Chine, premier producteur et consommateur mondial de tabac, représente près d'un tiers de la consommation mondiale de cigarettes, avec une production nationale dépassant 24,4 billions de cigarettes en 2023 et générant 8,4 % des recettes fiscales nationales, mais présentant un coût néanmoins supérieur en dépenses de santé et pertes de productivité.
Une interdiction du parrainage inappliquée
Après un net recul des montants en 2017, lié notamment à l’entrée en vigueur d’une loi sur les organismes de bienfaisance interdisant le parrainage par l’industrie du tabac, les budgets de parrainage ont progressivement remonté avant une nouvelle baisse en 2021, dans un contexte de pandémie et de ralentissement économique. L’analyse spatiale révèle de fortes concentrations dans les grandes provinces productrices de tabac, en particulier le Yunnan, le Hunan et le Jiangxi, tandis que le nord-est du pays apparaît beaucoup moins concerné.
Les données issues des annuaires du tabac et de la base de lois Chinalawinfo ont été croisées dans des modèles statistiques qui ont montré deux effets majeurs : plus la production de cigarettes est élevée dans une province, plus les montants de parrainage sont importants ; à l’inverse, l’efficacité des lois d’interdiction de fumer dans les lieux publics est associée à une diminution des montants alloués. Ces relations restent significatives même après prise en compte des liens entre industrie et autorités (présence de responsables politiques dans les événements sponsorisés, proximité institutionnelle) et du degré d’intégration de la chaîne de production.
Les auteurs soulignent que la loi sur la philanthropie de 2016, amendée en 2023, reste floue : elle ne définit pas précisément ce qu’est un parrainage par l’industrie du tabac et ne prévoit pas de sanctions spécifiques en cas de violation. Cette absence de définition et de régime de sanctions permet aux cigarettiers de continuer à parrainer écoles, programmes de secours ou événements culturels sous couvert de « charité » ou de « responsabilité sociale », malgré l’interdiction de principe des activités de parrainage.
Surtout, la China National Tobacco Corporation (CNTC) reste un monopole d’État et contrôle aussi l’activité des autres cigarettiers présents avec lesquels elle a passé des contrats. Ce faisant, il existe un grave conflit d’intérêts entre l’industrie du tabac et les politiques de santé publique.
Une stratégie centrée sur la chaîne de production et la « philanthropie »
En exploitant plus de 2 400 articles publiés sur des sites de l’industrie, les auteurs identifient quatre grands thèmes mis en avant : réponse aux catastrophes et crises sanitaires, production et transformation du tabac, lutte contre la pauvreté et mise en œuvre des politiques publiques, service client et construction de marque.
Deux grands blocs se dégagent : d’un côté, des actions dites « solidaires » (donations pour le Covid-19, aides aux zones pauvres, bourses, infrastructures) alignées sur les priorités nationales de lutte contre la pauvreté et de revitalisation rurale ; de l’autre, des initiatives tournées vers le cœur de métier (soutien aux planteurs, modernisation de la production, animation du réseau de détaillants, marketing).
Les auteurs montrent que les planteurs de tabac et les détaillants sont des cibles privilégiées du parrainage, via aides matérielles, formations, soutien aux revenus ou programmes présentés comme des dispositifs de « développement agricole ». Ces actions renforcent la fidélité à la filière ; elles stabilisent les approvisionnements et consolident les circuits de vente, tout en étant présentées comme des contributions à la réduction de la pauvreté ou à l’emploi local.
Une communication qui masque la finalité commerciale
L’étude montre que, face au durcissement progressif des interdictions de publicité et de promotion, les entreprises ont rendu leurs opérations de parrainage plus indirectes et moins faciles à identifier.
Le recours à des thèmes socialement valorisés, comme la lutte contre la pauvreté, le soutien aux territoires défavorisés, les dons lors de catastrophes ou de la pandémie de Covid-19, permet de présenter le secteur comme un acteur au service du « développement national », tout en renforçant la place du tabac dans l’économie et la fiscalité locales.
Les auteurs interprètent ces pratiques comme une forme de communication stratégique : en associant le tabac à des objectifs de développement et de solidarité, les entreprises améliorent leur image, gagnent un accès privilégié aux décideurs publics et rendent plus difficile l’adoption de mesures de contrôle plus strictes. Dans ce cadre, le parrainage apparaît moins comme une « générosité désintéressée » que comme un investissement destiné à sécuriser la production, les ventes et l’acceptabilité politique de l’industrie.
Appel à une interdiction stricte et nationale du parrainage
Les acteurs de santé publique rappellent que la Chine est Partie au traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac. À ce titre, tout parrainage en faveur du tabac ou par cette industrie est interdit. De même, de façon plus structurelle, l’existence d’une entreprise publique du tabac extrêmement puissante dans le pays qui contrôle largement l’activité des autres cigarettiers présents n’exempte pas le pays à respecter ses engagements de protection des politiques publiques à l’égard de cette industrie.
Les auteurs appellent enfin à une mobilisation citoyenne et un rôle actif des médias, comme au Bangladesh, pour favoriser l’adoption d’une interdiction totale, alignée sur les standards internationaux, ainsi qu’à des recherches complémentaires, capables d’établir plus fermement les liens de cause à effet entre durcissement législatif, évolution des pratiques de parrainage et indicateurs de consommation, afin de renforcer les arguments en faveur d’un encadrement plus strict.
Les auteurs de l’article évoquent que dans le monde, si 163 pays ont pour l’instant interdit la publicité du tabac à la télévision et à la radio nationales et 130 ont interdit les remises promotionnelles, seuls 73 pays interdisent le parrainage financier ou en nature de l’industrie du tabac et seulement 6 pays appliquent des restrictions en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE).
AD
[1]Sun S, Wu Y, Tang Y, Wang F, Improving legislation is a necessity: A multi-method quantitative analysis of tobacco sponsorship and publicity in China, Tobacco Induced Diseases, publié le 24 mars 2026, consulté le 25 mars 2026