Corée du Sud : le recyclage des mégots de cigarettes mis en échec

14 juillet 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 10 juillet 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Corée du Sud : le recyclage des mégots de cigarettes mis en échec

Entre 2021 et 2023, plusieurs collectivités sud-coréennes ont mené des expérimentations de collecte et de transformation de mégots de cigarettes en pavés urbains. Des analyses chimiques ont mis en évidence la présence de substances cancérigènes dans le produit obtenu, y compris après un traitement thermique à haute température, ce qui a conduit à l'arrêt de ces expérimentations. Une étude publiée dans la revue Tobacco Control[1] examine cet épisode et ses implications pour l'application au tabac des dispositifs de responsabilité élargie des producteurs.

Des pavés en mégots contenant des substances cancérigènes

À partir de 2021, le ministère sud-coréen de l'Environnement et plusieurs collectivités locales ont mis en place des dispositifs de collecte de mégots, avec des bornes installées près des entrées d'immeubles et des arrêts de bus. Certaines municipalités, comme le district de Gangbuk à Séoul, ont proposé une rémunération aux habitants en fonction du poids de mégots rapporté, jusqu'à 60 000 wons par mois (environ 35 euros).

Les mégots collectés étaient ensuite transformés en pavés destinés à l'espace public, après encapsulation et traitement thermique à haute température de l'acétate de cellulose composant les filtres. En 2022, des analyses chimiques ont mis en évidence la présence, dans ces pavés, d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et de nitrosamines spécifiques du tabac (TSNA), deux familles de substances cancérigènes. Leur commercialisation a été suspendue.

Les auteurs de l'étude relèvent que ce résultat rejoint la littérature scientifique existante : aucune technologie de recyclage disponible à ce jour ne garantirait l'élimination complète des constituants toxiques des filtres usagés. Un précédent est cité en ce sens : dans le village de Jangjeon (Iksan), des sous-produits du tabac utilisés dans la fabrication d'un engrais organique s'étaient révélés porteurs de plusieurs substances cancérigènes, et une enquête épidémiologique du ministère de l'Environnement avait établi un lien entre les émissions de l'usine et l'incidence de cancers observée par la suite chez les riverains. Le mégot de cigarette se distingue ainsi d'autres déchets plastiques par la nature de sa contamination : les résidus toxiques issus de la combustion du tabac restent présents dans la matière quel que soit le procédé de transformation appliqué. Le mégot de cigarette constitue un déchet toxique et doit être traité en tant que tel et non recyclé.

Un déchet resté en dehors du dispositif de « pollueur-payeur »

L'étude replace cet épisode dans un contexte réglementaire plus large. Le tabac reste largement exclu des dispositifs associés au principe « pollueur payeur » prévoyant qu'un fabricant finance la gestion des déchets liés à son produit. Ce principe prend généralement la forme de la responsabilité élargie du producteur (REP). En Corée du Sud, un système de REP existe depuis 2003, mais les filtres de cigarettes en ont été exclus.

Lors de la onzième session de la Conférence des parties de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (COP11 de la CCLAT), des mises en garde ont été formulées concernant l'implication de l'industrie du tabac dans les dispositifs de responsabilité élargie des producteurs, relevant un recours croissant de cette industrie aux arguments environnementaux pour atténuer la perception des dommages causés. L'étude menée en Corée relève également que les cigarettiers communiquent sur la pollution par les mégots via des campagnes de collecte de mégots et des programmes de responsabilité sociétale, qui présentent le problème sous l'angle du comportement individuel des fumeurs plutôt que sous celui de la conception du produit. Elle note par ailleurs que certains cigarettiers obtiennent, dans certaines grilles de notation ESG[2], des scores de durabilité supérieurs à ceux de constructeurs automobiles, ces grilles évaluant des pratiques opérationnelles plutôt que la nature du produit commercialisé.

Selon les données citées dans l'étude, environ 12,6 millions de mégots seraient jetés chaque jour dans les rues sud-coréennes, un volume que les dispositifs de collecte volontaire ne couvriraient que marginalement, tandis que la charge de la gestion de ces déchets repose sur les collectivités locales.

L'interdiction des filtres, une disposition qui commence à s’imposer et qui est désormais soutenue par la France au niveau européen

Les auteurs de l'étude situent ces résultats dans le cadre d'une réflexion plus large sur les mesures dites « en amont », qui portent sur la conception du produit plutôt que sur la gestion de ses déchets. Le comté de Santa Cruz, en Californie, est devenu en 2024 la première juridiction à interdire la vente de cigarettes avec filtre, une mesure entrée en vigueur en janvier 2027, portée à l'origine par des associations environnementales.

Cette question est également présente dans le processus en cours de révision, au niveau européen, des directives sur les produits du tabac (TPD) et de la directive sur les plastiques à usage unique (SUP). Dans ce cadre, la France a soutenu, pour la première fois lors d'une consultation européenne, l'interdiction des filtres de cigarettes, aux côtés d'autres mesures telles que l'interdiction des arômes ou l'introduction d'un paquet neutre pour l’ensemble des produits du tabac et de la nicotine à l'échelle européenne. Cette position, formulée par le Secrétariat général des affaires européennes, converge avec des demandes portées depuis plusieurs années par des organisations de santé publique, dont le Comité national contre le tabagisme, ainsi que par des associations impliquées dans les négociations du traité mondial sur la pollution plastique.

Les auteurs de l'étude recommandent que les dispositifs réglementaires imposent aux fabricants une contribution financière à la gestion de leurs déchets via des fonds indépendants gérés par les pouvoirs publics, et excluent l'utilisation de ces obligations à des fins de communication institutionnelle ou de valorisation ESG, conformément à l'article 5.3 de la CCLAT. Ils indiquent que cette logique s'appliquerait également aux cigarettes électroniques et aux dispositifs de vapotage jetables dont les déchets plastiques, les résidus de nicotine et les batteries au lithium représentent un enjeu environnemental distinct, non couvert par les cadres existants relatifs aux mégots. A ces produits s’ajoutent également ceux mis sur le marché comme les sachets de nicotine qui constituent à nouveau des déchets particulièrement toxiques pour l’environnement.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Kim J, Lee S Cigarette butt recycling in South Korea: environmental policy failure and the limits of extended producer responsibility Tobacco Control Published Online First: 08 July 2026. doi: 10.1136/tc-2026-060135

[2] Critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance

Comité national contre le tabagisme |

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