Au Nigéria, les organisations de santé critiquent un projet de loi antitabac affaibli
19 août 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 11 août 2026
Temps de lecture : 8 minutes
La Nigeria Tobacco Control Community, qui rassemble plus de 100 organisations de la société civile et acteurs de santé, s’est opposée au projet de loi de 2025 modifiant la loi nationale sur le contrôle du tabac[1]. Lors d’une conférence de presse à Abuja, la coalition a demandé au Parlement nigérian de retirer immédiatement le texte afin qu’il fasse l’objet d’un examen public transparent centré sur la santé publique. Selon ses représentants, certaines modifications proposées pourraient affaiblir les protections existantes contre les produits du tabac et de la nicotine, notamment en matière de publicité, de vente à distance et d’avertissements sanitaires. La coalition appelle les autorités à maintenir un cadre réglementaire strict conforme aux engagements internationaux du Nigeria envers la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Elle souligne notamment l’article 5.3 du traité qui porte sur la protection des politiques de santé publique à l’égard de l’interférence de l’industrie du tabac.
Des inquiétudes sur les nouveaux produits nicotiniques
Le projet vise à modifier la loi de 2015 et ses textes réglementaires de 2019. La coalition estime que plusieurs dispositions concernant les cigarettes électroniques, les produits du tabac chauffé et les sachets de nicotine pourraient créer des exceptions réglementaires. Elle considère notamment que l’introduction d’objectifs de « réduction des risques liés au tabac » pourrait favoriser la promotion de nouveaux produits nicotiniques présentés comme moins nocifs. Elle pointe notamment le tabac chauffé, classé comme produit du tabac par l’OMS mais qui aurait un statut à part dans le nouveau texte. Les organisations rappellent en outre que tous les nouveaux produits mis sur le marché ne sont pas sans risque, en particulier pour les jeunes, et que leurs effets à long termes restent largement méconnus.
Les organisations ont également critiqué le projet de donner au ministre de la Santé de larges pouvoirs pour exempter les produits non combustibles des dispositions de la loi proposée pour des raisons d’« intérêt public » non définies.
Un affaiblissement des textes favorables à la publicité, les ventes en ligne et altérant l’efficacité des avertissements sanitaires
La coalition critique également les dispositions autorisant la publicité de certains produits de la nicotine dans des publications destinées aux adultes, sur les lieux de vente, en ligne ou via le parrainage d’événements culturels, sociaux et récréatifs destinés aux « adultes ». Elle estime que la définition retenue pour les publications destinées aux adultes est floue et pourrait exposer des mineurs à des messages promotionnels, notamment sur les réseaux sociaux, sachant que selon l’UNICEF, plus de 60 % des Nigérians ont moins de 30 ans.
Les organisations contestent en outre l’assouplissement envisagé des ventes par internet et par correspondance, même avec un dispositif de vérification de l’âge. Ces derniers peuvent facilement être contournés.
De même, la nature uniquement textuelle (au lieu d’une image associée à un texte) et la réduction de la taille des avertissements sanitaires sur certains produits de nicotine affectent directement l’efficacité des messages de prévention. Selon la coalition, le projet de loi limiterait les avertissements pour les cigarettes électroniques à un simple texte ne couvrant pas plus de 30 % de l'emballage, tandis que les sachets de nicotine porteraient des avertissements couvrant 10 % de la surface principale du conditionnement. Par comparaison, les paquets de cigarettes classiques comportent actuellement des avertissements sanitaires graphiques couvrant 60 % des surfaces principales de l'emballage. Le tabac chauffé pourrait même échapper à cette obligation d’un large avertissement graphique.
D’autres affaiblissements du projet de loi corrélés à une forte ingérence des industriels du tabac
La coalition exprime aussi des réserves sur la suppression de certaines sanctions liées à la vente aux mineurs et au non-respect des règles d’emballage.
De plus, la coalition a critiqué les dispositions relatives aux dossiers de sécurité des nouveaux produits. En vertu du paragraphe 18 de l'annexe III, les fabricants seraient chargés d'établir, de conserver et d'approuver en interne leurs propres dossiers de sécurité. Les associations ont remis en question l'opportunité de permettre aux fabricants de tabac d'établir et de conserver des éléments de preuve concernant la sécurité de produits dont ils sont susceptibles de tirer des bénéfices commerciaux substantiels. Ils se sont également opposés aux dispositions obligeant le ministre de la Santé à protéger ces informations, arguant que la politique de santé publique devrait se fonder sur des preuves vérifiables de manière indépendante plutôt que sur des documents non divulgués produits par l'industrie. La coalition a qualifié cet arrangement de fondamentalement incompatible avec le sens des responsabilités politiques et averti que de tels pouvoirs discrétionnaires pourraient créer des opportunités de lobbying et de capture de la réglementation[2].
Les experts affirment par ailleurs que plusieurs de ces dispositions n’auraient pas figuré dans les versions initialement présentées lors d’une audition publique en novembre 2024, pointant l’influence potentielle des cigarettiers dans les modifications intervenues.
Un appel au sursaut du gouvernement en faveur de la santé publique
Les organisations reconnaissent certains éléments qu’elles jugent positifs, notamment l’extension des zones sans fumée à 30 mètres autour des écoles et des hôpitaux et l'inclusion proposée de la police et du ministère de la Jeunesse au sein du Comité de lutte contre le tabagisme. Elles estiment toutefois que ces mesures ne peuvent occulter la gravité des autres dispositions et le danger induit pour la santé publique. La coalition demande la publication de tous les rapports et contributions liés au projet, appelle le ministère fédéral de la Santé à clarifier sa position. Elle invite le président Bola Tinubu à ne pas promulguer le texte s’il lui est transmis dans sa forme actuelle.
Michael Olaniyan, coordinateur national de l’ONG antitabac Campaign for Tobacco-Free Kids, a déclaré que le concept de réduction des risques ne devait pas servir à affaiblir les mesures de lutte contre le tabagisme : « La réduction des risques n’est pas l’élimination des risques. Ce que nous voulons, c’est éliminer, pas réduire », a déclaré M. Olaniyan. Ainsi la coalition a-t-elle appelé à l’adoption d’une loi d’ensemble de lutte contre le tabagisme couvrant tous les produits du tabac et de la nicotine, en insistant sur le fait que la publicité, la promotion, le parrainage, la distribution d’échantillons et les ventes en ligne devaient rester interdits. Elle a exhorté les Nigérians, en particulier les parents, les professionnels de santé, les jeunes et les médias, à s’élever contre ce qu’elle a qualifié de tentatives visant à affaiblir les mesures de protection de la santé publique.
Olawale Makanjuola, coordinateur de l'Alliance nigériane pour la lutte antitabac (NTCA), a averti que les amendements proposés pourraient aggraver le fardeau sanitaire et économique du tabagisme au Nigéria. Il a rappelé que plus de 20 000 Nigérians meurent chaque année de maladies liées au tabagisme, tandis qu’environ 201 milliards de nairas (128 millions d’euros) sont dépensés en frais de santé liés au tabagisme[3]. Il a déclaré que l'affaiblissement des mesures de lutte antitabac pourrait anéantir des années de progrès et compromettre la position du Nigéria en tant que modèle de lutte antitabac en Afrique. Le Nigéria est en effet un pays en point en matière de réglementation de la promotion du tabac dans Nollywood et sur d'autres plateformes de divertissement. Le pays influence dans une large mesure par son expérience d'autres pays africains. Il a enfin exhorté le ministère fédéral de la Santé et des Affaires sociales à s'impliquer davantage dans la lutte antitabac et à écouter les défenseurs de la santé publique, conformément aux engagements pris par le pays en devant Partie à la CCLAT de l’OMS.
AD
[1]John Alechenu, Health groups reject Tobacco Control Act amendment bill, Vanguard, publié le 10 août 2026, consulté le 11 août 2026
[2]John Akubo, Tobacco Bill: CAPPA, 100 CSOs Accuse NASS of Opening Backdoor for Industry, The Guardian, publié le 10 août 2026, consulté le 11 août 2026
[3]Civil society organisations oppose proposed tobacco law amendment, The Peoples Gazette, publié le 10 août 2026, consulté le 11 août 2026