Au Nigeria, appel à une réglementation du tabac chauffé et des nouveaux produits de la nicotine
20 février 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 17 février 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Des acteurs de santé publique ont alerté sur la diffusion rapide au Nigeria du tabac chauffé et des autres nouveaux produits de nicotine, tels que les cigarettes électroniques et les sachets de nicotine. L’alerte a été lancée à Lagos lors de la présentation du rapport « New Smoke Trap: New and Emerging Nicotine and Tobacco Products, Youth Exposure and Policy Gaps in Nigeria », publié par Corporate Accountability and Public Participation Africa (CAPPA)[1], une ONG panafricaine qui œuvre à la promotion des droits humains et des services publics, lutte contre l'exploitation abusive des ressources naturelles par les entreprises et renforce le pouvoir des communautés en faveur d'une gouvernance participative.
Résultats de l’étude : un marché des nouveaux produits en expansion qui vise les jeunes et les non-fumeurs
À l'aide d'une approche de surveillance mixte, l'étude menée entre octobre et décembre 2025 a combiné la cartographie physique des marchés à Lagos, Enugu et dans le territoire de la capitale fédérale, Abuja, avec la surveillance des plateformes de réseaux sociaux (Instagram, TikTok, Facebook, X), ainsi que des principaux sites web de commerce électronique. Ces résultats quantitatifs ont été enrichis par des entretiens avec des informateurs clés, qui ont fourni un contexte qualitatif concernant les expériences des consommateurs et les manœuvres de l'industrie. Dans les environnements physiques et numériques, l'équipe de recherche a répertorié un total de 781 produits, dont 573 appartenant à la catégorie des produits nouveaux et émergents.
Les cigarettes électroniques représentent la majorité avec 522 variantes identifiées. Les chercheurs ont également relevé 38 sachets de nicotine, principalement commercialisés en ligne et dont les concentrations de nicotine varient de 3 mg à 100 mg par sachet, et 13 produits du tabac chauffé, ce qui témoigne d’une phase d’expansion du marché.
Les produits observés présentent souvent des designs colorés et des formats rappelant des gadgets électroniques, avec des indications allant de 600 à 50 000 bouffées.
Les prix varient fortement, avec des prix compris entre 5 000 et 60 000 nairas (3 à 37 €), permettant à ces produits d’être accessibles pour les personnes à faibles revenus.
Selon l’ONG, ces produits sont désormais largement visibles et banalisés dans les kiosques, les supermarchés (à côté d’en-cas, de produits électroniques et de cosmétiques), dans les lieux de divertissement nocturne et sur les plateformes numériques fréquentées par les jeunes, où les restrictions telles que les systèmes de vérification de l'âge sont minimales.
Les chercheurs indiquent que certains jeunes adultes interrogés (18–25 ans) commencent par des dispositifs jetables avant de passer à des systèmes rechargeables, à mesure que leur dépendance à la nicotine s'intensifie. Certains participants ont indiqué être passés de produits dosés à 20 mg de nicotine à des produits dosés à 50 mg, selon leur disponibilité.
Certains utilisateurs passent d'un produit à l'autre avec aisance, vapotant dans un contexte social, utilisant des sachets de nicotine dans un cadre formel et continuant occasionnellement à fumer des cigarettes de tabac.
Toutefois, les chercheurs ont constaté que de nombreux jeunes utilisant ces produits n'avaient jamais fumé ni consommé de nicotine auparavant. Pour rappel, plus de 70 % des Nigérians ont moins de 30 ans, ce qui en fait une cible massive pour l’industrie du tabac et de la nicotine[2].
Des lacunes réglementaires exploitées par l’industrie qui développe son récit de « réduction des risques »
Les responsables du rapport estiment que cette évolution intervient dans un contexte où certains produits, notamment ceux contenant de la nicotine synthétique, ne sont pas clairement couverts par la législation actuelle. Actuellement, les textes en vigueur renvoient à la Loi nationale de 2015 sur le contrôle du tabac et à ses règlements de 2019, qui, transposent les dispositions de la CCLAT. Sont principalement concernés les produits du tabac combustibles. Les nouveaux produits à la nicotine, tels les cigarettes électroniques ou les sachets de nicotine, ne sont pas définis dans le texte en vigueur comme produits du tabac et l’application des règles relatives à la publicité, à la fiscalité et aux environnements sans fumée s’en trouve compromise.
Les auteurs indiquent également que la nicotine synthétique est pharmacologiquement équivalente à la nicotine issue du tabac et présente un potentiel addictif similaire, avec des risques accrus pour les adolescents.
Ils relèvent par ailleurs que certains sachets de nicotine sont présentés comme « sans tabac » et utilisables partout car sans fumée et sans odeur, même sur les lieux de travail et dans les lieux publics, tandis que l’affichage du dosage en nicotine n’est pas toujours clairement indiqué sur les emballages.
Le directeur général de CAPPA, Akinbode Oluwafemi, a mis en garde contre l'adoption du discours du type « Quit Like Sweden » (« Arrêter de fumer comme en Suède »), qui attribue les faibles taux de tabagisme en Suède aux produits nicotiniques alternatifs.
« Extraire une variable et l'importer au Nigéria sans reproduire les conditions institutionnelles qui l'accompagnaient est une approche analytiquement erronée », a-t-il déclaré, soulignant que le succès de la Suède était largement dû à une fiscalité soutenue, à des interdictions de publicité et à des lois antitabac complètes.
« Ces produits sont des points d’entrée, pas des voies de sortie », a déclaré le chercheur Olamide Martins Ogunlade, remettant en question le discours de l’industrie selon lequel ces dispositifs servent principalement d’outils de sevrage tabagique pour les fumeurs adultes.
Le rapport recommande d’adopter et appliquer une législation stricte et complète couvrant tous les produits
Le professeur Lekan Ayo-Yusuf, du Centre africain de surveillance et de recherche sur les politiques de l'industrie du tabac, a déclaré que « la leçon à tirer à l’échelle mondiale est simple. Une réglementation anticipée protège les populations. Une réglementation tardive protège les marchés et institutionnalise la dépendance à la nicotine. ».
Les auteurs recommandent donc d’étendre explicitement la réglementation en vigueur à tous les produits contenant de la nicotine, quelle que soit leur forme. Cela implique d’intégrer tous ces produits dans le cadre des taxes sur les produits du tabac, de renforcer le contrôle de l’âge avec interdiction de vente aux mineurs et d’appliquer l’interdiction de la publicité, promotion et parrainage en ligne. Enfin, ils appellent à améliorer la coordination entre les autorités compétentes dans les domaines de la santé, du commerce, des normes et des marchés numériques afin de faire prévaloir les enjeux sanitaires.
Ils invitent également à centrer la réglementation sur la substance addictive elle-même — la nicotine — plutôt que sur la seule présence de tabac, et estiment que les produits présentés comme aides au sevrage devraient être soumis aux procédures d’évaluation applicables aux médicaments.
Dans ce contexte de mobilisation générale, Oluwafemi a souligné le rôle des médias dans la formation de la compréhension publique des risques associés aux nouveaux produits nicotiniques, exhortant les journalistes à décrypter les discours de l'industrie.
L’enjeu est d’autant plus important que, comme souligné dans le rapport 2025 de CAPPA pour l’Afrique, le Nigeria doit toujours faire face à une industrie du tabac très influente qui parvient à affaiblir grandement les politiques publiques et leur application dans le pays.
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[1]New Smoke Trap - Emerging Nicotine & Tobacco Products, Youth Exposure and Policy Gaps in Nigeria, Corporate Accountability and Public Participation Africa (CAPPA), publié le 4 février 2026, consulté le 13 février 2026
[2]Titilope Joseph, CAPPA Warns Of ‘New Smoke Trap’ As Emerging Nicotine Products Proliferate In Nigeria, Independent, publié le 12 février 2026, consulté le 13 février 2026