L’industrie du tabac a financé au moins 25 lauréats du prix Nobel pour entretenir le doute scientifique
1 novembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 23 octobre 2026
Temps de lecture : 6 minutes
L’industrie du tabac a financé au moins 25 lauréats du prix Nobel, pour un montant total de plusieurs centaines de millions de dollars, a affirmé Robert Proctor, historien américain et professeur à l’université Stanford[1]. Spécialiste de l’histoire de l’industrie du tabac et auteur de l’ouvrage de référence Golden Holocaust, il était récemment à Barcelone pour un séminaire organisé par l’Institució Milà i Fontanals de recherche en sciences humaines. Parmi les chercheurs cités figure Stanley Prusiner, neurologue et biochimiste américain récompensé par le prix Nobel de médecine en 1997 pour sa découverte des prions. Il aurait reçu des financements de R. J. Reynolds, fabricant des cigarettes Camel.
Selon Robert Proctor, ces soutiens ont notamment permis à l’industrie de promouvoir des recherches sur la virologie et la génétique, contribuant à déplacer le débat sur les causes du cancer. Pendant plusieurs décennies, l’attention aurait ainsi été orientée vers les facteurs internes (infections, patrimoine génétique ou comportements individuels) plutôt que vers les facteurs environnementaux, dont l’exposition à la fumée de tabac. L’historien estime que cette approche permet aux industriels de minimiser le rôle de leurs décisions dans la fabrication et la commercialisation de produits dangereux, en privilégiant des explications qui mettent en avant les caractéristiques individuelles.
La responsabilité déplacée vers les seuls consommateurs
Robert Proctor considère que l’industrie du tabac ne se contente pas de contester les connaissances scientifiques : elle contribue aussi à détourner l’attention des risques liés à ses produits et à individualiser la responsabilité des maladies. Selon lui, le message implicite consiste à faire porter aux consommateurs la responsabilité exclusive de leur état de santé, en invoquant notamment leur génétique ou leurs choix personnels.
Il souligne également que la connaissance générale des dangers du tabagisme ne signifie pas nécessairement que le public mesure l’ensemble des risques, évoquant notamment la présence de polonium radioactif dans les cigarettes et la diversité des substances toxiques contenues dans la fumée de tabac. L’historien met en doute l’idée selon laquelle les fumeurs seraient toujours pleinement informés des conséquences de leur consommation, ainsi que des risques associés au tabagisme passif. Lors d’un séjour à Barcelone, il rapporte avoir été exposé à une importante quantité de fumée sur une terrasse et alerte sur cette exposition jugée socialement acceptable, soulignant le décalage entre la perception sociale du tabagisme et ses risques sanitaires.
Des arguments controversés dans les archives de l’industrie
Pour illustrer les stratégies de diversion qu’il décrit, Robert Proctor revient sur les travaux de Ronald A. Fisher, statisticien et généticien britannique, qui a reçu des financements de l’industrie du tabac. Fisher avait notamment défendu l’hypothèse selon laquelle une irritation pulmonaire pouvait inciter certaines personnes à fumer et remettait ainsi en cause le tabagisme en tant que tel à l’origine du cancer. Selon Proctor, cette hypothèse apparaît plus de 400 fois dans les archives internes de l’industrie. L’historien souligne toutefois que les motivations des scientifiques concernés ont pu varier. Certains auraient recherché des financements pour poursuivre leurs travaux, tandis que d’autres auraient accepté des soutiens industriels parce que ceux-ci permettaient de financer des recherches correspondant à leurs propres intérêts scientifiques.
Il estime que l’industrie exploite la complexité de la recherche pour entretenir l’incertitude et brouiller la compréhension des risques. Il qualifie par ailleurs le tabagisme d’« épidémie chez les enfants », rappelant que l’initiation intervient fréquemment pendant l’enfance ou l’adolescence et que la dépendance peut se prolonger à l’âge adulte. Il cite des études selon lesquelles 90 % des fumeurs souhaiteraient ne jamais avoir commencé à fumer, ainsi qu’un document interne d’Imperial Tobacco Canada datant des années 1980, qui comparait le tabagisme à l’alcoolisme et insistait sur le caractère addictif de la consommation.
Un moteur de recherche pour consulter les archives industrielles
Pour faciliter l’accès aux preuves documentaires, l’université Stanford a développé l’Industry Documents Research and Analysis (INDRA), un outil de recherche qui utilise l’intelligence artificielle pour analyser les résultats issus de plusieurs collections d’archives industrielles. La plateforme permet notamment d’explorer la UCSF Industry Documents Library, les archives Stanford Research Into the Impact of Tobacco Advertising (SRITA) et les documents de R. J. Reynolds. Elle donne également accès à des documents provenant de grandes entreprises du secteur de l’énergie.
Selon Robert Proctor, l’objectif est de réduire les inégalités d’accès à l’information et de faciliter l’examen indépendant de documents autrefois confidentiels. Il indique que l’outil permet de rechercher dans un ensemble de plus de 150 millions de pages, afin de mieux comprendre les stratégies des grandes entreprises et leur influence sur la production et la diffusion des connaissances scientifiques. L’accès aux archives constitue ainsi un outil de transparence, mais aussi un moyen de replacer les discours industriels dans leur contexte historique et documentaire. Dans le domaine du tabac, cet examen rejoint un enjeu central de santé publique : garantir que les politiques de prévention reposent sur des données probantes et que leur élaboration soit protégée de l’influence des fabricants, conformément aux dispositions de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT).
Cette manipulation de la science persiste amplement aujourd’hui avec la stratégie marketing de « réduction des risques », visant pour les fabricants à reconquérir les marchés avec de nouveaux produits nicotiniques (cigarette électronique, tabac chauffé, sachet de nicotine…). Depuis 2008, des chercheurs affiliés à PMI ont publié 551 articles scientifiques sur les nouveaux produits du tabac et autres produits de la nicotine, et 276 pour BAT pour justifier leur approche marketing, orienter le débat scientifique et les décisions de santé publique.
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[1]‘Tabaksindustrie betaalde 25 Nobelprijswinnaars’, TabakNee, publié le 22 octobre 2026, consulté le 23 octobre 2026