Dispositifs chauffés de nicotine sans tabac : des émissions supérieures aux plafonds sanitaires, selon une agence publique néerlandaise

1 août 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 29 juillet 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Dispositifs chauffés de nicotine sans tabac : des émissions supérieures aux plafonds sanitaires, selon une agence publique néerlandaise

Alors que le marché des sticks de nicotine sans tabac (où celui-ci est remplacé par de la cellulose ou du thé rooibos, par exemple), associés aux dispositifs de tabac chauffé, connaît une croissance portée par des arguments marketing de réduction des risques et une large gamme d'arômes, une étude[1] chimico-analytique du RIVM (Institut national néerlandais de la santé publique et de l'environnement) apporte les premières données mesurées sur leur teneur et leurs émissions de nicotine. Menée sur quatre variantes commercialisées aux Pays-Bas par Philip Morris International (PMI) et British American Tobacco (BAT), l'étude conclut que ces produits délivrent des doses de nicotine similaires à celles des produits du tabac chauffé classiques, et que leurs émissions dépassent de 18 à 25 fois les valeurs de référence sanitaires récemment établies. Ces résultats interviennent alors que ces produits, non tabagiques, ne sont pas explicitement couverts par l’actuelle directive européenne sur les produits du tabac.

Réalisée en mars 2025 par les chercheurs Charlotte Pauwels, Caroline Versluis, Reinskje Talhout et Anne Havermans, l'étude a porté sur les sticks Levia de PMI, conçus pour le dispositif IQOS ILUMA (chauffage par induction), et les sticks Veo de BAT, conçus pour le dispositif Glo (chauffage par conduction). Pour chaque variante, les chercheurs ont d'abord séparé l'embout buccal et le corps du bâtonnet, puis en ont extrait les composants chimiques à l'aide d'un solvant. Cette extraction a ensuite été analysée par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS), une technique de laboratoire qui permet d'identifier et de quantifier précisément les différentes substances présentes dans un échantillon. L'ensemble de la démarche a suivi les protocoles standardisés établis par l'Organisation mondiale de la santé (WHO TobLabNet SOP 15 et SOP 16), garantissant ainsi la fiabilité et la reproductibilité des mesures.

Les émissions ont, quant à elles, été générées à l'aide d'une machine à fumer selon le régime WHO Intense (une bouffée de 55 mL toutes les 30 secondes, 10 bouffées par stick), puis collectées sur filtre et analysées selon la méthode ISO 10315. Les chercheurs ont également recherché la présence de 6-méthylnicotine (6-MN), un analogue structurel de la nicotine déjà utilisé comme substitut dans certains produits oraux et potentiellement mobilisable à l'avenir pour échapper à la législation sur la nicotine.

Sans tabac, mais pas sans nicotine : des niveaux d'exposition qui interpellent

Ces sticks sans tabac s'inscrivent dans une stratégie plus large de l'industrie du tabac, déjà documentée à plusieurs reprises. Dès 2023, Philip Morris et British American Tobacco avaient lancé des bâtonnets comparables, présentés explicitement par leurs dirigeants comme un moyen d'échapper à l'interdiction européenne des arômes pour le tabac chauffé et à certaines catégories fiscales[2]. Cette dynamique s'est depuis étendue à d'autres fabricants et à d'autres marchés : Japan Tobacco International a par exemple lancé en juillet 2026 sa propre gamme de sticks sans tabac en Roumanie[3], un pays où ce type de produit connaît déjà une adoption rapide. Face à cette expansion, plusieurs pays européens avaient commencé, dès 2024, à envisager un encadrement spécifique de ces bâtonnets, en l'absence de cadre commun au niveau de l'Union européenne.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'étude du RIVM, qui apporte les premières données chiffrées sur les teneurs et émissions réelles de nicotine de ces produits. L'ensemble des sticks testés contiennent de la nicotine, à des teneurs de 3,2 à 3,8 mg par bâtonnet, sans qu'aucune trace de 6-MN n'ait été détectée. Les sticks Levia (PMI) affichent une teneur moyenne de 3,8 mg de nicotine par bâtonnet, contre 3,3 mg pour les sticks Veo (BAT). Concernant les émissions générées par combustion machine, les sticks Levia libèrent en moyenne 0,7 mg de nicotine par bâtonnet, et les sticks Veo 1 mg. À titre de comparaison, les données transmises par les fabricants au système européen EU-CEG indiquent qu'une cigarette conventionnelle contient environ 9,5 à 11,3 mg de nicotine, et les mesures machine antérieures situent l'émission moyenne d'une cigarette autour de 1,75 mg selon la méthode WHO Intense, contre environ 1,2 mg pour un stick de tabac chauffé.

Concernant les seuils sanitaires, le RIVM a récemment publié des valeurs de référence pour l'exposition à la nicotine issue de produits sans tabac destinés à l'inhalation : 0,028 mg de nicotine émise par produit pour la toxicité systémique, et 0,07 mg/L dans l'aérosol pour la toxicité locale. Or, l'émission la plus faible mesurée dans cette étude (0,7 mg pour les sticks Levia) dépasse de 25 fois la valeur de référence systémique, tandis que la concentration maximale en nicotine dans l'émission (1,27 mg/L) dépasse de 18 fois la valeur de référence pour la toxicité locale.

Toxicité systémique, toxicité locale : comprendre les seuils fixés par le RIVM

Ces valeurs de référence répondent à un constat simple : contrairement aux cigarettes électroniques, encadrées par la TPD avec notamment un plafond de 20 mg/mL de nicotine, les sticks de nicotine sans tabac ne font l'objet d'aucune limite réglementaire sur leur teneur ou leurs émissions. Face à cette absence d'encadrement et à l'essor de ce type de produits, le RIVM a entrepris de déterminer, sur des bases toxicologiques, les niveaux d'exposition à la nicotine en deçà desquels aucun effet néfaste sur la santé n'est attendu chez l'utilisateur. Ces valeurs sont conçues pour éclairer une future réglementation nationale pouvant aller jusqu’à l’interdiction, indépendamment du statut « sans tabac » de ces produits.

Le RIVM distingue à cet effet deux types d'effets, et donc deux valeurs de référence distinctes. La toxicité systémique correspond aux effets de la nicotine une fois qu'elle a été absorbée dans l'organisme et diffusée par la circulation sanguine vers l'ensemble des organes : c'est elle qui est à l'origine des effets les plus connus de la nicotine, comme l'accélération du rythme cardiaque, l'élévation de la tension artérielle, la stimulation du système nerveux central et le développement de la dépendance. La valeur de référence de 0,028 mg de nicotine émise par produit correspond ainsi à la dose en deçà de laquelle ce type d'effet n'est pas attendu, quelle que soit la voie d'absorption.

La toxicité locale, quant à elle, concerne les effets directs de la nicotine au point de contact avec l'organisme, c'est-à-dire principalement les voies respiratoires et les muqueuses (bouche, gorge et poumons), exposées à l'aérosol inhalé. Une concentration trop élevée de nicotine dans l'aérosol peut irriter ou endommager ces tissus, indépendamment de la dose totale absorbée par l'organisme. C'est pourquoi le RIVM exprime cette seconde valeur non pas en dose totale, mais en concentration dans l'aérosol, fixée à 0,07 mg/L. Cette distinction entre effet global et effet au point d'exposition permet ainsi d'évaluer les risques sanitaires liés à l'inhalation de nicotine de façon plus complète qu'avec un plafond, en tenant compte à la fois de ce qui se passe dans l'ensemble du corps et de ce qui se passe directement au contact des voies respiratoires.

Un vide juridique propice aux stratégies de contournement

Ces résultats montrent que, malgré des différences de conception, de dispositif de chauffe et de température de fonctionnement entre les deux marques, les utilisateurs sont exposés à des niveaux de nicotine du même ordre, proches de ceux des sticks de tabac chauffé classiques et légèrement inférieurs à ceux des cigarettes conventionnelles. Les auteurs soulignent que ces produits, bien que présentés comme sans tabac et parfois commercialisés sous l'angle d'une réduction des risques, exposent ainsi leurs utilisateurs à des doses significatives de nicotine, avec des risques d'addiction potentiellement comparables à ceux des produits du tabac traditionnels.

Sur le plan réglementaire, les auteurs rappellent que le Sénat néerlandais (Eerste Kamer) a récemment adopté un amendement législatif intégrant les produits de nicotine sans tabac, hors cigarettes électroniques, dans le champ de la loi sur le tabac et les produits assimilés (Tabaks- en rookwarenwet, TSPA)[4]. Si les valeurs de référence du RIVM devaient être incorporées à une réglementation ministérielle fixant des limites de teneur ou d'émission, les produits analysés dans cette étude ne seraient pas conformes aux exigences proposées, ce qui pourrait conduire à leur retrait du marché néerlandais en l’état.

L'étude met également en lumière un enjeu plus large : en l'absence de tabac, ces sticks échappent aux restrictions imposées par la TPD aux produits du tabac chauffé, notamment l'interdiction des arômes caractérisants. Les auteurs notent par ailleurs que la recherche de 6-méthylnicotine a été négative dans les échantillons testés, mais ils soulignent l'intérêt de maintenir une vigilance analytique sur ce type d'analogues, susceptibles d'être utilisés à l'avenir pour se soustraire à la législation existante.

Les chercheurs rappellent enfin certaines limites de leur étude : l'analyse a porté sur seulement quatre variantes issues de deux marques, sans prise en compte de la variabilité entre lots, du vieillissement du produit, ou des émissions en usage répété. En l'absence de protocole validé spécifiquement pour les sticks de nicotine, un régime WHO Intense adapté a dû être utilisé pour le dispositif Glo. Enfin les mesures machine ne reflètent pas nécessairement l'exposition réelle des utilisateurs, qui varie selon le comportement de consommation.

©Génération Sans Tabac

AE


[1]  Pauwels, C. G., Versluis, C., Talhout, R. & Havermans, A. (2026). Nicotine levels in emissions from heat sticks without tobacco exceed health-based advisory values: A chemical-analytical study. Tobacco Induced Diseases, 24(July), 122. https://doi.org/10.18332/tid/219209

[2] Les nouvelles « alternatives sans tabac » dans le viseur de certains pays européens, Génération sans tabac, publié le 3 avril 2024, consulté le 28 juillet 2026

[3] Japan Tobacco lance en Roumanie de nouveaux sticks nicotinés sans tabac, Génération sans tabac, publié le 10 juillet 2026 , consulté le 28 juillet 2026

[4] Eerste Kamer der Staten-Generaal. Publicatie Wet van 2 oktober 2024 tot wijziging van de Tabaks- en rookwarenwet, houdende regeling van nicotineproducten zonder tabak en nicotineapparaten; 2024.

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