La chicha, un enjeu de santé publique encore sous-estimé

26 juin 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 24 juin 2026

Temps de lecture : 7 minutes

La chicha, un enjeu de santé publique encore sous-estimé

La chicha, qui est une forme de tabac classique, s’impose comme un enjeu de santé publique avec une progression marquée chez les adolescents et les jeunes adultes, tandis que les effets sanitaires liés à sa consommation sont de mieux en mieux documentés. Une étude internationale publiée dans Tobacco Control alerte sur l’insuffisance des données, encore trop fragiles, et sur un encadrement réglementaire largement incomplet[1]. Les auteurs appellent à la création d’un consortium international pour étudier la chicha et ses effets sur la santé, et à l’application des mesures antitabac issues de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) déjà éprouvées pour réduire la consommation des autres produits du tabac.

Une consommation en hausse dans un nombre croissant de pays, notamment chez les jeunes

La consommation de chicha (aussi appelée narguilé ou pipe à eau) n’est plus un phénomène limité au Moyen-Orient ou à certains pays du Maghreb, où elle est historiquement très présente. Elle s’est diffusée depuis plusieurs décennies vers d’autres régions du monde, notamment les États-Unis, l’Europe et l’Amérique du Sud, et elle touche aujourd’hui un public de plus en plus jeune. Les auteurs rappellent que cette progression s’observe particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes. La consommation de ce produit du tabac, particulièrement toxique, constitue un enjeu de santé publique.

Une partie importante de cette expansion résulte pour partie sur le fait que les politiques de lutte contre le tabagisme demeurent essentiellement centrées sur la cigarette, le tabac à rouler, les cigarillos et plus récemment sur le tabac chauffé. Pourtant, les données disponibles indiquent qu’il s’agit d’un usage massif, avec plus de 100 millions d’usagers réguliers dans le monde selon les estimations citées. Les enquêtes internationales mentionnées montrent aussi qu’environ 7 % des adolescents de 12 à 16 ans déclaraient avoir consommé du tabac à chicha au cours du mois précédant l’enquête dans 73 pays étudiés.

Des risques encore sous-estimés et insuffisamment documentés

L’étude met l’accent sur les représentations erronées qui entourent la chicha. Beaucoup de consommateurs pensent qu’elle serait moins nocive, moins addictive ou plus facile à arrêter que les autres produits du tabac comme les cigarettes ou le tabac à rouler. Les auteurs rappellent pourtant que l’eau ne filtre pas efficacement les substances les plus dangereuses et que le refroidissement de la fumée peut même favoriser une inhalation plus profonde. Autrement dit, la perception de moindre danger repose sur une idée fausse.

Pourtant, la fumée de chicha n’est pas inoffensive et expose à des substances toxiques comparables, voire parfois supérieures, à celles de la cigarette. La combustion du tabac à l’aide de charbon crée un profil d’exposition particulier, avec des composés qui diffèrent à la fois en nature et en quantité de ceux retrouvés dans la fumée de cigarette.

La chicha est souvent consommée au cours de sessions longues, parfois dans des cafés spécialisés ou à domicile, ce qui augmente l’exposition cumulée aux substances nocives. Les auteurs citent des études biologiques montrant que certains biomarqueurs de carcinogènes sont parfois plus élevés chez les usagers de chicha que chez les fumeurs de cigarettes, alors même que le taux de nicotine urinaire peut être similaire ou légèrement inférieur. Ils rappellent également que la chicha peut influencer des mécanismes biologiques liés à l’inflammation, au stress oxydatif, à l’atteinte vasculaire et aux maladies chroniques.

L’étude fait le point sur les principaux effets sanitaires déjà associés à la consommation de chicha dans la littérature scientifique. Les auteurs citent des liens observés avec plusieurs types de cancers, notamment les cancers de la tête et du cou, de l’œsophage, du poumon, de l’estomac et de la vessie. Ils mentionnent aussi des associations avec les maladies cardiovasculaires, les maladies respiratoires, le faible poids de naissance, les maladies parodontales et certaines infections comme les hépatites B et C.

L’étude mentionne aussi des mesures expérimentales révélant des niveaux élevés de monoxyde de carbone et de composés toxiques dans l’air des cafés à chicha. Cela signifie que le risque ne concerne pas seulement les consommateurs eux-mêmes, mais aussi l’environnement immédiat, même si les auteurs notent que les données sur l’exposition passive restent encore insuffisantes.

D’une manière générale, les auteurs soulignent que la qualité des preuves reste souvent limitée. Les études disponibles sont fréquemment de petite taille, mal harmonisées et insuffisamment ajustées pour les facteurs de confusion, notamment le tabagisme mixte ou l’usage concomitant d’autres substances. Les comparaisons entre pays sont délicates.

La chicha est désormais reconnue comme un risque sanitaire important, mais l’ampleur exacte de ses effets à long terme reste encore sous-estimée.

Un problème social et réglementaire

L’étude insiste sur le fait que l’essor de la chicha ne s’explique pas seulement par des comportements individuels. Plusieurs facteurs structurels sont mis en avant : le marketing de l’industrie, des règles existantes incomplètes ou insuffisamment appliquées, la banalisation sociale du produit, son prix comparativement beaucoup plus bas et la multiplication des cafés à chicha. Ces éléments contribuent à faire de la chicha un produit perçu comme convivial, accessible et moins risqué que la cigarette, en particulier chez les jeunes.

Parmi les faiblesses réglementaires, les auteurs pointent le non-respect de l’interdiction de vente aux mineurs, des avertissements sanitaires peu efficaces, un niveau de taxation faible et le non-respect des interdictions de fumer dans nombre de lieux où sont consommées les chichas. Ils estiment que les dispositions du traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), entrée en vigueur en 2005, n’ont été transposées que partiellement. Selon eux, cette situation limite fortement l’efficacité des politiques antitabac existantes.

Une feuille de route internationale pour la recherche sur la chicha

Face à ce constat, l’étude propose la création d’un consortium international consacré à l’étude de la chicha et de ses effets sur la santé. Cette initiative, baptisée GLOW (Global Research on WPS and Health), aurait pour objectif de coordonner la recherche, d’harmoniser les méthodes et de produire des données plus solides à l’échelle mondiale. Le consortium réunirait des spécialistes de plusieurs disciplines : épidémiologie, clinique, biologie moléculaire, toxicologie, sciences sociales, ingénierie et santé publique. Les dimensions culturelles, sociales et numériques devraient être prises en compte ainsi que l’influence des réseaux sociaux et des normes de groupe sur l’initiation au produit.

Le projet comprend aussi un volet consacré aux politiques publiques. Les auteurs proposent d’évaluer plus systématiquement l’application des mesures prévues par la CCLAT, notamment la taxation, l’interdiction de la publicité, les avertissements sanitaires, les espaces sans tabac incluant bien ces produits, les campagnes de sensibilisation et l’aide au sevrage.

©Génération Sans Tabac

AD


[1]Toorang F., Etemadi A., Dar N.A., et al, Waterpipe smoking and health outcomes: review of evidence and road map for an international consortium, Tobacco Control, publié le 25 février 2026, mis à jour le 22 juin 2026, consulté le 23 juin 2026

Comité national contre le tabagisme |

Ces actualités peuvent aussi vous intéresser