Pays-Bas : l’entrée d’un géant du tabac dans l’expérimentation sur le cannabis suscite des inquiétudes
17 juin 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 12 juin 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Plusieurs parlementaires et experts de santé publique néerlandais ont exprimé leurs préoccupations après la révélation de l’implication indirecte du groupe Altria, anciennement Philip Morris, dans l’expérimentation nationale de production réglementée de cannabis[1]. Cette présence résulterait du projet d’acquisition du producteur néerlandais CanAdelaar par l’entreprise canadienne Cronos Group, dont Altria est l’un des principaux actionnaires. L’information, révélée par De Groene Amsterdammer, Investico et NU.nl, relance le débat sur la place des grandes entreprises du tabac dans le développement du marché légal du cannabis, au sein d’une stratégie plus large de diversification des industriels du tabac.
Un acteur majeur de l’expérimentation concerné
Lancée pour une durée prévue jusqu’en 2029, l’expérimentation néerlandaise vise à évaluer les effets d’une filière légale et contrôlée de production et d’approvisionnement en cannabis. Dans ce cadre, les coffee shops de dix municipalités participantes doivent s’approvisionner exclusivement auprès de dix producteurs agréés respectant des critères stricts.
CanAdelaar, basé à Hellevoetsluis, figure parmi les principaux producteurs du programme avec environ 20 000 kilos de cannabis par an. Son éventuel rachat pour 57,5 millions d’euros par Cronos Group, dont quatre des sept membres du conseil d'administration travaillent ou ont travaillé pour Altria, donnerait à ce dernier une influence indirecte sur l’un des acteurs centraux de cette expérimentation.
Des inquiétudes exprimées par plusieurs partis politiques
Plusieurs formations politiques ont demandé au gouvernement d’examiner les possibilités d’intervention.
Des élus de Christen-Democratisch Appèl (CDA) et de Progressief Nederland (PRO) ont notamment fait part de leurs préoccupations concernant l’arrivée d’un acteur lié à l’industrie du tabac dans un dispositif public expérimental. Selon eux, les pratiques historiquement associées aux grandes entreprises du tabac en matière de marketing, de communication et d’influence pourraient soulever des questions quant à l’évolution future du marché du cannabis. Bien que le parti Pays-Bas progressiste soutienne l'expérimentation sur le cannabis, ce dernier s’est dit préoccupé : « Un risque supplémentaire a été introduit par un investisseur qui ne respecte pas scrupuleusement les règles », a déclaré la députée Lisa Vliegenthart. « Cet investisseur a démontré depuis des années qu'il pratique un marketing agressif, minimise les risques sanitaires et exerce une influence sur la science. ». En effet, des scientifiques rémunérés par la société Aspeya, une filiale de Philip Morris International, ont publié au moins quatre articles sur de potentiels bienfaits thérapeutiques du cannabis, sous différentes formes, dans des revues scientifiques au cours des deux dernières années. Or, il s'agit d'analyses descriptives et non systématiques de la littérature, et non de nouvelles recherches, ce qui laisse une plus grande marge d'interprétation. En outre, les auteurs indiquent avoir sélectionné uniquement les études qu'ils jugeaient pertinentes.
Henri Bontenbal, chef du CDA, a partagé ces inquiétudes : « Le fait qu'un fabricant de tabac s'efforce d'abord de rendre tout le monde dépendant à la cigarette et qu'il semble maintenant entrevoir un marché pour le cannabis n'est pas bon signe […] Pour ma part, nous allons cesser au plus vite de laisser cette impunité à l'industrie du tabac. ».
D’autres partis, comme la ChristenUnie, voient dans cette situation un argument supplémentaire contre l’expérimentation elle-même, citant la réputation « douteuse » de l’industrie du tabac et son lobby.
À l’inverse, certains responsables politiques considèrent qu’il n’y a pas lieu d’intervenir à ce stade. Le parti Democraten 66 (D66) rappelle que l’objectif principal de l’expérimentation est de réduire l’influence du marché illicite et de la criminalité organisée dans la production et la distribution du cannabis. Selon cette approche, le respect des règles existantes, notamment celles encadrant la publicité, le marketing et la vente, doit permettre de garantir le bon déroulement du projet. Les autorités néerlandaises poursuivront l’évaluation de l’expérimentation jusqu’en 2029 afin d’en mesurer les effets sur la santé publique, la sécurité et l’organisation du marché du cannabis.
Le cannabis, un autre produit psychoactif qui entre dans la stratégie de diversification de Big Tobacco
Cela marque un nouveau chapitre dans l’expansion mondiale des industriels du tabac, qui tentent de se diversifier pour compenser la baisse mondiale des ventes de cigarettes et vendre de nouveaux produits addictifs, nicotiniques (cigarette électronique, tabac chauffé, sachets de nicotine…) ou non. Selon Rachel Barry, chercheuse à l'Université de Bath, des documents internes montrent que l’industrie considérait le cannabis comme un produit potentiellement lucratif dès les années 1970. La légalisation croissante du cannabis, conjuguée à des mesures antitabac efficaces et progressives et les risques de plus en plus documentés de la cigarette par la littérature scientifique, a accéléré la recherche d'alternatives par l'industrie du tabac[2].
De plus, Marc Willemsen, directeur du département tabac de l'Institut Trimbos, l'institut national néerlandais de recherche sur la santé mentale, les addictions et l'action sociale, craint que le cannabis ne soit commercialisé de manière à accroître la probabilité que les consommateurs commencent à fumer et à vapoter régulièrement : « L’impact est alors doublé. Et pour l’industrie du tabac, c’est un profit doublé. »[3]
Il existe d’autres signes de cette diversification : une enquête a par exemple montré que les cigarettiers américains ont largement investi l’industrie des aliments ultra-transformés avant de s’en désengager partiellement vers 2007. Aujourd’hui, l’industrie agroalimentaire demeure influencée dans tous les pays par les techniques addictives et stratégies marketing des industriels du tabac.
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[1]MP's very concerned by Big Tobacco's move to buy into Dutch regulated weed experiment, NL Times, publié le 10 juin 2026, consulté le 11 juin 2026
[2]Big Tobacco enters Dutch regulated cannabis experiment with stake in largest grower, NL Times, publié le 8 juin 2026, consulté le 11 juin 2026
[3]Kim Einder, Daphné Dupont-Nivet, Van Marlboro naar marihuana: tabaksreus stapt in legale Nederlandse wiet, NU.nl, publié le 8 juin 2026, consulté le 11 juin 2026