France : face aux inégalités envers le tabac, une étude appelle à renforcer l’accompagnement des plus précaires
13 juin 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 10 juin 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Entre 2000 et 2021, la prévalence du tabagisme quotidien a globalement baissé en France, mais les écarts entre catégories sociales se sont d’abord creusés avant de se stabiliser puis de repartir à la hausse pendant la crise du Covid-19. L’étude, fondée sur les Baromètres de Santé publique France, montre que les mesures antitabac ont eu des effets réels, mais inégaux selon le niveau d’éducation, le revenu et la situation professionnelle[1], avertissant de la nécessité de soutenir davantage l’accompagnement, les traitements et le soutien professionnel aux fumeurs défavorisés.
Une étude qui analyse plus de vingt ans de tabagisme en France : objectifs, méthodes et définitions
L’étude vise à décrire l’évolution des inégalités sociales face au tabac en France depuis le début des années 2000, en tenant compte des politiques de lutte antitabac mises en place au fil du temps. Les auteurs cherchent à comprendre si les grandes mesures publiques adoptées depuis cette période ont permis de faire reculer le tabagisme dans l’ensemble de la population, mais aussi de réduire les écarts entre groupes sociaux. L’enjeu est important, car le tabac reste la première cause de mortalité prématurée et évitable en France, et il pèse plus lourdement sur certaines catégories de population.
L’étude repose sur une analyse secondaire des Baromètres de Santé publique France, une série d’enquêtes téléphoniques transversales menées régulièrement entre 2000 et 2021. Les auteurs ont retenu les vagues de 2000, 2005, 2010, 2014, puis les enquêtes annuelles de 2016 à 2021, soit dix éditions au total. L’échantillon cumulé comprend 176 261 personnes âgées de 18 à 75 ans, vivant en ménage ordinaire en France métropolitaine et parlant français. La méthode d’échantillonnage combine des numéros fixes et mobiles générés aléatoirement, avec des procédures de sélection différentes selon le type de téléphone. Les résultats ont été pondérés pour corriger les probabilités d’inclusion et rétablir la structure de la population selon plusieurs variables : sexe, âge, région, taille de l’unité urbaine, taille du foyer et niveau d’éducation. Cette approche permet de produire des estimations représentatives de la population adulte de France métropolitaine, dans les limites d’une enquête déclarative.
Le tabagisme quotidien a été défini à partir de trois questions successives portant sur l’usage du tabac, la fréquence de consommation et la quantité moyenne fumée. Les répondants étaient classés comme fumeurs quotidiens s’ils déclaraient fumer tous les jours ou consommer chaque jour une quantité de tabac, qu’il s’agisse de cigarettes manufacturées, de tabac à rouler, de cigares, de cigarillos ou de chicha. Cette définition permet de distinguer les fumeurs réguliers des fumeurs occasionnels, afin de mieux suivre l’évolution du comportement tabagique. Les variables sociales examinées sont le niveau d’études, les revenus du ménage et la situation professionnelle. Le niveau d’études est réparti en trois groupes : inférieur au baccalauréat ou sans diplôme, baccalauréat, et supérieur au baccalauréat. Le revenu est calculé par unité de consommation et divisé en tertiles, tandis que la situation professionnelle distingue les personnes en emploi, les chômeurs, et les étudiants ou inactifs.
Une évolution de la prévalence tabagique reflet d’inégalités socio-économiques
Sur l’ensemble de la période étudiée, la prévalence du tabagisme quotidien chez les 18-75 ans est passée de 30 % en 2000 à 25,3 % en 2021, avec un point bas à 24 % en 2019. L’évolution n’a cependant pas été linéaire. Les auteurs distinguent trois phases : une relative stabilité entre 2000 et 2016 autour de 30 %, une baisse nette entre 2016 et 2019, puis une stagnation, voire une légère remontée, entre 2019 et 2021.
Les écarts selon le niveau d’éducation sont particulièrement marqués. Chez les personnes les moins diplômées, la prévalence du tabagisme quotidien augmente entre 2000 et 2016, puis se replie avec la baisse générale observée entre 2016 et 2019, avant de remonter entre 2019 et 2021. À l’inverse, chez les personnes les plus diplômées, la prévalence baisse sur la première partie de la période, puis se stabilise à un niveau plus faible. En début de période, l’écart entre les groupes est déjà présent ; il devient plus net au fil des années.
Les revenus suivent une logique proche. Le groupe aux revenus les plus faibles voit la prévalence du tabagisme augmenter entre 2000 et 2016, tandis qu’elle diminue parmi les ménages les plus aisés. Entre 2016 et 2019, tous les groupes reculent, mais la baisse profite une fois encore davantage aux catégories favorisées. Entre 2019 et 2021, la hausse repart surtout parmi les ménages à revenu intermédiaire et, dans une moindre mesure, chez les plus modestes.
La situation professionnelle montre aussi un gradient social net. Les personnes au chômage présentent les niveaux les plus élevés de tabagisme quotidien, et leurs évolutions sont plus défavorables que celles des personnes en emploi. Les étudiants et les inactifs occupent une position intermédiaire, avec des niveaux plus faibles que les chômeurs mais souvent plus élevés que les actifs occupés. Là encore, la baisse enregistrée entre 2016 et 2019 ne gomme pas les différences structurelles entre groupes.
Les mesures antitabac, bien qu’efficaces, doivent cibler plus particulièrement les plus défavorisés
Les auteurs relient la première phase, entre 2000 et 2016, à une montée progressive des politiques antitabac, mais dans un cadre où la question des inégalités sociales était encore peu centrale. Plusieurs mesures ont pourtant été mises en œuvre : hausses de prix, interdiction de vente aux mineurs, interdiction de fumer dans les lieux publics, avertissements sanitaires sur les paquets. Selon l’étude, ces dispositifs ont été plus rapidement adoptés par les catégories les plus favorisées, ce qui explique en partie le recul plus rapide du tabagisme dans ces groupes. Les populations défavorisées, elles, semblent avoir réagi plus lentement aux messages de prévention. Les auteurs avancent plusieurs explications : une sensibilité moindre aux campagnes, une inscription plus forte du tabac dans les routines de gestion du stress, une plus grande difficulté à se projeter dans le temps, ou encore des arbitrages économiques différents face à la hausse des prix. Dans ce contexte, certains fumeurs ont pu se tourner vers des produits moins chers, comme le tabac à rouler, plutôt que de cesser de fumer.
La deuxième phase, entre 2016 et 2019, apparaît comme la plus favorable. Elle correspond à la mise en place des premiers plans nationaux de lutte contre le tabac, avec une série de mesures combinées : campagne « Mois sans tabac », paquet neutre, meilleure prise en charge des substituts nicotiniques et hausse marquée des prix. Les auteurs estiment que cette combinaison a eu un effet globalement efficace et qu’elle a aussi limité, au moins temporairement, le creusement des inégalités sociales. L’action publique a alors davantage pris en compte les écarts entre groupes sociaux, notamment par des dispositifs de communication et d’accompagnement davantage orientés vers les publics fragiles.
La troisième phase, entre 2019 et 2021, est plus contrastée. La pandémie de Covid-19 a touché plus durement les populations les plus vulnérables, sur le plan économique, social et psychologique. Dans ce contexte, le tabac a pu être davantage utilisé comme outil de gestion du stress ou des difficultés quotidiennes. Les auteurs rappellent aussi que les buralistes sont restés ouverts pendant les confinements et que certaines rumeurs ont circulé sur un éventuel effet protecteur de la nicotine, ce qui a pu brouiller le message de prévention. En parallèle, les campagnes de prévention ont perdu en visibilité et les hausses de prix ont été plus limitées.
Au-delà, l’étude replace les résultats français dans un cadre européen et international. Dans plusieurs pays où la consommation globale de tabac a fortement diminué, les différences de consommation liées aux inégalités sociales sont restées élevées, voire se sont aggravées. Les auteurs citent notamment le Royaume-Uni, les États-Unis, la Belgique, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie, où des écarts importants persistent selon le niveau d’éducation, le revenu ou la position sociale.
Cette comparaison suggère que la baisse moyenne du tabagisme n’entraîne pas mécaniquement une réduction des inégalités de consommation entre les différents groupes socio-économiques. Les mesures les plus efficaces sont souvent celles qui touchent d’abord les groupes les plus favorisés, plus réceptifs à l’information de santé, plus enclins à utiliser les aides au sevrage et plus aptes à transformer une intention d’arrêt en cessation durable. L’étude met ainsi en évidence un point central : la lutte contre le tabagisme doit intégrer explicitement la dimension sociale. Une politique efficace ne doit pas se contenter de faire baisser les chiffres moyens mais doit aussi faire en sorte que les progrès sanitaires concernent aussi les classes sociales défavorisées. Les auteurs insistent ainsi sur la nécessité d’aider davantage les fumeurs défavorisés à passer de la tentative d’arrêt à un sevrage durable, en combinant accompagnement comportemental, traitements pharmacologiques remboursés et assistance gratuite à distance, avec davantage de soutien par les professionnels de santé pour augmenter les chances de réussite du sevrage tabagique, inspiré par les bons résultats français de la période 2016-2019.
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[1]Pasquereau A., Guignard R., Andler R., Beck F., Nguyen-Thanh V., Smoking and social inequalities in France, 20 years of evolution: A secondary dataset analysis of health barometers, Tobacco Induced Diseases, publié le 8 juin 2026, consulté le 9 juin 2026