EU Reporter, une tribune bruxelloise au service de l’industrie du tabac
3 septembre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 3 septembre 2026
Temps de lecture : 13 minutes
Le 30 juin 2026, l'agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a autorisé vingt références de sachets de nicotine Zyn, commercialisées par Swedish Match USA, filiale de Philip Morris International (PMI), à porter une mention de risque modifié par rapport à la cigarette. Cette décision, encadrée par des conditions strictes et contestée par les principales organisations de santé publique américaines, a fait l'objet le 31 août 2026 d'un article du média bruxellois EU Reporter qui en tire un argument en faveur d'un assouplissement de la réglementation européenne.
Ce que la FDA a autorisé, et sous quelles conditions
L'ordonnance de la FDA du 30 juin 2026 porte sur vingt produits Zyn, soit dix arômes déclinés en deux dosages (3 mg et 6 mg de nicotine). Elle autorise une formulation unique et limitativement définie : « Utiliser Zyn à la place des cigarettes vous expose à un risque moindre de cancer de la bouche, de maladie cardiaque, de cancer du poumon, d'accident vasculaire cérébral, d'emphysème et de bronchite chronique »[1].
L'agence assortit cette autorisation de plusieurs limites explicites. La mention ne vaut que pour les fumeurs qui abandonnent complètement la cigarette, et non pour les usagers doubles. Le fabricant est tenu de conduire des études de surveillance post-commercialisation portant notamment sur les comportements des utilisateurs et sur leur compréhension de l'information du risque. La FDA se réserve le droit de révoquer l'autorisation en cas d'augmentation significative de l'usage de ces produits par les jeunes. Elle rappelle enfin que ce produit n'est pas sans risque et que les personnes qui n'en consomment pas ne doivent pas commencer.
La décision a suscité des objections immédiates. Dès le 1er juillet 2026, l'American Heart Association déclarait qu’une telle décision donne à l'industrie du tabac les moyens de commercialiser agressivement ces produits et de perpétuer la dépendance à la nicotine chez les enfants et adultes. Elle soulignait également que les sachets de nicotine sont désormais le deuxième produit du tabac le plus consommé par les collégiens et lycéens américains[2]. Selon le National Youth Tobacco Survey, environ 460 000 élèves du secondaire déclarent en avoir consommé au cours de l'année écoulée. Plusieurs cliniciens et chercheurs ont alerté sur le risque d'installation de la dépendance chez les jeunes utilisateurs, et ils ont également pointé les effets parodontaux et cardiovasculaires de la nicotine[3].
Une restitution partielle et partiale de la décision par l’EU Reporter
L'article publié le 31 août 2026[4] par EU Reporter sous la signature de Colin Stevens ne fait état d'aucune des objections formulées depuis deux mois par les sociétés savantes et les organisations de santé publique américaines, alors que ces prises de position ont été largement reprises par la presse généraliste et spécialisée. N'y figure notamment pas le commentaire[5] conjoint déposé le 3 mars 2026 auprès de la FDA par l'American Academy of Pediatrics, l'American Cancer Society Cancer Action Network, l'American Heart Association, l'American Lung Association et la Campaign for Tobacco-Free Kids. Ce document relève que la proportion de collégiens et lycéens américains ayant consommé des sachets de nicotine au cours des trente derniers jours a doublé entre 2021 et 2024, pour atteindre 1,8 %, que 77,6 % des lycéens utilisateurs de sachets consomment la marque Zyn et que 86 % des jeunes utilisateurs choisissent des variantes aromatisées. Les cinq organisations contestent également la démarche scientifique retenue, la formulation de Zyn reposant sur des sels de nicotine dont le potentiel addictif diffère de celui du snus fermenté (contenant du tabac) sur lequel s'appuie une partie des données présentées. Elles soulignent enfin que l'étude produite par le fabricant ne met en évidence aucune évolution de l'intention d'arrêter de fumer avant et après une exposition à la mention de risque modifié.
La controverse procédurale entourant la décision n'est pas davantage évoquée. La réunion du comité consultatif scientifique de la FDA sur les produits du tabac, tenue le 22 janvier 2026, s'est déroulée sans vote formel sur la demande, une modalité contestée par des chercheurs en santé publique au regard des dispositions de la section 911 du Family Smoking Prevention and Tobacco Control Act[6].
L'article d’EU Reporter qualifie la procédure américaine de précédent réglementaire significatif et de processus exhaustif, quand il décrit la situation européenne en termes de fragmentation et de lacunes législatives. La seule voix experte non institutionnelle qu'il mobilise est celle de Clive Bates, figure militante de la réduction des risques, qui invite la Commission européenne à prêter une attention particulière au processus suivi par la FDA. Aucun contradicteur n'est sollicité, alors que la conclusion pose aux législateurs européens une alternative entre une réglementation fondée sur la différenciation des risques et un traitement uniforme des produits nicotinés.
Le rapprochement opéré entre la décision américaine et le débat européen met par ailleurs en regard deux cadres juridiques distincts. L'autorisation de risque modifié relève d'une procédure de commercialisation propre au Tobacco Control Act de 2009, sans portée normative dans l'Union européenne. Le droit européen ne comporte pas de mécanisme équivalent : l'article 13 de la directive 2014/40/UE interdit les mentions susceptibles de créer une impression erronée quant aux effets sur la santé et prohibe expressément les indications suggérant des avantages sanitaires.
Une série d'articles au cadrage convergent
Entre mars et août 2026, plusieurs autres articles signés Colin Stevens ont porté sur la fiscalité du tabac, le commerce illicite et la réglementation des produits nicotinés.
Celui du 23 mars 2026 sur la fiscalité belge repose sur une étude de Cimabel, association professionnelle des fabricants de cigarettes de Belgique et du Luxembourg, et cite sa présidente Christine De Baets. Il conclut que la hausse des taxes alimente le marché parallèle, sans qu'aucune organisation de santé publique ne soit sollicitée[7]. Celui du 12 mars 2026 sur les cigarettes électroniques jetables illégales s'appuie sur une étude de l'institut Fraunhofer IIS publiée en septembre 2025 et commanditée par SKR AG, cabinet de conseil aux entreprises établi à Lucerne. Ses recommandations écartent l'interdiction des produits jetables, jugée sans chance de succès, au profit d'une harmonisation européenne des procédures d'autorisation, des normes de produits et des régimes fiscaux. Sa diffusion s'est appuyée sur des relais dont l'ancrage est identifiable : le site Clearing the Air, qui l'a reprise, indique bénéficier du soutien du Consumer Choice Center, organisation dont les financements par Japan Tobacco International, Philip Morris International, Altria et British American Tobacco sont documentés. L'article d'EU Reporter n'apporte aucun contrepoint sanitaire[8].
L’article du 5 juin 2026 sur le commerce illicite reprend la vingtième édition de l'étude KPMG commanditée par Philip Morris Products SA et donne la parole à Christos Harpantidis, représentant de PMI, ainsi qu'à Stefano Betti, directeur général adjoint de la Transnational Alliance to Combat Illicit Trade (TRACIT)[9] ; les réserves des organisations de santé publique sur les recherches financées par l'industrie y sont mentionnées de façon générique, sans qu'aucune ne soit citée nommément[10]. Celui du 6 juin 2026 sur le veto suédois en matière fiscale repose sur les seules déclarations d'un député européen et présente le modèle suédois du snus comme un succès de santé publique, sans mention des controverses scientifiques qui l'entourent[11].
Les dossiers directement liés à la conduite de l'industrie suivent le même schéma. L'article du 12 mai 2026 sur la controverse relative aux preuves scientifiques cite un porte-parole de la Plataforma para la Reducción del Daño por Tabaquismo, plateforme espagnole de promotion de la réduction des risques, ainsi que la directrice mondiale de la communication de PMI, Moira Gilchrist, sans qu'aucune organisation de lutte contre le tabagisme ne soit interrogée[12]. L'article du 3 juillet 2026 consacré à l'outil d'intelligence artificielle déployé par PMI pour orienter les contributions à la consultation publique européenne reproduit deux déclarations développées de l'entreprise, dont l'affirmation selon laquelle les lobbyistes antitabac chercheraient à discréditer des milliers de citoyens, quand les critiques des organisations de santé néerlandaises sont rapportées indirectement, sans porte-parole identifié ni citation[13].
EU Reporter : un modèle éditorial documenté pour être au service de l’industrie du tabac
EU Reporter, édité par EU Reporter Media & Communications Ltd (Dublin), se présente comme un média indépendant au service d'un débat de qualité. Sa production combine, selon la description qu'en donne Politico Europe et que reprend la notice encyclopédique consacrée au site, communiqués d'entreprises, articles originaux et contenus payants[14]. En 2021, Politico Europe a qualifié cette activité de lobbying européen déguisé en journalisme, en s'appuyant notamment sur la documentation commerciale du site, dont le slogan invite les annonceurs à utiliser EU Reporter pour influencer, et en relevant la publication d'articles paraphrasant des communiqués de Huawei sans mention claire du parrainage. EU Reporter a rejeté ces accusations dans une réponse publiée le 20 septembre 2021, y voyant une manœuvre concurrentielle, et a indiqué avoir sollicité une évaluation de sa production par l'organisme NewsGuard[15].
Sur le terrain spécifique du tabac, le média TabakNee a documenté le 18 septembre 2025 la reprise par EU Reporter d'une lettre ouverte de 83 médecins et scientifiques plaidant pour une fiscalité différenciée des produits nicotinés, présentée comme indépendante alors que son initiateur entretient des liens documentés avec l'industrie, et publiée sans aucune déclaration contradictoire[16].
Le rôle des médias spécialisés dans le débat européen
La consultation publique sur la révision de la directive sur les produits du tabac s'est close le 14 août 2026, et la Commission européenne a annoncé une initiative législative pour décembre 2026. Cette consultation a elle-même fait l'objet d'une opération d'influence documentée, PMI ayant déployé un outil d'intelligence artificielle destiné à faciliter le dépôt de contributions et orienter leurs contenus.
Les médias spécialisés dans le suivi des institutions européennes occupent une position particulière dans ce processus. Leur lectorat est composé pour une large part de décideurs, de collaborateurs parlementaires et de représentants d'intérêts, et leurs publications circulent dans les échanges préparatoires à la décision. Ils participent, à ce titre, à la construction du cadre de référence dans lequel un dossier législatif est discuté.
Cette position appelle des exigences déontologiques ordinaires mais déterminantes : la pluralité des sources, l'identification des commanditaires des études citées, la mention des positions contradictoires et la distinction entre contenu éditorial et contenu commercial. Les articles examinés rapportent des informations dont plusieurs sont exactes et vérifiables. Présenter toutefois la fiscalité comme le moteur principal du commerce illicite, le modèle suédois comme un succès incontesté et la réduction des risques comme une évidence scientifique méconnue des institutions européennes, sans accorder de place équivalente aux organisations qui contestent ces lectures, revient à ne restituer qu'un seul des termes du débat. Surtout, la mise en avant des positions des industriels, dans l’opacité, vise in fine à caricaturer les positions et arguments scientifiques des acteurs indépendants qui vont dans le sens opposé aux intérêts des fabricants.
Pour les acteurs de la lutte contre le tabagisme, ce constat invite à documenter les canaux de diffusion des argumentaires industriels avec la même rigueur que les argumentaires eux-mêmes. Un travail de décryptage des intérêts dissimulés est essentiel. En outre, il importe que les positions de santé publique et l’intérêt général soient au cœur des publications qui accompagnent la révision des directives européennes.
AE
[1] « FDA Authorizes 20 ZYN Nicotine Pouches to Be Marketed with Specific Modified Risk Claim », Food and Drug Administration, 30 juin 2026, consulté le 31 août 2026.
[2] Modified risk claim for 20 ZYN nicotine pouches risks perpetuating nicotine addiction, American Heart Association, 1er juillet 2026, consulté le 31 août 2026
[3] As FDA approves new marketing for nicotine pouches, some doctors sound alarms, CBS News, juillet 2026, consulté le 31 août 2026
[4] Colin Stevens, US authorization of ZYN challenges the future of EU nicotine policy, EU Reporter, 31 août 2026, consulté le 31 août 2026
[5] American Academy of Pediatrics, American Cancer Society Cancer Action Network, American Heart Association, American Lung Association et Campaign for Tobacco-Free Kids, Comments on Modified Risk Tobacco Product Applications for ZYN Nicotine Pouch Products, commentaire déposé auprès de la Food and Drug Administration, 3 mars 2026, consulté le 31 août 2026.
[6] Stanton Glantz, FDA broke the law when it did not allow TPSAC to vote on whether to allow PMI to make modified risk claims for ZYN, profglantz.com, 2 février 2026, consulté le 31 août 202
[7] Colin Stevens, « Nearly half of the cigarettes consumed in Belgium escape taxation: 3 billion euros of lost revenue », EU Reporter, 23 mars 2026, consulté le 31 août 2026
[8] Colin Stevens, « Illegal disposable vapes flooding Europe, new study warns », EU Reporter, 12 mars 2026, consulté le 31 août 2026
[9] Cette dernière organisation compte Philip Morris International, British American Tobacco et Japan Tobacco International parmi ses membres. Son indice mondial du commerce illicite, publié en 2018, a été financé par PMI en qualité de sponsor principal, BAT et JTI figurant également parmi les sponsors. Son directeur général, Jeffrey Hardy, a précédemment exercé à la Chambre de commerce internationale, structure ayant produit de manière constante des rapports favorables aux positions des cigarettiers et fait campagne contre le paquet neutre.
[10] Colin Stevens, « Counterfeit cigarettes drive illicit tobacco trade to highest level in a decade, new study claims », EU Reporter, 5 juin 2026, consulté le 31 août 2026
[11] Colin Stevens, « Impasse in European Union tobacco tax reform: the Swedish veto », EU Reporter, 6 juin 2026, consulté le 31 août 2026
[12] Colin Stevens, « EU tobacco policy row intensifies as scientists accuse Brussels of ignoring evidence on harm reduction », EU Reporter, 12 mai 2026, consulté le 31 août 2026
[13] Colin Stevens, « PMI defends AI consultation tool as scrutiny grows over EU tobacco rules review », EU Reporter, 3 juillet 2026, consulté le 31 août 2026
[14] « EU Reporter », Wikipédia (version anglaise), consulté le 31 août 2026.
[15] « EU Reporter under attack », EU Reporter, 20 septembre 2021, consulté le 31 août 2026
[16] EU Reporter lets nicotine lobby have their say, TabakNee, 18 septembre 2025, consulté le 31 août 2026
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