Un expert en nicotine influent au cœur d’un débat sur ses liens avec l’industrie du vapotage

17 novembre 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 14 novembre 2025

Temps de lecture : 7 minutes

Un expert en nicotine influent au cœur d’un débat sur ses liens avec l’industrie du vapotage

Le cardiologue grec Konstantinos Farsalinos, affilié à l’université de Patras et à celle de l’Attique occidentale, est présenté au grand public comme un spécialiste de la nicotine et de la « réduction des risques » liés au tabac. Selon une enquête menée par Le Monde, The Examination et Reporters United, il aurait perçu des financements d’au moins 7 000 € de la part du fabricant américain Juul Labs en 2018, via une société chypriote dont il est co-propriétaire.

Le paiement était lié à sa participation à une réunion du ministère israélien de la Santé, au cours de laquelle il a plaidé contre une interdiction des cigarettes électroniques à forte teneur en nicotine. Farsalinos s’y était présenté comme un expert indépendant, bien que son déplacement et son séjour aient été notamment pris en charge par Juul[1].

Une rémunération contestée et non déclarée

En juin 2018, un cadre de Juul a invité Konstantinos Farsalinos à se rendre à une audition au ministère de la santé à Jérusalem, prévue le 5 juillet 2018, afin de plaider contre le projet d’interdiction des cigarettes électroniques dont la concentration en nicotine était de 59 mg/ml. Le médecin a alors demandé à Juul de rédiger un « bref contrat de consultant » et a réclamé des « honoraires » de 7 000 €, ainsi qu’un vol en classe affaires et la couverture de ses frais d’hôtel[2].

Lors de cette audition en la présence du cofondateur et directeur technique de Juul, Adam Bowen, et de membres du personnel de la division des affaires scientifiques et de la filiale israélienne de l'entreprise, Farsalinos s’est présenté comme un expert indépendant de l’entreprise Juul.

Les documents à l’origine de ces révélations proviennent du centre des archives de l’Université de droit de l’Université de Californie à San Francisco. Les documents internes de fabricants, poursuivis en justice, ont été versés à ce fonds documentaire. Ils montrent que Juul a réglé cette somme à Farsalinos via la société Merescon Limited, basée à Chypre, et qui propose selon son site internet des « services en matière de recherche et de conseil médicaux », dotée d’une « expertise de recherche en santé publique ». Cette société est codétenue par Sophia Iliopoulou, ex-compagne de Farsalinos et journaliste de télévision grecque qui anime sa propre émission de santé.

Dans sa réponse aux médias, Farsalinos affirme que cette rémunération couvrait ses frais et le temps consacré au déplacement, et qu’il n’a jamais représenté Juul ni mené de recherche sur ses produits. Il conteste tout conflit d’intérêts, assurant que sa société respecte la législation et que ses activités commerciales sont distinctes de son travail scientifique.

Cependant, cette rémunération n’a pas été mentionnée dans les 18 articles scientifiques qu’il a publiés dans les trois années suivantes et qui concernaient précisément les produits du vapotage, en contradiction avec les règles de transparence académique. À la suite de ces révélations, plusieurs éditeurs scientifiques (Elsevier, Springer Nature, MDPI) ont ouvert des enquêtes internes.

Des affiliations universitaires remises en question

Les universités grecques auxquelles M. Farsalinos se dit rattaché ont, de leur côté, contesté son statut. L’université de l’Attique occidentale précise qu’il n’est ni membre du personnel académique, ni chercheur sous contrat. À Patras, il est enregistré comme doctorant depuis onze ans, sans financement ni participation active à des projets de recherche.

Cette controverse relance le débat sur la transparence et l’intégrité scientifique dans le domaine des études sur le vapotage, à un moment où les discussions sur la fiscalité et la réglementation des produits nicotiniques se multiplient au sein de l’Union européenne. Il y a quelques semaines était diffusée l’information concernant un plan d’actions de grande ampleur proposé par l’OMS au niveau de l’Union Européenne, visant à renforcer la lutte contre le tabac et les nouveaux produits. Cette révélation sur les scientifiques payés par les fabricants de produits du vapotage sans qu’ils en fassent mention, et qui usent de leur aura scientifique pour influencer les politiques publiques, intervient également à quelques jours de la tenue de la 11e session de la Conférence des Parties (COP11) au traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), appelée à réglementer ces produits.

Un contexte marqué par l’influence de l’industrie et la controverse scientifique

Farsalinos s’affiche comme un soutien à la politique de la « réduction des risques », une approche qui encourage les fumeurs à passer à des produits alternatifs contenant de la nicotine, tels que les cigarettes électroniques. Il a rédigé plus d’une centaine d’études académiques pour en faire la promotion.

Selon l’enquête des journalistes du Monde et de The Examination, il aurait déjà été en 2014 en pourparlers avec le fabricant de tabac JTI à l’origine du produit hybride "Ploom" pour créer une « société scientifique » contre un apport de 50 000 € de la firme. En mars 2018, Juul l’aurait contacté pour lui proposer un emploi. En 2020, il publiait une étude, non soumise à la révision de ses pairs, suggérant que la nicotine pourrait protéger contre les formes graves de COVID-19, en dépit de preuves scientifiques contraires.

En septembre 2025, il était à l’initiative d’un groupe de 83 experts en santé publique et partisans de la réduction des risques, qui dans une lettre à l’intention de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, l’ont incitée à reconsidérer son projet de taxation des cigarettes électroniques, du tabac chauffé et des sachets de nicotine. Dans un échange de mails onze ans plus tôt et retrouvé récemment, il a été prouvé que cette stratégie était inspirée par Juul, qui conseillait de mêler de nombreux experts de santé de différents horizons alignés sur des préoccupations sanitaires, afin de faire apparaître le vapotage comme une solution neutre de « réduction des risques » puis de l’élargir à un vaste marché.

Le concept de « réduction des risques » dans le domaine des produits du tabac n’a jamais été démontré, tous les produits du tabac étant toxiques. L’industrie du tabac utilise et instrumentalise ce concept en lien avec sa stratégie de mise sur le marché de nouveaux produits, du tabac et de la nicotine, présentés comme des alternatives plus sures au tabagisme classique. Cependant, tout son marketing vise un public jeune avec un glissement du positionnement de l’industrie du tabac stricto sensu à l’industrie de la nicotine. Cette stratégie fonctionne et l’OMS a alerté sur le nombre important de jeunes dans le monde tombés dans la dépendance de ces nouveaux produits. L’agence onusienne évalue ainsi à 15 millions le nombre d’adolescents de 13 à 15 ans utilisant la cigarette électronique dans le monde.

De fait, ces liens financiers compromettent la crédibilité de la recherche dans un domaine où les enjeux économiques sont considérables. Robert N. Proctor, professeur d’histoire des sciences à l’université Stanford, estime qu’il est impossible de « préserver son indépendance » en acceptant de l’argent de l’industrie du tabac ou du vapotage. Cette révélation souligne, selon les acteurs de santé, la nécessité absolue d’une plus grande transparence et vérification des possibles liens d’intérêts entre scientifiques et structures se positionnant sur ces sujets.

©Génération Sans Tabac

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[1]Matthew Chapman, Stéphane Horel, Eurydice Bersi, ‘Independent’ expert who helped shape global vaping debate was paid thousands by Juul, The Examination, publié le 11 novembre 2025, consulté le 12 novembre 2025

[2]Matthew Chapman, Stéphane Horel, Eurydice Bersi, Un influent cardiologue, spécialiste de la nicotine, a reçu des milliers d’euros de l’industrie du vapotage, Le Monde, publié le 11 novembre 2025, consulté le 12 novembre 2025

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