Tabac, alcool, alimentation : les mêmes tactiques pour affaiblir les politiques de santé publique

24 septembre 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 15 septembre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Tabac, alcool, alimentation : les mêmes tactiques pour affaiblir les politiques de santé publique

Dans un rapport publié le 15 septembre 2026, la NCD Alliance Scotland, coalition de 26 organisations de santé écossaises, analyse la manière dont les industriels du tabac, de l'alcool et des produits alimentaires trop gras, trop sucrés ou trop salés parviennent à retarder, affaiblir ou bloquer les politiques de santé publique. Intitulé Health Under Influence, le rapport identifie huit tactiques partagées par ces trois secteurs, de la contestation des preuves scientifiques au financement de recherches favorables, en passant par les menaces juridiques, les initiatives de responsabilité sociale, le recours à des porte-parole tiers et les invitations aux élus. Les auteurs constatent que ces stratégies, éprouvées de longue date par l'industrie du tabac, sont aujourd'hui reproduites presque à l'identique par les producteurs d'alcool et d'aliments ultra-transformés. Ils appellent le Parlement écossais à étendre à l'ensemble de ces industries les règles de transparence et de gouvernance inspirées de l'article 5.3 de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac[1].

Un fardeau sanitaire largement évitable

Le rapport rappelle que l'Écosse présente aujourd'hui l'espérance de vie la plus faible d'Europe occidentale. Les maladies non transmissibles, parmi lesquelles les maladies cardiovasculaires, les cancers, le diabète de type 2, les maladies rénales chroniques, les démences et les maladies respiratoires, y provoquent environ 55 000 décès par an, soit 88 % de l'ensemble des décès. Selon une analyse de la British Heart Foundation fondée sur les données des registres nationaux écossais, près de 9 000 de ces décès, soit environ un sur six, pourraient être évités par des mesures de santé publique. Les inégalités sociales pèsent lourdement sur ce bilan : les habitants des zones les plus défavorisées vivent environ 25 années de moins en bonne santé que ceux des zones les plus aisées.

La NCD Alliance Scotland inscrit son analyse dans le cadre des déterminants commerciaux de la santé. Elle vise explicitement les grands acteurs commerciaux, le plus souvent des entreprises multinationales, dont le modèle économique repose sur la production ou la vente de produits nocifs pour la santé qu’elle distingue clairement des petits commerces. Cette approche rejoint l'opinion publique écossaise : selon un sondage réalisé par les membres de la coalition, 70 % des Écossais estiment que l'influence de ces industries sur les décisions gouvernementales nuit à la santé publique, une majorité juge inapproprié qu'elles disposent d'un accès direct aux ministres et aux députés, et 2 % seulement des personnes interrogées font confiance à aux représentants de ces industries pour peser sur les décisions de santé.

Un répertoire commun de tactiques d'interférence

Le cœur du rapport repose sur une grille de huit tactiques, reprise du rapport britannique Killer Tactics publié en 2024 par l'Obesity Health Alliance, l'Alcohol Health Alliance et Action on Smoking and Health[2]. Pour chacune d'elles, les auteurs présentent des exemples écossais empruntés aux trois secteurs, et c'est précisément cette juxtaposition qui fait apparaître l'unité de méthode entre des industries en apparence distinctes.

La première consiste à contester ou à minimiser les preuves scientifiques démontrant l’effet délétère de ces produits et des pratiques industrielles. Devant le Parlement écossais, le représentant de l'industrie du vapotage a ainsi soutenu que les arômes n'avaient aucun rôle dans le vapotage des jeunes, tandis que l'organisation des producteurs d'alcool a affirmé que la publicité n'avait aucun effet sur la consommation, à rebours des nombreuses études indépendantes qui établissent rigoureusement l'inverse. Ces mêmes acteurs se présentent volontiers comme des partenaires des pouvoirs publics, en mettant en avant des messages de « consommation responsable » qui font reposer la responsabilité sur le consommateur plutôt que sur le fabricant du produit et le marketing associé. Le rapport rappelle que l'industrie du tabac a inauguré ce procédé dès les années 50 à propos des risques du tabagisme actif puis dans les années 1980 à propos du tabagisme passif en finançant des recherches destinées à semer le doute sur les dangers. Cette contestation de la recherche indépendante et du financement d’une recherche biaisée, dite « junk science » se poursuit aujourd’hui : Coca-Cola a financé un réseau de chercheurs chargé d'attribuer l'obésité au manque d'exercice plutôt qu'aux boissons sucrées, et un programme d'éducation à l'alcool financé par Diageo (entreprise britannique spécialisée dans les boissons alcoolisées) est diffusé dans les lycées écossais sans aucun mandat des autorités de santé.

Lorsqu'une mesure progresse malgré tout, les industriels cherchent à la retarder par la voie juridique. Les cigarettiers ont menacé le gouvernement écossais de réclamer jusqu'à 11 milliards de livres d'indemnités pour empêcher la mise en place d’un paquet neutre. Ces menaces n'ont pas abouti, mais elles ont différé la mesure de plusieurs années. Le prix minimum de l'alcool, voté en 2012, n'est entré en vigueur qu'en 2018, après six ans de procédures engagées par la Scotch Whisky Association, alors que son efficacité sur la consommation et la mortalité a depuis été confirmée. Le rapport décrit enfin la manière dont ces industriels achètent leur respectabilité et leur accès aux décideurs : parrainage de festivals par le fabricant de cigarettes électroniques ELFBAR, partenariat de Coca-Cola avec les Jeux du Commonwealth de Glasgow 2026, financement d'associations présentées comme indépendantes, à l'image de Drinkaware, soutenue par plus de 130 acteurs de la filière alcool. Les fabricants de tabac ont combattu dans les années 2000 la loi sur les lieux sans tabac en s'abritant derrière des organisations de restaurateurs et des pseudo-groupes de « défense des fumeurs ». Les grands fabricants font aujourd'hui porter leurs arguments par les fédérations de petits commerçants, plus audibles auprès des élus.

Alcool et alimentation : des mesures retardées ou vidées de leur contenu

Deux études de cas, réalisées à l'université de Stirling, montrent concrètement ce que produisent ces tactiques. Concernant l’interdiction de la publicité pour l'alcool, le gouvernement écossais a lancé une consultation publique en 2022-2023 et recueilli près de 3 000 réponses. Parmi elles, 585 réponses identiques, rédigées à partir d'un modèle diffusé par des associations de brasseurs et de pubs, ont donné l'impression d'une opinion beaucoup plus divisée qu'elle ne l'était. Bien que l'agence de santé publique écossaise ait recommandé en septembre 2025 des restrictions complètes, le gouvernement a de nouveau reporté toute décision en mars 2026, en renvoyant le sujet après la tenue des élections. Pendant ce temps, les représentants de l'industrie ont rencontré les ministres à une fréquence plus soutenue que les acteurs de santé publique.

Le second exemple concerne la réglementation des promotions sur les produits trop gras, trop sucrés ou trop salés. Entre 2017 et 2024, quatre consultations successives ont été organisées, et à chaque étape, les propositions initiales ont été affaiblies : l'encadrement des menus à prix réduit, des promotions temporaires et de la restauration à emporter a été amoindri ou abandonné avant l'adoption du texte, qui entrera en vigueur le 1er octobre 2026. Les fédérations de l'agroalimentaire et de la distribution ont systématiquement présenté ces mesures sous l'angle du coût pour les entreprises et de la nécessité de s'aligner sur le reste du Royaume-Uni, des arguments que l'on retrouve dans l'étude d'impact finale du gouvernement. Un ancien ministre de la Santé publique a lui-même admis que la réglementation adoptée valait « mieux que rien », mais n'allait pas aussi loin qu'elle aurait dû.

Étendre la logique de l'article 5.3 à l'ensemble des industries nocives

Les auteurs du rapport formulent quatre recommandations à l'attention des députés écossais. Il leur demande d'abord de reconnaître le conflit d'intérêts fondamental qui oppose les objectifs commerciaux de ces industries à ceux de la santé publique. Il préconise ensuite l'adoption de mesures de transparence et de gouvernance similaires à celles qui régissent les interactions avec l'industrie du tabac au titre de l'article 5.3 de la Convention-cadre de l'OMS. Celles-ciprévoient de limiter les interactions entre des acteurs publics et tout représentant de l’industrie du tabac à ce qui est strictement nécessaire et dans la transparence. Les industriels ne doivent pas être associés à la définition et la mise en œuvre des politiques publiques. Une obligation de transparence leur incombe également en ce qui concerne leurs activités et produits. Les auteurs du rapport préconisent également que les informations fournies par les industriels soit soumises à un examen rigoureux mais également que les responsables publics privilégient les partenariats avec des acteurs exempts de conflit d'intérêts. Ils rappellent enfin que l’importance de défendre les politiques de prévention, dont les bénéfices économiques à long terme dépassent les coûts allégués pour les secteurs concernés.

Les auteurs s'appuient sur le précédent de la lutte antitabac pour démontrer qu'une réglementation à l'échelle de la population reste possible face à des industries puissantes : les restrictions publicitaires, l'interdiction de fumer dans les lieux publics et le paquet neutre ont fait reculer la prévalence tabagique et transformé les normes sociales. Pour Kym Kestell, responsable de la NCD Alliance Scotland, les besoins de santé de l'Écosse ne devraient jamais être mis en concurrence avec les intérêts particuliers des industries nocives pour la santé. La ministre écossaise de la Santé publique, Maree Todd, a pour sa part réaffirmé l'objectif d'une Écosse sans tabac à l'horizon 2034 ainsi que l'entrée en vigueur en octobre des restrictions sur la promotion des aliments malsains[3].

Ce document prolonge une série de travaux récents, du rapport[4] de l'OMS Europe sur les déterminants commerciaux des maladies non transmissibles à la stratégie décennale[5] de la NCD Alliance Scotland, qui convergent vers un même constat : les industriels du tabac, de l'alcool et de l'alimentation ultra-transformée partagent un répertoire d'interférence commun, et les instruments de protection élaborés pour le tabac, au premier rang desquels l'article 5.3 de la CCLAT et ses directive d’application ,constituent aujourd'hui le modèle le plus abouti pour préserver les politiques de santé de leur influence.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Health Under Influence: The Industry Playbook Behind Scotland's Preventable Health Harms, NCD Alliance Scotland, publié le 15 septembre 2026, consulté le 15 septembre 2026.

[2] Killer Tactics: How tobacco, alcohol, and unhealthy food and drink industries hold back public health progress, Obesity Health Alliance, Alcohol Health Alliance et Action on Smoking and Health, publié en 2024, consulté le 15 septembre 2026

[3] Experts warn tobacco, alcohol, and junk food giants undermining health policies, STV News, publié le 15 septembre 2026, consulté le 15 septembre 2026.

[4] Commercial determinants of noncommunicable diseases in the WHO European Region, Organisation mondiale de la Santé, Bureau régional de l'Europe, publié le 12 juin 2024, consulté le 15 septembre 2026.

[5] NCD Prevention: A Commercial Determinants of Health Approach, NCD Alliance Scotland, publié en 2024, consulté le 15 septembre 2026.

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