Suisse : une campagne sur les mégots instrumentalisée par l’industrie du tabac

3 octobre 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 30 septembre 2025

Temps de lecture : 8 minutes

Suisse : une campagne sur les mégots instrumentalisée par l’industrie du tabac

En Suisse, la campagne « Stop aux mégots » (Stopp dem Stummel) invite les fumeurs à poser en photo pour montrer leur « bon geste » et inciter leurs pairs à jeter leurs cigarettes dans les cendriers plutôt que dans la rue. Présentée comme une action citoyenne et environnementale, cette initiative est soutenue par des acteurs de l’industrie du tabac et s’inscrit dans une stratégie de communication qui valorise le fumeur « responsable » sans remettre en cause la production des filtres plastiques ni la consommation de tabac elle-même.

Une initiative séduisante, mais instrumentalisée par l’industrie du tabac

La campagne « Stop aux mégots » (en allemand : « Stopp dem Stummel ») se déploie dans l’espace public dans plusieurs cantons de Suisse à travers des affiches placardées notamment dans les transports urbains, aux arrêts de bus et dans les rues des cantons concernés. Elle invite les fumeurs à devenir des « modèles » : les visuels présentent des personnes ayant leur visage ou leur nom associés à la phrase « Nous disposons nos mégots correctement », dans le but d’encourager la pratique par l’exemplarité[1].

Par ailleurs, la campagne fait appel à la participation citoyenne, en invitant les fumeurs à se prendre en photo dans un geste « responsable » : l’objectif est de créer un réseau de clichés « vertueux » diffusés dans l’espace public, renforçant l’image d’un fumeur « propre ». Ce procédé, qui combine publicité sociale et marketing participatif, renforce la visibilité de la campagne et facilite l’appropriation des messages par le public.

Sur certains panneaux, les fumeurs y sont présentés sous un jour valorisant : souriants, visiblement « propres » et respectueux de l’environnement, sans mise en scène du geste de fumer lui-même (aucune cigarette n’est visible tout en restant pleinement suggérée). Cette manière de procéder a été critiquée comme une forme de promotion indirecte : certains observateurs estiment que l’image positive du fumeur, assortie d’un message de responsabilité, contribue à banaliser sa présence dans l’espace public plutôt qu’à la questionner. Ce faisant une telle démarche s’inscrit totalement dans une démarche de normalisation de la consommation de ces produits, alors même que cette « dénormalisation » constitue l’enjeu de nombre des mesures de lutte contre le tabagisme démontrées comme efficaces pour réduire la prévalence tabagique.

Les coûts de la campagne sont financés intégralement par des partenaires privés, parmi lesquels figurent les principaux fabricants de tabac. Bien que les proportions précises de participation ne soient pas rendues publiques, le site de la campagne mentionne que Philip Morris, British American Tobacco ou Japan Tobacco International y ont collaboré. L’entreprise de conseil Fehr Advice, chargée de la mise en œuvre, indique que la phase actuelle constitue une « expérimentation de terrain contrôlée » (un « field experiment »).

Dans ce contexte, la campagne peut être analysée comme une campagne de greenwashing pour l’industrie du tabac — non pas par publicité directe de ses produits, mais par une stratégie d’image destinée à renforcer sa réputation. En valorisant des « bons gestes » de fumeurs et en suscitant l’adhésion collective autour d’un projet « citoyen », elle participe à reconfigurer l’image du tabac dans l’espace public, tout en évitant d’aborder en première intention la dimension sanitaire, la réduction de la consommation ou la modification des produits, autant de dimensions mettant directement en cause sa responsabilité dans les dommages sanitaires et environnementaux.

Une approche inadéquate pour la santé publique et la protection de l’environnement

La mise en avant de la seule responsabilité du fumeur dans la gestion des mégots présente plusieurs limites. D’abord, elle occulte le rôle déterminant des fabricants de tabac dans la conception et la commercialisation de produits qui génèrent des déchets toxiques et en plastique persistant. Les filtres de cigarettes, qui représentent l’un des déchets les plus collectés dans l’espace public, sont composés d’acétate de cellulose, une fibre plastique non biodégradable qui peut mettre plus d’une décennie à se décomposer. En orientant le débat sur le comportement du consommateur, cette approche évite de remettre en question la présence même de ces filtres, dont la protection sanitaire pour les fumeurs n’a jamais été démontrée.

Ensuite, cette stratégie tend à invisibiliser les solutions structurelles susceptibles d’avoir un impact réel sur la réduction de la pollution liée au tabac. Les politiques de réglementation, comme l’interdiction des filtres, l’application stricte du principe pollueur-payeur ou encore la mise en place d’espaces sans tabac couplées à des incitations et aides à l’arrêt du tabac, sont les leviers les plus efficaces pour diminuer la production de déchets. Les campagnes centrées sur l’individu, en revanche, ont montré dans d’autres contextes une portée limitée voire marginale au regard du problème environnemental concerné et servent souvent d’alibi pour retarder la mise en œuvre de mesures plus contraignantes.

L’exemple français illustre également pleinement ces limites. Depuis 2021, l’éco-organisme Alcome, financé par les fabricants de tabac, a été chargé de mettre en œuvre un dispositif de responsabilité élargie du producteur pour les filtres de cigarettes. Si ce système contribue au financement du nettoyage urbain et déploie des campagnes de sensibilisation, il ne modifie en rien la conception des produits ni la dépendance qu’ils entretiennent. Ces actions bénéficient davantage à l’image de l’industrie qu’à la santé publique, en renforçant l’idée que la gestion du problème dépend uniquement des comportements individuels.

Enfin, cette focalisation sur la responsabilisation du fumeur peut avoir des effets contreproductifs sur le plan sanitaire. En assimilant la lutte contre les mégots à un geste civique ou écologique, elle tend à normaliser la présence du tabac dans l’espace public, alors que celui-ci reste un produit responsable de plus de huit millions de décès prématurés chaque année dans le monde. La pollution des filtres ne peut être considérée isolément de l’impact global du tabac sur la santé et sur l’environnement. En réduisant la problématique à une question de propreté urbaine, ces campagnes minimisent la gravité de l’enjeu sanitaire et environnemental, et détournent l’attention des politiques de lutte antitabac les plus efficaces.

Le contexte suisse : une réglementation faible liée à un lobby tabac puissant

La Suisse occupe une place singulière en Europe en matière de lutte antitabac. Si le pays a signé la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), il n’a jamais franchi l’étape de sa ratification. Cette situation l’exonère de l’application des obligations prévues par le traité, notamment l’article 5.3 pour lequel les États se sont engagés à protéger leurs politiques publiques de l’ingérence de l’industrie du tabac. L’absence de ce garde-fou contribue à laisser faire l’industrie et à bloquer toute évolution véritable protectrice de la réglementation.

Le cadre législatif helvétique se distingue ains par une tolérance encore large vis-à-vis de la publicité et du parrainage. Alors que la plupart des pays européens ont restreint voire totalement interdit depuis plusieurs années la promotion du tabac, la Suisse autorise toujours l’affichage publicitaire, ou la communication dans la presse écrite. Ces espaces de communication représentent autant d’opportunités pour les fabricants de maintenir une forte visibilité de leurs marques et d’influencer non seulement les décideurs publiques mais l’opinion publique elle-même.

Cette situation est accentuée par la présence sur le territoire suisse de sièges et de centres de recherche appartenant à plusieurs multinationales du tabac, dont Philip Morris International et Japan Tobacco International. La proximité institutionnelle et économique favorise une interaction régulière entre l’industrie et les autorités, renforçant le poids du secteur dans les débats publics. Divers rapports internationaux ont souligné la « perméabilité » de la Suisse aux intérêts de l’industrie, plaçant le pays en retrait par rapport à ses voisins européens en matière de protection des politiques de santé.

Dans ce contexte, des campagnes comme « Stop aux mégots » trouvent un terrain particulièrement favorable. Elles permettent à l’industrie du tabac de s’associer à des messages à connotation positive et de mettre en avant son rôle supposé dans la lutte contre la pollution, sans aborder les dimensions structurelles liées à la consommation et à la production de tabac. Une telle pratique n’est pas nouvelle. La Suisse s’était en effet distinguée il y a quelques années par des campagnes de prévention du tabagisme à l’initiative de l’industrie du tabac dont l’évaluation avait établie qu’elles étaient contre-productives.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Michelle Isler, Hauptsache keine Zigarettenstummel?, Bajour, publié le 4 septembre 2025, consulté le 26 septembre 2025

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