Politiques antitabac : la perception des parlementaires influencée par l’industrie et ses alliés

8 janvier 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 7 janvier 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Politiques antitabac : la perception des parlementaires influencée par l’industrie et ses alliés

Une étude récente publiée dans la revue Tobacco Prevention & Cessation analyse les perceptions des parlementaires français à l’égard des politiques de lutte contre le tabac, des acteurs impliqués et des mesures jugées prioritaires. Si les risques sanitaires et économiques du tabagisme sont globalement connus, les résultats mettent en évidence des écarts significatifs entre les connaissances scientifiques disponibles et les représentations de ces responsables politiques. L’étude souligne notamment une tendance à privilégier des mesures peu efficaces selon la littérature, une forte reprise des arguments de l’industrie du tabac contre la fiscalité, ainsi qu’un recours préoccupant aux buralistes comme source d’expertise, au détriment des acteurs de santé publique[1].

L’étude repose sur une enquête empirique menée entre mars et juin 2022 auprès de 25 parlementaires français, comprenant 17 sénateurs et 8 députés, afin d’analyser leurs perceptions des politiques de lutte contre le tabac et des acteurs jugés légitimes pour éclairer la décision publique. Les auteurs ont conduit des entretiens individuels semi-directifs, explorant l’évaluation des risques sanitaires et économiques liés au tabagisme, l’efficacité perçue des différents leviers de la lutte antitabac, ainsi que les sources d’information mobilisées par les élus. Les données recueillies ont fait l’objet d’une analyse qualitative thématique, complétée par des analyses comparatives, permettant d’identifier les principales tendances, divergences et écarts entre représentations de ces responsables politiques et consensus scientifique.

Ce travail a été soutenu par l’Institut national du cancer (INCa) et l’Institut pour la recherche en santé publique via le projet FELITAF (Forms and effect of lobbying from the tobacco industry and their allies in France) dans le cadre d’un financement du Fonds de lutte contre les addictions.

Une connaissance globale, mais une minimisation persistante des risques

L’étude révèle que l’ensemble des parlementaires interrogés font clairement état du caractère nocif du tabac pour la santé, évoquant spontanément des pathologies graves telles que le cancer et les risques liés au tabagisme passif, ainsi que l’addiction associée à la consommation de produits du tabac. Cette connaissance des impacts négatifs s’accompagne également d’une conscience relative des coûts sociaux et économiques engendrés par le tabagisme, notamment en termes de dépenses de santé et d’inégalités sociales. Environ la moitié des participants a explicitement mentionné ces dimensions lors des entretiens, étant toutefois établi que nombre de ces parlementaires étaient membres de la commission des affaires sociales en charge des questions de santé.

L’étude met par ailleurs en lumière que cette connaissance n’est pas toujours uniformément structurée, certains parlementaires exprimant des perceptions allant à l’encontre du consensus scientifique. Près d’un tiers des élus interviewés ont relativisé l’ampleur des risques associés à la consommation de tabac, en minimisant par exemple l’impact d’une consommation quotidienne faible (« une cigarette par jour »). Ce phénomène de minimisation des risques suggère que, malgré une connaissance générale des conséquences sanitaires négatives, des représentations faussées persistent au sein des décideurs politiques. Par ailleurs, la persistance de représentations comme des éléments de plaisir, de convivialité ou des dimensions culturelles liées à la cigarette ou d’autres produits du tabac comme les cigares sont encore parfois mises en avant.

Ces représentations et perceptions erronées affectent directement l’appréciation des politiques de santé publique. Elles peuvent participer à une ambivalence générale dans l’évaluation du tabac comme problème prioritaire, limitant la compréhension de l’urgence d’agir et contribuant potentiellement à la réticence de certains parlementaires à soutenir pleinement des mesures antitabac plus fortes ou fondées sur des preuves scientifiques robustes.

Des mesures timorées privilégiées au détriment de politiques fortes recommandées par les données scientifiques

Lorsque les participants ont été invités à identifier les politiques qu’ils considéraient comme les plus efficaces pour lutter contre le tabac, environ la moitié d’entre eux ont cité les campagnes d’information par les médias de masse et l’éducation comme des leviers de réduction du tabagisme. Ces mesures sont perçues comme socialement acceptables et politiquement faciles à promouvoir, mais la littérature scientifique souligne qu’elles ont une efficacité limitée lorsqu’elles ne s’inscrivent pas dans un ensemble de politiques cohérent et coordonnées. Par exemple, les campagnes de communication seules produisent généralement des effets modestes sur la prévalence du tabagisme comparativement à des leviers structurels comme la hausse des prix ou des restrictions d’accès plus strictes.

Les parlementaires ont également reconnu l’intérêt des augmentations de taxes sur le tabac, avec certains se positionnant en faveur d’augmentations significatives régulières. Cependant, cette reconnaissance n’est souvent pas traduite en acte politique en raison des arguments massivement diffusés par les industriels du tabac et les buralistes à propos d’un développement des marchés parallèles. Près d’un tiers des députés considéraient que seules de petites hausses de taxes étaient souhaitables pour éviter des conséquences économiques négatives, tandis qu’une proportion similaire estimait qu’uniquement des augmentations substantielles pourraient induire une réduction réelle du tabagisme.

D’autres mesures fondées sur des preuves solides, telles que les avertissements sanitaires graphiques sur les emballages ou les paquets neutre, sont perçus par une partie des parlementaires comme ayant peu ou pas d’effet sur le comportement. Dans l’étude, près d’un quart des participants ont estimé que les images de santé déployées sur les paquets depuis 2017 n’avaient eu aucun impact comportemental, malgré des preuves issues d’évaluations internationales montrant que les avertissements graphiques ont une fonction préventive majeure à l’égard des non-fumeurs mais contribuent également à augmenter la prise de conscience des risques pour les fumeurs et contribuent ce faisant aux intentions d’arrêt.

La perception des mesures varie également lorsque des mesures plus radicales, telles qu’une éventuelle interdiction totale de la vente de tabac, sont évoquées. Lors de l’enquête, environ un tiers des parlementaires interrogés se sont opposés à ce type de « mesures prohibitives », qu’ils jugent excessives ou potentiellement contre-productives. Ces positions diffèrent souvent à cet égard du soutien de l’opinion publique davantage en soutien pour ce type de mesure. Tel avait été déjà le cas au moment des interdictions de fumer dans les lieux publics où la population soutenait massivement la mesure y compris chez les fumeurs tandis que les parlementaires se montraient très frileux pour une telle disposition.

Une influence persistante de l’industrie du tabac dans le débat politique

L’un des résultats les plus préoccupants de l’étude selon les auteurs, réside dans la persistance d’une forte influence des arguments de l’industrie du tabac et de ses alliés, notamment les buralistes, dans les représentations et les raisonnements politiques des parlementaires interrogés. Une large majorité d’entre eux reprend, de manière explicite ou implicite, des éléments de langage traditionnellement portés par l’industrie pour s’opposer aux mesures antitabac les plus efficaces, en particulier les hausses de la fiscalité sur les produits du tabac. Ces arguments portent notamment sur le risque supposé d’un développement du marché illicite, l’impact économique sur les buralistes ou encore les effets négatifs sur le pouvoir d’achat, malgré l’abondance de données scientifiques et institutionnelles montrant que ces affirmations sont largement exagérées ou infondées.

Les auteurs observent une forme de normalisation de ces arguments dans le débat public, qui contribue à brouiller la frontière entre expertise indépendante et lobby catégoriel économique. Cette situation est d’autant plus problématique qu’elle conduit certains élus à relativiser l’efficacité pourtant largement démontrée des politiques fiscales, identifiées par la littérature internationale comme le levier le plus puissant de réduction du tabagisme, en particulier chez les jeunes et les populations les plus vulnérables socialement.

L’étude met également en évidence un déséquilibre marqué dans les sources d’information mobilisées par les parlementaires pour éclairer leurs décisions. Les élus déclarent se tourner plus fréquemment vers les représentants des buralistes que vers les acteurs de santé publique, les chercheurs ou les autorités sanitaires. Cette hiérarchisation des interlocuteurs contribue à renforcer l’influence d’intérêts économiques directement liés à la vente de produits du tabac, au détriment d’une approche fondée sur des données scientifiques indépendantes et sur les impératifs de santé publique.

Les auteurs soulignent enfin que cette dynamique va à l’encontre des dispositions internationales, notamment l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), visant à protéger les politiques publiques de santé de l’ingérence de l’industrie du tabac.

Ceux-ci insistent sur le fait que cette influence persistante ne relève pas uniquement d’actions de lobbying direct, mais s’inscrit dans des mécanismes plus diffus et structurels, incluant la légitimité sociale accordée à certains acteurs économiques et la faible visibilité des données scientifiques dans le débat parlementaire. En ce sens, l’étude met en lumière un enjeu central pour les politiques de lutte contre le tabac en France : la nécessité de renforcer la place de l’expertise scientifique et des acteurs de santé publique dans le processus décisionnel, afin de limiter l’impact des stratégies d’influence de l’industrie du tabac sur les choix réglementaires.

©Génération Sans Tabac

AE


[1]  Topart F, Millot A, Béguinot E, Hoek J, Gallopel-Morvan K. Understanding political perceptions of tobacco policies and stakeholders in France: A qualitative study with parliamentarians. Tobacco Prevention & Cessation. 2025;11(December):60. doi:10.18332/tpc/211970. Comité national contre le tabagisme |

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