Philip Morris et son « empreinte économique » au sein de l’Union européenne
23 septembre 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 2 octobre 2025
Temps de lecture : 14 minutes
Lancé à Bruxelles en septembre 2025, le nouveau rapport de Philip Morris International (PMI) met en avant l’importance de l’entreprise pour l’économie de l’Union européenne. Selon les estimations présentées, ses activités auraient généré 289 milliards d’euros entre 2019 et 2023, dont 65,8 milliards pour la seule année 2023, en soutenant l’emploi, la recherche et les communautés locales. Ces chiffres dont la méthodologie apparaît pour le moins contestable occultent totalement les externalités négatives induites par l’activité du cigarettier.
Les principaux chiffres mis en avant par Philip Morris
Le rapport de Philip Morris International insiste sur l’ampleur supposée de sa contribution économique. Selon les estimations communiquées, ses activités auraient généré 289 milliards d’euros entre 2019 et 2023, dont 65,8 milliards pour la seule année 2023, soit l’équivalent de 0,38 % du PIB de l’Union européenne. L’entreprise revendique également le soutien de 21 488 emplois directs et près de 700 000 emplois influencés à travers sa chaîne de valeur, des producteurs agricoles aux distributeurs.
En matière de finances publiques, PMI affirme avoir contribué à hauteur de 181 milliards d’euros de recettes fiscales sur cinq ans, dont 38 milliards en 2023, essentiellement via les droits d’accises. L’entreprise met aussi en avant ses investissements, en particulier dans la recherche et développement, avec plus de 300 millions d’euros consacrés en Europe sur la période 2019-2023, ainsi que dans ses chaînes d’approvisionnement, pour un total de près de 20 milliards d’euros.
Une évaluation commandée et fondée sur des données de l’industrie
Le rapport présenté à Bruxelles n’est pas le résultat d’une expertise indépendante. Il a été commandité directement par Philip Morris International et confié au cabinet EY-Parthenon ; de longue date au service du cigarettier. Dès les premières pages, les auteurs précisent que les calculs et estimations reposent largement sur les informations transmises par l’entreprise, et que ces données n’ont fait l’objet d’aucun audit externe ni d’une vérification approfondie. La validité des résultats publiés dépend donc essentiellement de la qualité et de l’exhaustivité des éléments fournis par PMI elle-même. Le cigarettier est coutumier de ces rapports téléguidés visant à être au service de sa stratégie d’image et de lobby. Les rapports KPMG constituent ainsi une autre illustration de ce genre de pratique.
Sur le plan méthodologique, l’étude utilise un modèle d’« entrées-sorties » afin de mesurer les effets directs, indirects et induits des activités de PMI sur l’économie européenne. Ce type d’outil, couramment employé dans les analyses sectorielles, repose sur des hypothèses simplificatrices et statiques. Il ne prend pas en compte la dynamique réelle des échanges économiques ni les effets de substitution : en d’autres termes, il suppose que les dépenses allouées au tabac disparaîtraient en l’absence de cette consommation, sans considérer qu’elles pourraient être réorientées vers d’autres secteurs générateurs de valeur et d’emplois, de surcroît beaucoup plus favorables à un développement durable.
Par ailleurs, dans plusieurs pays, les calculs sont fondés sur des données statistiques agrégées regroupant l’ensemble du secteur « alimentation, boissons et tabac ». Ce choix méthodologique contribue à gonfler artificiellement l’importance économique du tabac, en l’assimilant à des secteurs porteurs et essentiels comme l’alimentation. EY indique avoir appliqué des ajustements lorsque cela était possible, mais sans que ces retraitements soient détaillés de manière transparente, ni reproductibles par un tiers.
Certaines données mises en avant dans le rapport ne proviennent pas non plus de sources officielles, mais d’extrapolations réalisées par le cabinet d’audit. C’est le cas, par exemple, des « marges des détaillants » ou d’une partie des recettes fiscales estimées, qui résultent d’approximations plutôt que de chiffres consolidés publiés par les administrations nationales.
Des retombées économiques fortement contestables
Philip Morris International évalue sa contribution économique à 65,8 milliards d’euros pour l’année 2023, soit environ 0,38 % du produit intérieur brut de l’Union européenne. Pris isolément, ce chiffre peut donner l’impression d’une création de richesse. Pourtant, il ne s’agit pas d’une valeur nette ajoutée pour la société, mais essentiellement d’un flux monétaire lié à la consommation de tabac et de produits nicotiniques. Les sommes dépensées par les ménages pour ces produits ne constituent pas une richesse nouvelle, mais correspondent à des arbitrages budgétaires qui se font au détriment d’autres biens et services susceptibles de générer des bénéfices économiques et sociaux plus durables.
Cette présentation occulte le poids économique considérable des dommages liés au tabac. Les estimations disponibles indiquent que le fardeau annuel du tabagisme pour l’Union européenne et l’Association européenne de libre-échange (AELE) avoisine 97,7 milliards d’euros. Ces coûts se répartissent entre environ 50 milliards de dépenses directes de santé – hospitalisations, traitements médicamenteux, soins de longue durée liés aux maladies provoquées par le tabac – et près de 48 milliards de pertes indirectes, notamment la baisse de productivité, l’absentéisme répété et les décès prématurés qui réduisent la durée de vie active de millions de citoyens européens.
La comparaison entre les chiffres avancés par PMI et les coûts identifiés par la recherche indépendante met en évidence un déséquilibre structurel. Le montant de 65,8 milliards d’euros revendiqué comme une « contribution » par PMI ne compense pas les charges sociales et sanitaires de l'ensemble de l'industrie du tabac, qui se chiffrent à près de 100 milliards d’euros chaque année. L’effet global reste donc particulièrement négatif pour les finances publiques comme pour l’économie européenne dans son ensemble.
Cette dynamique est renforcée par une tendance de long terme : le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques accroissent mécaniquement la part des dépenses de santé attribuables au tabagisme. Ainsi, chaque euro consacré à l’achat de tabac génère des coûts collectifs supérieurs en soins, en pertes de productivité et en mortalité prématurée. Dans cette perspective, la présentation du tabac comme facteur de prospérité économique ne reflète pas la réalité des équilibres financiers et sociaux de l’Union européenne.
L’argument de l’emploi : un leurre social
L’un des axes principaux du rapport de Philip Morris International est l’importance supposée de son rôle dans le maintien de l’emploi en Europe. L’entreprise revendique plus de 21 000 emplois directs dans l’Union européenne et près de 700 000 emplois « influencés » à travers l’ensemble de sa chaîne de valeur, incluant l’agriculture, la production, la logistique et la distribution. Ces chiffres visent à mettre en avant une contribution positive et durable au marché du travail.
Ces données sont là encore particulièrement contestables sur un plan méthodologique et doivent être replacées dans un contexte plus large. Les emplois liés à la production et à la commercialisation du tabac reposent sur une activité dont la consommation est en déclin structurel. Les politiques publiques européennes et nationales ont fixé des objectifs clairs de réduction du tabagisme, conformément aux engagements internationaux inscrits dans la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT de l’OMS). Dans ce cadre, les emplois du secteur apparaissent fragiles à long terme, car dépendants d’un produit dont la demande est appelée à reculer de manière continue.
De plus, la mise en avant de l’emploi ne prend pas en compte un élément essentiel : les pertes de productivité générées par le tabagisme. Selon les évaluations disponibles, le coût économique des arrêts maladie, des incapacités de travail et des décès prématurés liés à la consommation de tabac excède de manière significative les bénéfices économiques liés au maintien de postes dans ce secteur. Chaque année, des millions de journées de travail sont perdues en Europe en raison des maladies causées par le tabac, ce qui se traduit par un impact négatif sur l’économie bien plus important que l’apport en emplois revendiqué par l’industrie.
L’argumentation de PMI met également en avant le rôle de l’entreprise dans le soutien à certaines régions productrices de tabac, notamment en Italie, en Grèce ou en Espagne. Cette présentation tend à valoriser une dépendance économique locale. Or, cette spécialisation fragilise les territoires concernés en les maintenant dans une filière agricole à faible valeur ajoutée et à fort coût social et sanitaire. Des alternatives agricoles et industrielles existent, mais nécessitent des investissements de diversification qui ne sont pas promus par l’industrie du tabac, dont l’intérêt est de préserver sa base de production.
Enfin, il convient de souligner que la valeur économique attachée à ces emplois doit être mise en balance avec les conséquences sanitaires du produit sur lequel ils reposent. Contrairement à d’autres secteurs, l’activité de l’industrie du tabac est intrinsèquement liée à un produit responsable de la mort prématurée de centaines de milliers de personnes chaque année dans l’Union européenne et rend malades des millions d’Européens chaque année mettant en péril les systèmes de santé. Dans cette perspective, la valorisation de l’emploi dans le secteur pour la production d’un bien qui ne répond à aucune utilité économique mais est en revanche à l’origine de coûts externalisés majeurs pour les économies mérite largement d’être interrogée.
R&D et transition « sans fumée » : une communication opportuniste
Le rapport de PMI accorde une place importante à la recherche et au développement, présentés comme la preuve d’un engagement vers un avenir « sans fumée ». L’entreprise met en avant environ 301 millions d’euros investis dans la R&D en Europe entre 2019 et 2023, ainsi que plus de 14 milliards de dollars au niveau mondial depuis 2008. Par ailleurs, elle souligne qu’en 2023, plus de 40 % de son chiffre d’affaires global proviendrait de produits dits « sans fumée », tels que le tabac chauffé, les cigarettes électroniques ou les sachets de nicotine.
Pris isolément, ces chiffres donnent l’image d’une transformation en cours. Toutefois, plusieurs éléments relativisent là encore cette présentation. Tout d’abord, les investissements annoncés doivent être rapportés aux bénéfices annuels de PMI, qui dépassent 30 milliards de dollars. À cette échelle, les dépenses de R&D restent limitées et témoignent davantage d’une stratégie de diversification commerciale que d’un effort massif de reconversion. Les montants restent aussi modestes au regard des coûts économiques et sanitaires du tabac, estimés à près de 100 milliards d’euros par an dans l’Union européenne et l’AELE.
Ensuite, la « transition » mise en avant repose sur un double discours. PMI affirme vouloir progressivement abandonner la cigarette traditionnelle, mais celle-ci demeure encore au cœur de son activité et de ses revenus. La majeure partie du chiffre d’affaires du groupe continue de provenir de la vente de cigarettes combustibles toujours activement promues par le fabricant qui n’hésite pas à proposer de nouvelles marques de ces produits. De même le cigarettier continue à s’opposer et contester systématiquement toutes les politiques publiques démontrées comme efficaces pour réduire la consommation de ces produits « classiques ». Dans le même temps, l’entreprise s’oppose à toute réglementation de ses nouveaux produits, qu’il s’agisse du tabac chauffé ou des sachets de nicotine. L’image d’une mutation en faveur de la santé publique apparaît donc en décalage avec les pratiques de lobbying de l’industrie.
L’argument de la réduction des risques constitue avant tout un volet de communication du cigarettier. Les produits dits « sans fumée » ne sont pas dépourvus de risques sanitaires et maintiennent une forte dépendance nicotinique. Les recherches scientifiques indépendantes ont identifié la présence de substances toxiques dans les dispositifs de tabac chauffé, tandis que les sachets de nicotine, particulièrement addictifs, posent des questions encore largement débattues sur leurs effets à long terme. La notion de « réduction des risques » est donc instrumentalisée dans le rapport pour légitimer de nouveaux marchés, sans garantie d’une amélioration substantielle de la santé publique. Les dernières études scientifiques tendent au contraire à établir l’effet passerelle de ces nouveaux produits vers les produits de tabac combustibles.
Enfin, l’entreprise met en avant ses partenariats avec des acteurs académiques ou ses initiatives de formation afin de renforcer son image d’acteur innovant. Ces démarches ne sont pas nouvelles et font partie des tactiques courantes utilisées par le cigarettiers depuis des décennies pour renforcer son image d’entreprise crédible. Ce faisant la finalité est de normaliser la présence de l’industrie du tabac dans des espaces scientifiques et institutionnels, alors même que la CCLAT appelle à protéger les politiques de santé des ingérences de l’industrie. La valorisation de ces partenariats peut ainsi être interprétée comme une stratégie d’influence visant à crédibiliser l’image d’une transformation « responsable ».
Une rhétorique qui détourne du véritable bilan catastrophique du cigarettier
La publication de ce rapport s’inscrit dans un contexte politique déterminant. L’Union européenne mène actuellement plusieurs révisions majeures : la directive sur la fiscalité du tabac (TED), la directive sur les produits du tabac (TPD), mais aussi des textes relatifs aux politiques environnementales et à la lutte contre la pollution plastique. A cela s’ajoute toute la réflexion engagée sur la taxonomie du développement durable susceptible de flécher les investissements. Ces réformes sont susceptibles de renforcer la réglementation de l’industrie, d’exclure cette dernière des financements éthiques et responsables. Au regard des dégâts induits par ses activités et ses produits, le renforcement de la fiscalité est à l’ordre du jour de la révision de ces textes, ce qui expliquerait la multiplication des initiatives de communication de la part de PMI.
Dans ce cadre, l’industrie du tabac déploie une stratégie de lobbying multiforme : diffusion de rapports économiques valorisant son empreinte supposée, organisation d’événements institutionnels pour légitimer son rôle économique, envoi de lettres ouvertes aux institutions européennes et recours à des relais externes – associations, cabinets d’expertise, acteurs académiques – afin de crédibiliser son discours. L’objectif est de présenter le secteur comme un acteur économique incontournable et de retarder, voire d’affaiblir, l’adoption de nouvelles réglementations plus strictes.
Ainsi, si le rapport insiste sur les contributions économiques de PMI, il doit être interprété à la lumière de ce contexte politique. Il ne s’agit pas uniquement d’un exercice comptable, mais bien d’un outil de communication destiné à peser sur des révisions législatives décisives pour l’avenir du tabac et de la nicotine en Europe et en corollaire pour la santé des Européens.
AE
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