Marché de la nicotine : une financiarisation massive au service d’un oligopole industriel

15 avril 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 14 avril 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Marché de la nicotine : une financiarisation massive au service d’un oligopole industriel

Une analyse récente réalisée par le cabinet Profundo pour l’organisation Contre-Feu[1] met en lumière les dynamiques économiques du marché de la nicotine en Europe, caractérisé par une forte concentration des financements autour des grandes multinationales du tabac et un soutien structurant des marchés financiers internationaux. Malgré une diversification apparente des produits, notamment avec l’essor du vapotage, du tabac chauffé et des sachets de nicotine, le secteur demeure largement dominé par quelques acteurs historiques, dont la puissance financière repose en grande partie sur les revenus du tabac combustible. Cette structuration soulève des enjeux majeurs en matière de santé publique, de réglementation et d’influence économique.

L’étude repose sur l’analyse de dix entreprises actives sur le marché européen de la nicotine, incluant à la fois des multinationales du tabac et des acteurs spécialisés dans les nouveaux produits. Les flux financiers ont été identifiés à partir de données publiques, puis ajustés afin d’isoler la part spécifiquement attribuable aux activités liées à la nicotine, permettant ainsi de mieux comprendre les dynamiques d’investissement propres à ce secteur.

Un marché en transformation financé par les profits du tabac combustible

Le marché européen de la nicotine connaît une transformation rapide, portée par le développement de produits dits « sans combustion ». Cette évolution s’inscrit dans un contexte de baisse progressive du tabagisme dans plusieurs pays européens, incitant les industriels à repositionner leur offre vers de nouveaux segments présentés comme innovants ou à moindre risque.

Toutefois, cette diversification ne remet pas en cause le cœur du modèle économique des grandes entreprises du tabac. Les produits combustibles continuent de générer l’essentiel des revenus et surtout des profits, constituant la principale source de financement des investissements dans les nouveaux produits. Ainsi, les produits nicotiniques hors cigarettes représentent environ 14 % du chiffre d’affaires de British American Tobacco, près de 9 % pour Philip Morris International (hors tabac chauffé), et environ 1 % pour Imperial Brands et Japan Tobacco International.

Ce déséquilibre traduit une logique de financement croisé, dans laquelle les revenus issus de la cigarette et des autres produits du tabac traditionnels alimentent directement le développement de nouvelles gammes, permettant aux industriels de se repositionner sans remettre en cause leur dépendance structurelle aux produits les plus nocifs.

Des flux financiers massifs révélateurs d’une forte intégration aux marchés

Entre 2018 et 2025, près de 18,7 milliards d’euros de financements sous forme de prêts et de services d’émission ont été identifiés comme étant liés aux activités nicotiniques en Europe. Ces financements reposent majoritairement sur des opérations de souscription, qui représentent environ 64 % des montants, contre 36 % pour les prêts bancaires.

À ces flux s’ajoutent environ 27,9 milliards d’euros d’investissements en actions et obligations, illustrant le niveau élevé d’intégration de l’industrie de la nicotine dans les marchés financiers traditionnels.

Ces financements sont fortement concentrés : British American Tobacco et Philip Morris International captent à eux seuls la grande majorité des flux financiers liés à la nicotine, avec respectivement environ 8,4 milliards et 7,9 milliards d’euros de financements identifiés. À elles seules, ces deux entreprises concentrent près de 90 % des crédits et investissements liés au secteur en Europe.

Cette concentration financière renforce directement la concentration industrielle : en mobilisant des ressources à grande échelle, les grandes multinationales sont en mesure d’investir massivement, d’acquérir des concurrents et de consolider leur position dominante sur les segments émergents.

Des investisseurs internationaux au cœur du financement du secteur

L’analyse met en évidence le rôle structurant des marchés financiers nord-américains dans le financement de l’industrie de la nicotine. À la date d’octobre 2025, les institutions financières situées en Amérique du Nord concentrent près de 83 % des investissements en actions et obligations identifiés, soit environ 23 milliards d’euros, contre près de 3 milliards d’euros pour l’Europe, dont moins d’un milliard d’euros pour les seuls acteurs de l’Union européenne.  Ces investissements sont principalement portés par de grands gestionnaires d’actifs internationaux, parmi lesquels Capital Group, Vanguard, BlackRock ou State Street, qui figurent parmi les principaux actionnaires des multinationales du tabac. Aucun acteur de l’Union européenne n’apparaît ainsi parmi les vingt premiers investisseurs identifiés, illustrant la domination des marchés financiers nord-américains dans la structuration capitalistique du secteur.

Les financements bancaires confirment cette dynamique. Entre janvier 2018 et octobre 2025, les prêts et services d’émission attribuables à la nicotine atteignent 18,7 milliards d’euros, dont 64 % sous forme de services d’émission et 36 % sous forme de prêts. Les banques nord-américaines occupent une place centrale, avec 5,9 milliards d’euros, soit près d’un tiers des financements identifiés.

Dans ce paysage, la participation des acteurs européens, et français en particulier, apparaît plus limitée en volume, mais néanmoins significative. Le rapport identifie Société Générale comme la principale banque française impliquée, avec 367 millions d’euros de financements (prêts et services d’émission) attribuables à la nicotine sur la période étudiée. Crédit Agricole est également mentionné, bien qu’à un niveau nettement inférieur, avec 10 millions d’euros.

S’agissant des investissements en capital, la présence française est également documentée. Parmi les investisseurs de l’Union européenne, Crédit Agricole détient environ 92 millions d’euros d’actifs liés au secteur, suivi du Groupe BPCE (60 millions d’euros), de BNP Paribas (39 millions d’euros) et de Société Générale (37 millions d’euros).

Le rapport souligne que la France figure, avec l’Allemagne, parmi les principaux investisseurs de l’Union européenne dans l’industrie de la nicotine. Bien que d’ampleur inférieure à celle des acteurs nord-américains, cette implication demeure structurante : en combinant investissements en capital et financements bancaires, les institutions financières françaises contribuent directement au soutien d’un secteur dont les effets sanitaires et environnementaux sont largement documentés. Dans un contexte d’engagements affichés en matière d’ESG, cette exposition remet en cause l’affichage de certaines banques et leurs pratiques concrètes et met en lumière le rôle des acteurs financiers dans la pérennité de ce marché.

Une stratégie d’expansion fondée sur l’investissement et les acquisitions

Le soutien financier massif dont bénéficie l’industrie de la nicotine permet aux grandes entreprises du tabac de déployer des stratégies d’expansion particulièrement offensives. Philip Morris International a ainsi investi plus de 16 milliards de dollars depuis 2008 dans le développement de ses produits dits « sans fumée », notamment IQOS et les sachets de nicotine ZYN.

Cette stratégie repose également sur des opérations de croissance externe. L’acquisition de Swedish Match par Philip Morris International pour environ 16 milliards de dollars illustre cette logique d’intégration verticale visant à renforcer la présence sur les segments en forte croissance, en particulier celui des sachets de nicotine.

Ces dynamiques témoignent d’une transformation du secteur qui repose moins sur l’innovation indépendante que sur la capacité des grandes entreprises à absorber ou contrôler les nouveaux entrants, consolidant ainsi un oligopole déjà fortement structuré.

Une diversification apparente, mais des barrières financières persistantes

Si le marché de la nicotine se caractérise par l’émergence de nouveaux acteurs, notamment en Asie, cette diversification reste fortement contrainte par des inégalités d’accès aux financements. Des entreprises comme Smoore International ou Shenzhen iMiracle ont contribué à l’essor rapide du vapotage en Europe, notamment à travers des produits attractifs et largement diffusés.

Toutefois, ces acteurs disposent d’un accès limité aux marchés financiers institutionnels. Leur développement repose principalement sur des capitaux privés, des financements internes ou des logiques commerciales, ce qui restreint leur capacité à investir à grande échelle ou à concurrencer durablement les multinationales du tabac.

Dans ce contexte, les grandes entreprises bénéficient d’un avantage structurel décisif, leur permettant non seulement de dominer les segments historiques, mais également de s’imposer sur les marchés émergents grâce à leur capacité d’investissement, à leurs réseaux de distribution et à leurs stratégies marketing globalisées.

Une financiarisation qui fragilise les politiques de santé publique

Au-delà des dynamiques économiques, l’analyse met en évidence une financiarisation croissante du marché de la nicotine, qui contribue à renforcer le renouvellement voire l’expansion de l’industrie du tabac à l’échelle internationale.

Cette intégration profonde aux marchés financiers pose des enjeux majeurs en matière de réglementation. Elle confère aux entreprises du tabac des ressources considérables pour influencer les marchés, investir dans de nouveaux produits et s’adapter aux évolutions réglementaires, tout en maintenant leur dépendance aux produits combustibles.

Elle soulève également des questions relatives à l’influence indirecte des acteurs financiers dans les politiques publiques, en particulier dans un contexte où les engagements internationaux, notamment au titre de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, appellent à protéger les politiques de santé publique contre les intérêts de l’industrie du tabac.

Ainsi, derrière une apparente transformation du marché, l’analyse met en évidence la persistance d’un modèle économique fortement concentré et soutenu par des flux financiers massifs, qui contribue à pérenniser l’influence de l’industrie du tabac dans un environnement pourtant marqué par des objectifs croissants de réduction du tabagisme.

Sortir le tabac de la finance : un levier structurant de dénormalisation

Au regard de ces éléments, l’analyse du cabinet Profundo souligne combien l’industrie du tabac et de la nicotine est pleinement intégrée aux circuits financiers internationaux ; elle bénéficie d’un soutien massif d’investisseurs, de banques et d’acteurs de marché. Elle confirme que la lutte contre le tabagisme ne peut se limiter aux seuls outils sanitaires ou réglementaires, mais doit également s’inscrire dans une stratégie de transformation économique et financière visant à désengager durablement le secteur du tabac des circuits de financement.

Dans ce contexte, la situation française appelle à une attention particulière. Comme le montre le rapport, les institutions financières françaises, banques et investisseurs, participent, à leur échelle, au financement de l’industrie de la nicotine, que ce soit par des investissements en capital ou par des activités de crédit et de services financiers. Cette implication, bien que moins visible que celle des acteurs nord-américains, contribue néanmoins à la solidité économique d’un secteur dont les effets sanitaires et environnementaux sont largement documentés. Ces pratiques vont à l’encontre des déclarations même de certains de ces acteurs en matière de finance responsable et d’exclusion du secteur tabac.

La question du cadre français de la finance durable apparaît dès lors centrale. Le label « Investissement socialement responsable » (ISR), dispositif public créé en 2016 pour orienter l’épargne vers des activités compatibles avec les critères ESG, a longtemps permis l’inclusion indirecte d’entreprises liées au tabac dans des portefeuilles labellisés. Cette situation a mis en évidence une contradiction majeure entre les objectifs de responsabilité affichés et la réalité des flux financiers soutenant l’industrie du tabac. L’exclusion explicite du tabac du label ISR en 2023[2] constitue à cet égard une avancée importante, en reconnaissant l’incompatibilité de ce secteur avec les principes de la finance durable. Toutefois, cette mesure demeure partielle et ne saurait, à elle seule, répondre aux enjeux soulevés par la financiarisation du secteur.

Dans la continuité de ses travaux, le Comité national contre le tabagisme (CNCT) appelle ainsi à une extension des politiques d’exclusion du tabac à l’ensemble des produits financiers, au-delà du seul cadre du label ISR. Il apparaît également nécessaire de contrôler plus strictement les pratiques des institutions financières, afin de garantir la cohérence entre leurs engagements ESG et leurs activités réelles. Enfin, l’ampleur de cette financiarisation du tabac dans l’économie nécessiterait une réelle information à l’attention de l’ensemble des organismes publics mais également les organisations reconnues d’utilité publique afin qu’elles excluent d’emblée tout placement susceptible de financer le secteur tabac.

Ainsi au-delà des dispositifs existants, une telle évolution suppose d’inscrire pleinement la question du financement du tabac dans les politiques publiques de santé et de régulation financière. Elle constitue un levier structurant pour accélérer la dénormalisation du tabac et limiter la capacité d’expansion d’une industrie qui continue de s’adapter et de se transformer, notamment à travers les nouveaux produits nicotiniques rappelle le CNCT.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Communiqué, Les cigarettes électroniques : nouvelle machine à cash de l'industrie, Contre-feu, publié le 14 avril 2026, consulté le jour-même

[2] Communiqué, Le CNCT salue l’exclusion du tabac du Label Investissement Socialement Responsable (ISR), CNCT, publié le 18 avril 2023, consulté le 14 avril 2026

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