L’ONU affaiblit son projet de déclaration contre les maladies non transmissibles
24 août 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 20 août 2025
Temps de lecture : 5 minutes
À quelques semaines de l’Assemblée générale des Nations unies, prévue en septembre, un nouveau projet de déclaration politique suscite une vive inquiétude parmi les acteurs de la santé publique. Ce texte, censé renforcer la lutte contre les maladies non transmissibles (MNT), a été considérablement affaibli par rapport aux versions précédentes. Des mesures phares, fondées sur des données scientifiques solides, comme la taxation des boissons sucrées ou l’obligation d’apposer des avertissements graphiques sur les paquets de cigarettes, ont disparu du projet final.
Ce recul, intervenu sous la pression des industries concernées selon les experts en santé publique, risque de compromettre des avancées essentielles dans la prévention des cancers, du diabète, des maladies cardiovasculaires, respiratoires et de l’obésité.
Un texte mondial vidé de sa substance fiscale
La déclaration politique que doit adopter l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre se veut un texte de référence pour orienter les politiques de prévention des maladies non transmissibles, responsables chaque année de plus de 43 millions de décès, dont 18 millions avant l’âge de 70 ans. Les cancers, les maladies cardiovasculaires, le diabète ou encore les affections respiratoires représentent aujourd’hui la principale cause de mortalité évitable dans le monde, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Ces maladies pèsent sur les systèmes de santé les mettant en péril dans de nombreux pays. Dès lors, un engagement collectif fort est jugé indispensable pour infléchir cette trajectoire.
Le projet initial, publié en mai 2025, semblait répondre à cette exigence en proposant des mesures précises et éprouvées. Il recommandait notamment d’augmenter les taxes sur le tabac, l’alcool et les boissons sucrées, conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. L’efficacité de ces politiques fiscales est largement documentée : elles permettent à la fois de réduire la consommation de produits nocifs et de dégager des ressources supplémentaires pour financer la santé publique. À titre d’exemple, l’OMS estime qu’une hausse de 50 % des prix des produits du tabac, des boissons sucrées et de l’alcool d’ici 2035, intégrée dans son initiative « 3 d’ici à 2035 », pourrait générer jusqu’à 1 000 milliards de dollars de recettes pour renforcer les systèmes de santé dans le monde entier.
Or, la version révisée du projet, dévoilée début août, marque un net recul. Toute mention des boissons sucrées a disparu du texte, malgré leur rôle avéré dans l’épidémie mondiale d’obésité et de diabète. Quant aux recommandations fiscales sur le tabac et l’alcool, elles ne figurent plus qu’à travers une invitation beaucoup plus vague, invitant certains États à « envisager » l’augmentation de leurs taxes. Ce glissement sémantique, qui transforme une orientation ferme en simple suggestion, affaiblit profondément la portée de l’engagement collectif. Pour de nombreux experts, il illustre la difficulté à faire primer la santé publique sur les intérêts économiques et commerciaux liés à ces industries.
Inquiétude des experts, de la société civile et poids des industries
Face à ces reculs, de nombreuses voix s’élèvent. L‘Alliance contre les maladies non transmissible, qui regroupe plusieurs organisations internationales engagées dans la lutte contre les MNT, a dénoncé un texte trop faible pour répondre à l’ampleur de la crise sanitaire mondiale. Safura Abdool Karim, juriste sud-africaine spécialisée en santé publique, regrette qu’un projet censé incarner une vision collective ambitieuse se transforme en un « jeu minimaliste d’engagements ». Pour les ONG, un tel document risque de s’avérer inefficace alors qu’il devrait au contraire renforcer les politiques nationales de prévention.
Cette faiblesse reflète également, selon plusieurs acteurs de santé publique, la pression exercée par les industries du sucre, de l’alcool et du tabac. Si les organisations interrogées par The Examination[1] n’ont pas apporté de preuves directes d’une influence dans ce processus précis, le média rappelle que ces secteurs ont déjà mené par le passé des campagnes actives pour freiner des mesures de santé publique.
Dans le cadre de cette enquête, The Examination a sollicité des commentaires auprès des principaux fabricants de tabac (British American Tobacco, Japan Tobacco International, Imperial Brands et Philip Morris International), ainsi que d’organisations représentatives de ces industries : l’International Tobacco Growers Association, l’International Food and Beverage Alliance pour l’agroalimentaire, et l’International Alliance for Responsible Drinking pour le secteur de l’alcool. Aucun de ces acteurs n’a répondu aux demandes d’explication. Pour la société civile, ce silence illustre une stratégie récurrente : minimiser leur rôle tout en exerçant en coulisses une influence décisive sur l’orientation des politiques internationales de santé publique.
Alors que l’Assemblée générale doit se prononcer en septembre, la société civile et les acteurs de santé publique appellent les États à redonner de l’ambition au texte, afin de mettre en cohérence la déclaration politique au regard des enjeux et des objectifs de santé mondiale. Ils rappellent que les mesures efficaces sont connues et qu’il leur revient de défendre l’intérêt général.
AE
[1] Ashley Okwuosa, Draft UN declaration rolls back proposed restrictions on sugary drinks, tobacco, The Examination, publié le 14 août 2025, consulté le 19 août 2025
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