Lettre ouverte sur la fiscalité du tabac : des signataires liés au lobby de la nicotine
19 septembre 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 18 septembre 2025
Temps de lecture : 5 minutes
Début septembre, le média en ligne EU Reporter a publié une lettre ouverte adressée à la Commission européenne, signée par 83 médecins et chercheurs internationaux. Présentée comme une initiative scientifique indépendante, cette tribune plaide pour une fiscalité allégée voire une absence de celle-ci pour les produits nicotiniques comme les produits du vapotage et les sachets de nicotine. L’analyse des signataires révèle toutefois de nombreux liens avec l’industrie du tabac et de la nicotine, confirmant l’implication directe de ce lobby dans la contestation des politiques fiscales européennes.
Une offensive contre la fiscalité européenne des produits nicotiniques
La lettre publiée le 1er septembre 2025 s’adresse à la présidente de la Commission européenne ainsi qu’aux commissaires en charge de la santé et de la fiscalité. Les 83 signataires affirment que l’alignement fiscal envisagé par Bruxelles pour les cigarettes électroniques, le tabac chauffé et les sachets de nicotine risquerait de freiner la transition des fumeurs vers ces alternatives. Ils invoquent l’argument de la « réduction des risques », en appelant à une taxation inférieure à celle du tabac combustible.
Ce discours intervient dans le cadre de la révision de deux directives majeures : la directive sur les produits du tabac (TPD) et la directive sur les accises (TED). Ces réformes visent à harmoniser les règles au sein de l’Union et à éviter les disparités fiscales entre États membres. L’introduction du principe de taxation de ces produits à la nicotine vise également à en réduire l’accessibilité dans les pays où ils sont autorisés. Derrière l’argumentaire de santé publique avancé par les auteurs, la lettre reflète une stratégie visant à préserver une marge bénéficiaire pour les fabricants concernant des produits addictifs et qui alimentent la dépendance nicotinique.
Des signataires aux liens multiples avec l’industrie
L’analyse des signataires montre que plusieurs personnalités entretiennent des relations documentées avec l’industrie du tabac ou de la nicotine. Le chercheur suédois Karl Fagerström, fondateur de Niconovum – entreprise rachetée par Reynolds American puis intégrée à British American Tobacco – a également travaillé comme consultant pour Philip Morris International et Swedish Match. En Autriche, Bernhard-Michael Mayer a déclaré avoir perçu des rémunérations de l’industrie pharmaceutique, de la vape et du tabac. L’Australien Colin Mendelsohn est cofondateur de l’association Australian Tobacco Harm Reduction Association (ATHRA), financée à ses débuts par des entreprises de cigarettes électroniques et soutenue par des structures liées à la Foundation for a Smoke-Free World (FSFW – désormais la Global Action to End Smoking), organisme financé par Philip Morris International. Aux États-Unis, Brad Rodu occupe une chaire de recherche créée grâce à des financements directs de U.S. Smokeless Tobacco et Swedish Match, tandis que le pneumologue autrichien Wolfgang Popp a cosigné une publication financée par Philip Morris International.
Au-delà de ces liens avérés, de nombreux signataires sont affiliés à des organisations de promotion de la « réduction des risques » comme la Society for Research on Nicotine and Tobacco – Committee for Smoking and Health on Reducing Exposure (SCOHRE), la Plataforma para la Reducción del Daño por Tabaquismo (PRDT, Espagne) ou l’Observatorio Italiano sulla Riduzione del Danno da Fumo (MOHRE). Présentées comme des plateformes indépendantes, ces structures agissent en pratique comme des relais de plaidoyer en faveur des produits de l’industrie. Elles organisent des conférences, publient des tribunes et diffusent les arguments selon lesquels les produits de nouvelle génération constitueraient une solution de santé publique. Leur rôle contribue à brouiller la frontière entre expertise scientifique et communication d’entreprise, en donnant un cadre institutionnel à des positions qui servent directement les intérêts des fabricants.
Un relais médiatique pour influencer les révisions européennes
Le choix de publier la lettre dans EU Reporter n’est pas anodin. Ce média en ligne, se présentant comme une plateforme d’information européenne, a déjà été identifié comme un outil de lobbying financé par des acteurs privés[1]. En relayant la tribune sans mise en contexte ni contre-argument, il offre aux signataires une visibilité accrue auprès des institutions européennes et confère à leur démarche une apparence de légitimité scientifique et journalistique.
Cette opération de communication survient à un moment clé pour les politiques de santé en Europe. Les discussions autour de la révision de la TPD et de la TED détermineront l’avenir de la fiscalité et de l’encadrement des nouveaux produits nicotiniques. Pour l’industrie, qui cherche à maintenir l’attractivité de ses gammes de tabac chauffé, de sachets de nicotine et de cigarettes électroniques, il s’agit d’un enjeu stratégique majeur. En orchestrant une lettre ouverte signée par des experts et relayée dans un média ciblant directement les décideurs européens, le lobby de la nicotine cherche à peser sur le cadre réglementaire avant l’aboutissement des négociations.
Cette stratégie, qui associe des experts aux liens documentés avec l’industrie et des structures de plaidoyer se présentant comme indépendantes, n’est pas nouvelle et a déjà été plusieurs fois pointées dans le passé. Elle illustre la volonté de l’industrie du tabac et de la nicotine de se repositionner comme un interlocuteur crédible voire un acteur de santé publique. Ce faisant, ces pratiques opaques viennent particulièrement à l’encontre des dispositions visant à protéger les politiques publiques de l’interférence de l’industrie du tabac.
AE
[1] EU Reporter lets nicotine lobby have their say, Tabaknee, publié le 18 septembre 2025, consulté le jour-même
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